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RENCONTRE LITTÉRAIRE- Antoine Volodine à l’Alliance Française de Guadalajara

Écrit par Lepetitjournal Mexico
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 6 janvier 2018

 

 Dans le cadre de la Feria Internacional del Libro (FIL), Antoine Volodine, lauréat du Prix Médicis 2014, était présent à Guadalajara la semaine dernière. Entre la présentation de son livre Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze et sa participation au Festival des Lettres Européennes, l'écrivain français, accompagné de son traducteur mexicain Ivan Salinas, a fait un petit détour par l'Alliance Française. 

Devant une cinquantaine de personnes, élèves de l'Alliance Française de Guadalajara et du Colegio Franco-Mexicano, professeurs, passionnés de littérature, l'écrivain a pris plaisir à répondre à quelques questions, après la lecture des premières pages du Terminus radieux. Collaboratrice pour Le Petit Journal de Mexico, Adeline Minot-Kohl a recueilli les questions des élèves et les réponses de l'auteur. (Photo Adeline Minot-Kohl)

Portez-vous un intérêt particulier à la culture russe très présente dans vos ?uvres ?

Antoine Volodine : Oui, je porte beaucoup d'intérêt pour cette culture : je parle russe, j'ai fait des études en Russie. Le monde russe fait partie de ma culture universitaire, littéraire, cinématographique depuis toujours.
Les auteurs russes ont joué un grand  rôle dans ma formation : les auteurs classiques russes bien sûr, comme Tolstoï, Dostoïevski, mais aussi des auteurs du XXème siècle très peu connus en France: Andreï Platonov, Mikhaïl Boulgakov? Ces derniers ont inventé un réalisme magique très politisé, bien avant le réalisme magique latino-américain.
De plus, j'ai été marqué dans la vie par le contact concret avec cette culture, j'ai fait l'expérience de la vie quotidienne là-bas. J'ai vécu dans les années 70 dans l'Union Soviétique. Contrairement à ce que la majorité pense, nous n'étions pas du tout dans la peur, la misère humaine. Nous étions dans une société un peu arrêtée c'est vrai, un peu triste, où tout était un peu déglingué, mais c'était en même temps assez sympathique. A ce moment-là, j'ai pu constater que se formaient des réseaux d'amis, dans la pauvreté, la difficulté du quotidien ; le caractère fraternel des relations humaines se développait beaucoup plus que dans les autres sociétés que j'ai connues.
Dans Terminus radieux, qui commence lorsque la deuxième Union Soviétique vient de s'écrouler, je me réfère à cela, à cette morale de générosité qui naît dans cet environnement misérable.

Au sujet du contexte politique en Russie, sur quels penseurs vous êtes-vous appuyé ?

Antoine Volodine : Je me suis surtout beaucoup référé à mes connaissances, grâce aux dialogues entretenus avec les personnes. On ne pouvait pas rencontrer quelqu'un qui n'est pas connu, lui-même ou un proche,  la répression stalinienne. La Russie stalinienne a totalement trahi le bolchévisme. D'un point de vue littéraire, ma référence la plus émouvante est Varlam Chalamov, qui décrit sous forme de petits récits l'enfer des camps.

Présentation du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze
à la Feria Internacional del Libro (Photo Adeline Minot-Kohl) 

Pour l'anecdote, je précise qu'il est très difficile de traduire « camp » en mexicain. Il faut dire « los campos de concentración  / de internamiento / de reeducación ». Or moi, lorsque je dis « les camps », c'est souvent un terme générique qui montre l'horreur de ce que les humains peuvent se faire entre eux.
Les « campos de refugiados », qui sont omniprésents aujourd'hui, sont absents en littérature ; c'est une dimension de l'humanité dont on ne parle pas tellement, même dans les journaux. Or elle traverse absolument tous mes livres. C'est dans ces matériaux humains que je fais vivre mes personnages, jamais dans la haute société.
Je ne parle pas des responsables du malheur, je parle toujours des victimes. Ils représentent cette partie de l'humanité qui est en permanence pourchassée, écrasée, mais dont personne ne parle. Ils sont arrivés à un tel état tragique de dénouement que leur humanité ressort avec plus d'emphase. Ce sont ces personnages que je mets en scène : des Untermenschen, terme qu'utilisaient les nazis pour parler des juifs et des tziganes considérés comme des sous-hommes.
Et ils se considèrent eux-mêmes ainsi : des sous-hommes, des marginaux dans l'humanité, mais c'est un trait positif. Bien qu'écrasés, nous avons conservé notre possibilité de parler, de rêver, nous avons préservé en nous la morale de la fraternité.

Vous identifiez-vous avec un de vos personnages ?

Antoine Volodine : Je m'identifie avec tous mes personnages ! Je suis très très proche de mes personnages. J'aime écrire, c'est un immense plaisir. Le plaisir est de plonger dans une aventure et d'accompagner les personnages en étant eux-mêmes.
Ce que j'essaie de faire aussi, c'est d'entraîner le lecteur à l'intérieur de ces images, de les conduire par empathie à l'intérieur des personnes. J'essaie de faire en sorte que le lecteur soit intégré par la lecture, par autre chose qui se passe pendant la lecture, par l'histoire, qu'il entre dans le livre.
Certains m'ont dit qu'il était difficile d'entrer dans mes livres ; personnellement, je ne le pense pas. Et d'autres m'ont dit que c'était difficile d'en sortir ; je trouve cela très beau.
Je ne cherche pas à donner à mes lecteurs le statut de lecteur, qui est de rester très distant de ce qu'il y a dans le livre.
J'essaie toujours de retrouver, de refabriquer l'immense plaisir de lecture que j'ai eu enfant en lisant des livres d'aventures. Nous entrons dans un autre monde, nous vivons des aventures et on est à l'intérieur du livre, avec les personnages. J'essaie de travailler cette émotion du livre pour qu'elle soit transmise aux lecteurs.

Ivan Salinas : Je dois préciser ici qu'Antoine Volodine est un pseudonyme. Il écrit sous plusieurs plumes. Antoine se pose comme un auteur de la fiction et en même temps comme un personnage de ses fictions.

Antoine Volodine : Iván vient tout d'un coup de rendre mon discours beaucoup plus compliqué? (rires)
En effet, jusqu'à présent j'ai dit « je » et j'ai parlé de « mes » livres ; dans  quelques minutes, je vais dire « nous » et je vais parler de « nos livres ».

Signatures des livres de l'auteur et échange avec ses lecteurs à la fin de la rencontre (Photo Adeline Minot-Kohl)

Nous essayons de faire une littérature à part, une littérature de l'ailleurs qui va vers l'ailleurs. Nous essayons de poser quelque chose qui soit comme un objet extraterrestre au milieu de tout ce qui existe, sans ressembler à tout ce qui existe.
Cette littérature ne peut exister que sous la forme d'un objet. Et cet objet ne peut exister que si plusieurs personnes, plusieurs auteurs prennent la parole et participent à cette construction.
Depuis le début de mes publications, en 1985, j'ai fait intervenir dans mes livres des voix d'auteurs différents. Au fil des années, ce qui n'était qu'intuitif au départ est devenu un vrai projet : le post-exotisme.
Ces sensibilités d'auteurs ont pris une forme singulière et maintenant, le post-exotisme c'est un ensemble, c'est plusieurs auteurs qui sont publiés depuis une quinzaine d'années : Manuela Draeger, Elli Kronauer, Lutz Bassmann, AntoineVolodine?.
Cet ensemble contient 41 livres. Sur ces 41, il y en a moins de 20 signés par Antoine Volodine ; les autres sont surtout des trois auteurs cités précédemment. Et ces auteurs existent ! Ils apparaissent dans le monde de l'édition française et dans de très bonnes maisons d'édition.

Il y a un côté fantastique dans vos livres, notamment lorsque vous parlez de morts-vivants ? Quelle est votre inspiration ?

Antoine Volodine : Le fantastique est en effet extrêmement puissant dans mon écriture, c'est pourquoi j'ai ajouté les qualificatifs « anarcho-fantastique » au terme post-exotisme.
Il y a également de nombreuses références historiques : tout ce qui s'est passé d'horribles au XXème siècle. Historiquement, nous sommes dans quelque chose qui est extrêmement présent dans notre mémoire collective : les guerres, les camps de concentrations, la Shoah, les espoirs déçus? Mais tout cela n'est jamais nommé tel quel, c'est généralisé, c'est transformé par un filtre fantastique, un filtre de rêve? Au premier plan se trouve une fiction dans laquelle le rêve est extrêmement important, c'est une réalité transformé par le rêve.
Pour revenir au fantastique, il est très souvent utilisé dans nos livres puisque fréquemment les personnages ne sont ni morts ni vivants, comme dans la théorie bouddhiste. Nous nous référons en cela au  Livre tibétain des morts. C'est un très beau livre, que tous les auteurs du post-exotisme ont lu. Il permet d'expliquer ce qui se passe après le décès : l'existence continue dans un monde flottant, dans lequel les contraires sont annulés, dans lequel il n'y a ni passé ni présent, ni imaginaire ni réalité ni moi ni autres, où tout est confondu. Et nous marchons dans ce monde flottant durant 49 jours ; au bout de 49 jours, nous obtenons une renaissance, nous nous réincarnons dans un animal ou dans un autre humain.
Du point de vue de la fiction, c'est formidable d'utiliser ces règles de flottement, de glissement? Cela permet une immense richesse ! C'est une théorie à laquelle nous ne croyons pas mais qui est tellement belle que nous l'utilisons pour créer ce monde fantastique et mystique dans nos romans qui ne fonctionnent pas comme les romans de la « littérature officielle ».

Question : Qu'apportent vos romans aux lecteurs ? Que cherchez-vous à lui faire vivre comme expérience de lecture ?

Antoine Volodine : J'essaye surtout de ne pas faire la morale, de ne pas proposer une solution comme le font les écrivains engagés. Je ne suis pas un moraliste. Je pense qu'il est beaucoup plus important d'éveiller à une réflexion sur les malheurs, sur le destin, d'éveiller le lecteur et la lectrice à la volonté de changer quelque chose. Dire la morale, c'est souvent manipuler. Alors, juste au moment propice, intervient un petit élément qui met de la distance, comme l'humour par exemple, et qui empêche le lecteur d'être manipulé et lui signale qu'il est libre de choisir, libre de réfléchir?

L'écrivain Antoine Volodine, son traducteur Ivan Salinas et l'équipe de l'Alliance française  de Guadalajara. (Photo Adeline Minot-Kohl)

Propos recueillis par Adeline Minot-Kohl pour (www.lepetitjournal.com/mexico) Mercredi 10 décembre 2014 

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Publié le 10 décembre 2014, mis à jour le 6 janvier 2018
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