

Elles sont là, près de nous, nous les croisons dans la plupart des agglomérations mexicaines. Elles vivent de nos immondices, dans des conditions déplorables, pour nourrir leur famille. Au quotidien, elles se confrontent au climat aride ou pluvieux, aux maladies, à leurs compagnons de route. Elles ont choisi cette voie plutôt que celle que la délinquance organisée leur fait miroiter. Dans cette série, à travers six textes courts, ces personnes anonymes reprennent la parole pour tenter de se réapproprier une dignité latente. Nous vous proposons aujourd'hui le troisième volet dans les colonnes du Petit Journal de Mexico.
(Photo Citlalli González Ponce)
3
LUPITA
Elle fit son entrée dans la rue en contournant le coin d'un gros immeuble gris. Ses cheveux détachés semblaient voleter autour de sa nuque et ses longues jambes progressaient machinalement sur le trottoir bosselé et parsemé de fissures. Si l'on s'attardait sur son visage en gros plan, on pouvait y apercevoir un beau sourire plein de franchise et de défi. Plus bas, un décolleté profond dévoilait une superbe poitrine que la femme, encore jeune, arborait fièrement pour susciter le désir des hommes alentours. Rodrigo se mit à sourire bêtement : c'était bien elle qu'il attendait.
Obnubilé par la charmante apparition, son regard avait fait abstraction de l'objet qu'elle poussait avec effort. Il s'agissait d'un vieux caddie orange, de plastique et de métal, débordant d'énormes sacs poubelle pleins de matériaux de toutes sortes. À l'extrémité du chariot était attachée par les bras une poupée sans habits, sale, telle la figure de proue d'une noble caravelle. Sur les côtés, des guirlandes de Noël pendaient nonchalamment. À mesure qu'elle avançait vers lui, l'image de Lupita gagnait en clarté et il commença à distinguer ses vêtements ; quelque chose clochait. Sa jupe courte et son haut fluorescents étaient dépareillés de manière grotesque et, trop ajustés contre sa peau, révélaient un ventre proéminent. Face à lui, le maquillage rose bonbon et bleu ciel ainsi que les bijoux en plastique multicolores finirent de compléter le portrait de la glaneuse.
« - Bonjour, Madame. Vous êtes Lupita ?
- À ton service, mon chou. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
- Coco m'a dit que je pourrais vous interviewer, c'est pour un projet de l'université.
- Ah oui ! Tu es Rodrigo ? Assieds-toi donc sur ce tabouret. Je suis à toi dans un instant. Elle lui offrit un large sourire. Ça ne t'ennuie pas si je continue ? »
Lupita sortit de son caddie deux gants en latex noir et plongea les deux bras dans la poubelle face à elle. Une poussière jaune remonta à la surface et s'épandit tout autour du container. Rodrigo recula aussitôt, se couvrant la bouche et le nez d'un foulard blanc. Il commença :
« - Pourquoi avez-vous choisi de faire ce métier ?
- Ce métier ? Attention, mon petit, ce n'est pas un métier ! J'ai choisi de faire les poubelles parce que je ne voulais pas travailler dans leurs clubs. Tu sais, j'aurais pu m'y faire entre 8 et 10000 pesos par mois. Mais je ne voulais pas dépendre d'un homme, surtout de ce genre-là. J'aurais aussi pu accepter les avances que me font les petits trafiquants du quartier. Avec eux, tu peux gagner jusqu'à 20000 pesos à ne rien faire, juste en passant de la drogue de temps en temps et en surveillant les voitures de police qui se pointent sans invitation. Moi, tu sais, je ne voulais rien de tout ça. Et quoi qu'ils en disent, les poubelles me font vivre. Je compte bien envoyer mes gamins au lycée avec tout ce que j'y récolte. »
Ses propos étaient entrecoupés par un bruyant masticage de chewing-gum. Rodrigo la comprenait mal et prenait des notes de manière intuitive.
« - Est-ce que cette activité représente des risques ?
- Bien sûr. Tu vois, il y a différentes sortes de poussières, de poudres horribles qui te piquent les yeux, te font tousser. Je me protège bien mais j'ai quand même eu des maladies de peau assez dégoûtantes. Et puis, il y a d'autres risques, comme la police qui vient parfois nous embêter et qui nous menace de nous embarquer, histoire de passer le temps. Et je ne te parle pas de ceux qui nous braquent carrément ce qu'on a récolté à la fin d'une journée de boulot ! Les salauds !»
Lupita cessa de fouiller dans la poubelle et fixa Rodrigo.
« - Attends ! Avant que tu continues avec tes questions, je voudrais te pousser la chansonnette. C'est moi qui ai composé ce morceau. Elle ferma les yeux, baissa les bras le long du corps et se prit à chanter :
Tengo unas hermosas flores para ti
Que guardé muchos años como un tesoro
Te las entrego porque son para mí
La expresión más profunda de mi amor?
La voix chaude de Lupita l'impressionna. La douceur du boléro se fondait dans le silence de la rue parsemée d'immondices. La chanson terminée, Rodrigo ne sut plus quoi dire.
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Pascal Bomy est écrivain public et enseignant de français langue étrangère (Lire article) Son blog http://racontezvous.blogspot.mx/ |
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Autre série : Xotchil ou l'enfance en suspens Petite fille surdouée et curieuse, Xochitl vit à Ecatepec, dans la banlieue de Mexico. Comme les autres enfants, elle aime jouer, rire et apprendre tous les jours de nouvelles choses. Elle s'évertue à grandir normalement auprès de sa famille et ses amis, malgré l'exacerbation des conflits au c?ur même de la ville. Elle tente de s'échapper de la violence, de la corruption, des féminicides perpétrés au quotidien mais les nouvelles qui fusent autour d'elle cherchent systématiquement à miner son optimisme mêlé à une infinie joie de vivre. En toile de fond, de manière presque anodine, le candidat Enrique Peña Nieto remporte l'élection présidentielle. Chapitre 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 - 22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 - 29 - 30 |
Pascal Bomy (lepetitjournal.com/mexico) Mercredi 23 septembre 2015 (Republication)







