Édition internationale

CHRONIQUE QUÉBÉCOISE - Autoportraits de glace (IV) : Les efforts de mots croisés

Écrit par Lepetitjournal Mexico
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 6 janvier 2018

Le Petit Journal de Mexico ouvre ses colonnes à Javier Vargas de Luna avec un texte proposé en français et espagnol. Professeur de lettres hispaniques à l'université Laval de la ville de Québec, il nous livre à travers ses chroniques ses expériences et impressions d'expatrié mexicain vivant dans le nord de l'Amérique. Nul doute que la lecture de ses Autoportraits de glace sera rafraîchissante et dépaysante. Chapitre IV - Les efforts de mots croisés

L'immigrant vit son intégration au monde professionnel avec une rapidité furieuse, puisque son arrivée au paradis des bureaux contredit le naturel des processus locaux. Pendant que les adolescents québécois lavent de la vaisselle le temps d'un été, servent du café leur donnant de généreux pourboires, accèdent au monde universitaire et s'inscrivent aux programmes d'immersion professionnelle dans le calme de leurs vingt ans, le nouveau venu vit cela tout d'un coup ? sans avoir le temps de récupérer une jeunesse écoulée dans un autre monde ?. 

Comment convaincre des employeurs de ma connaissance du français avant le début d'une entrevue  : trouver une bonne grille de mots croisés d'un magazine (Photo Javier Vargas de Luna)

Au Québec, en plus, l'arrivée à l'emploi de niveau professionnel met à l'épreuve l'imagination afin de dominer nos nerfs linguistiques. C'est une expérience dans laquelle le génie, qui cherche à cacher les erreurs grammaticales, s'étire jusqu'à l'impensable ? y compris la possibilité du ridicule ?. Et, à Montréal, très souvent la dite exigence augmente parce que les meilleurs postes exigent non seulement la connaissance du français, mais aussi celle de l'anglais.

Stratégies de conviction

Je me souviens avoir pensé à différentes façons possibles de convaincre des employeurs de ma connaissance du français avant même le début d'une entrevue. De fait, après quelques échecs, j'ai étudié toutes les options pour mieux interpréter mes accents, et pour les représenter avec toupet dans l'antichambre d'une audience...

La première option était ingénue : une conversation en français déjà mémorisée sur un téléphone portable, tandis que j'attendais le début de l'entrevue? Je l'ai mise de côté convaincu que mes futurs collègues la trouveraient de mauvais goût. Une autre option : lire le journal ou un livre dont la longueur du titre ferait le reste, mais cette option me semblait un peu fausse. Je pensais aussi étudier l'endroit de la future réunion, planifier une rencontre "accidentelle" avec un ami, et entamer une conversation en français? Très compliquée, en plus qu'elle exigeait la disponibilité de mes amis natifs pour ne pas mettre en évidence ni la bizarrerie des accents ni mes frimes linguistiques.

Les mots croisés ou la complexité des exils linguistiques

Finalement, j'ai découvert un scénario efficace : trouver une bonne grille de mots croisés d'un magazine et en acheter deux exemplaires. Le magazine devrait avoir un contenu sérieux, culturel, peut-être avec des sujets historiques ou des aspects cinématographiques. Avec un bon dictionnaire et près de mes amis, je résoudrais la grille de mots croisés du premier magazine ? en gardant le secret de mes labeurs, naturellement ?. Une fois résolu, je l'apprendrais par c?ur et je me présenterais au rendez-vous avec les quinze minutes d'avance exigées par les bonnes manières. Je m'assoirais tranquille dans les fauteuils de la réception, prendrais le deuxième exemplaire et ferais semblant de résoudre la grille de mots croisés à la vue de tous.

Deux entrevues ont suffit avant que je m'intègre à la vie professionnelle. Aujourd'hui,  je n'ai plus les magazines, bien que je sache que ces épisodes ont surtout envoyé le message inespéré de quelqu'un qui savait s'apaiser avec des mots. Pour leur part, les mots croisés ? en français ou en espagnol? me rappellent toujours non seulement la taille de mon ignorance, mais surtout la complexité des exils linguistiques.

Les autres chroniques québécoises de Javier Vargas de Luna : 

Autoportraits de glace (I)  : Les anniversaires de la Saint-Patrick

Autoportraits de glace (II) : Grammaires électorales

Autoportraits de glace (III) : L'enfance et la lettre "e"

Autorretratos de hielo (IV) : Esfuerzos de crucigrama

El inmigrante vive su integración al mundo profesional con una rapidez desordenada, pues su llegada al paraíso de los escritorios contradice la naturalidad de los procesos locales. Así, mientras un adolescente quebequés lava platos durante algún verano ocasional, sirve café con buenas propinas, accede al mundo universitario y se integra a los programas de inmersión profesional en la parsimonia de sus veinte años, el inmigrante lo vive todo de un solo golpe ?sin tiempo para recuperar una juventud transcurrida en otro mundo?.

En Quebec, además, el arribo al empleo profesional pone a prueba la imaginación para dominar nuestros nervios lingüísticos. Es una experiencia en la que el ingenio, que busca ocultar los errores gramaticales, se estira hasta lo impensable ?incluida la posibilidad del ridículo?. Y en Montreal, por si fuera poco, a menudo dicha exigencia se duplica por cuanto los trabajos mejor remunerados no sólo exigen el francés, sino también un buen dominio del inglés.

Recuerdo haber pensado las mil maneras de convencer a futuros empleadores de mi conocimiento del francés antes de iniciar una entrevista. De hecho, al paso de los fracasos estudié todas las opciones de actuar la naturalidad de mis acentos, de representarlos con frescura en las antesalas de una audiencia... 

La primera opción era un tanto ingenua: una conversación en francés aprendida de memoria en un teléfono celular mientras esperaba la hora?; la deseché convencido de que mis futuros colegas lo encontrarían de mal gusto. Otra opción viable era leer un periódico en lengua local, o un libro cuyo título así lo indicara, pero resultaba un tanto falsa, ordinaria y poco creíble. Pensé, también, estudiar el sitio de la futura reunión y planear un encuentro ?accidental? con algún conocido; él me saludaría en francés y yo lo mismo? : otra vez, muy complicado, además de que exigía encontrar amigos nativos para no evidenciar ni la rareza de sus acentos ni mis mentiras lingüísticas.

Al final descubrí un escenario eficaz : buscaría el crucigrama de alguna buena revista y compraría dos veces el mismo número. La revista tendría contenido serio, algo cultural, quizás temas históricos o cuestiones cinematográficas. Diccionario en mano, junto a mis amigos resolvería el crucigrama de la primera de ellas ?guardando el secreto de mis afanes, por supuesto?. Una vez resuelto, lo aprendería de memoria y me presentaría a la cita con los quince o veinte minutos de anticipación que exigen las buenas maneras. Me sentaría tranquilo en los sillones de la recepción, sacaría el segundo ejemplar de la misma revista, y resolvería de memoria el crucigrama a la vista de todo el mundo.

Dos entrevistas fueron suficientes antes de integrarme a la vida profesional. Las revistas aquellas las he perdido, aunque hoy sé que aquel escenario envió, sobre todo, el inesperado mensaje de alguien que sabía tranquilizarse con palabras. Y los crucigramas ?en francés o en español? ya no sólo me recuerdan el tamaño de mi ignorancia, sino la complejidad de los exilios lingüísticos.

Autorretratos de hielo (I) Los cumpleaños de San Patricio

Autorretratos de hielo (II) Gramáticas electorales

Autorretratos de hielo (III) Infancia y letra "e"

Javier Vargas de Luna pour (lepetitjournal.com/mexico) Mardi 1 juillet 2014

lepetitjournal.com Mexico
Publié le 1 juillet 2014, mis à jour le 6 janvier 2018
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