Blanche et bleue Essaouira, cette petite ville au bord de l’Océan Atlantique continue de faire vivre le magnifique bagage inter culturel Arabe, juif, Gnaoua, berbère, dont elle a hérité. Ainsi, lepetitjournal.com est allé à la rencontre de Francine Flattard qui a récemment exposé ses œuvres au Centre culturel de Dar Souiri. Installée à Essaouira depuis sept ans, cette française nous raconte comment elle a tracé sa route jusqu’au Maroc en passant par l’Inde et s’est engagée en faveur de cultures et de patrimoines menacés. Elle fait dialoguer, à travers ses œuvres différentes cultures et en particulier la langue amazighe.


Amazigh signifie « homme libre », ce terme désigne le peuple des Amazighen et leur langue. Mettons-nous d’abord d’accord sur les termes.
Pour plus de clarté, il convient de mentionner que le nom de Berbère est maintenant abandonné et remplacé par Amazigh. Issu du grec ancien, le nom Berbère vient du terme « barbare », qui signifiait étranger et qui a pris une connotation péjorative. Le barbare dans nos représentations contemporaines est un inculte, une brute sans foi ni loi.
Le tifinagh est l’alphabet qui forme l’écriture amazighe. On dit de cette écriture qu’elle est libyque et serait un dérivé de l’alphabet phénicien. Elle existe depuis l’Antiquité, soit environ le VIIe siècle avant J.-C.
Les scientifiques attestent de son existence pendant l’Antiquité sur un large territoire qui s’étend de la Méditerranée jusqu’au sud Niger et des îles Canaries jusqu’en Libye. On en trouve les premières traces gravées sur les roches des sites rupestres et antiques de la frange saharienne et subsaharienne de l’Afrique du Nord.
Les femmes ont été les gardiennes de cet alphabet, né sur ce territoire, à travers les gravures, les tissages et les tatouages lorsque la langue est devenue essentiellement orale et qu’elle aurait pu se perdre durant les différentes invasions étrangères.
L’amazigh est considérée comme la langue autochtone d’Afrique du Nord, c’est depuis 2011 la troisième langue officielle du Maroc au côté de l’arabe, « en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception. »

Quel voyage a amené Francine Flattard à s’intéresser à la calligraphie amazighe ?
Nous sommes dans l’intimité de la galerie-atelier de Francine Flattard au centre de la médina. Voilà 7 ans, revenant d’un séjour chez des amis à Tiznit, son époux et elle, sont passés par la ville bleue et blanche d’Essaouira. Séduits par la ville, ils ont décidé de s’y installer. Francine a découvert cette identité berbère qui demande tant à se faire connaître.
« J’ai eu un coup de foudre pour cette langue et pour cette identité berbère qui a du mal à survivre, après avoir été compressée par le bulldozer arabe qui a imposé sa langue, sa culture, sa religion. » Depuis 6 ans, Francine étudie l’amazigh, et fait appel à un ami de Meknès, professeur d’amazigh pour traduire des phrases, dont les citations qui illustrent son travail artistique.

Un cheminement personnel, sensibilisé par la volonté d’exister des groupes minoritaires
Après des études à Paris, Francine a été professeur d’Arts appliqués à Anglet. Anglet est au Pays basque, entre Bayonne et Biarritz, une région de France où les Basques ont lutté pour que leur langue soit reconnue. Lorsqu’elle est arrivée au Maroc, Francine y découvre cette écriture « terrienne, sobre, qui permet de jouer avec, mais ne part pas dans des fioritures exagérées, alors que l’arabe est une langue écrite qui monte, qui descend et qui danse, une langue pour Allah ».

En effet, le graphisme du tifinagh ne possède pas l’élan du trait de la langue latine par exemple. Ce sont des traits et des points, des lignes et des ronds. La langue s’écrit comme le français de gauche à droite, sans majuscule et tous les signes s’appuient sur une même ligne. Elle est comme le latin, un système d’écriture alphabétique tandis que l’arabe est un système consonantique ( les voyelles sont implicites ou ajoutées par des signes secondaires). Le graphisme de l’arabe s’est construit avec le Coran. L’amazigh ne porte pas dans son essence quelque chose de l’ordre du sacré, c’est une langue qui dit la vie quotidienne des gens.
« Il y a deux ans, nous avons vu ici les panneaux qui donnent les noms des rues, écrits dans trois langues : très bien en arabe, très bien en français et l’amazigh était écrit la tête en bas, par méconnaissance de la langue écrite. »

Selon une déclaration de l’Unesco, une langue disparaît environ toutes le trois semaines : « écrasée par d’autres, abandonnée par les migrations vers les grandes cités, pénalisée par le manque d’enseignement. La calligraphie amazighe possède un alphabet de lettres carrées, terriennes, enracinées pour dire les problèmes d’ici et maintenant ».
Le tamoul et l’amazigh
Parmi les œuvres exposées se trouve un tableau sur lequel sont réunies trois langues : le français, l’amazigh et le tamoul, pour écrire le mot: « femme ».

Pourquoi ces spécificités indiennes : le tamoul, parlé essentiellement dans le sud-est de l’Inde, mais aussi cette étoffe qui se nomme khadi, sont-elles présentes dans les compositions calligraphiques amazighes de Francine Flattard ?
« De beaux mots sur une page de khadi »
Une très belle expression de Francine, pour dire son choix d’utiliser pour certaines œuvres, cette étoffe, tissée par des femmes indiennes.
Le khadi, qui signifie coton en hindi, est donc généralement fabriqué avec du coton, mais aussi en soie ou en laine. Il a la particularité d’être filé à l’aide d’un rouet appelé charkha, puis il est tissé manuellement. En principe il est teint avec des couleurs végétales.

Par ailleurs, c’est un textile qui a une valeur historique. On se souvient du puissant symbole de résistance à la domination coloniale britannique, que fut le boycott du tissu de coton anglais et de l’appel du Mahatma Gandhi pour exhorter les Indiens à porter des vêtements de coton indien en 1920.
Le khadi est tissé dans les villages et offre une ressource importante dans les communautés rurales. Néanmoins ce mode de production artisanal est menacé par les méthodes industrielles qui, à ce jour, rapportent plus d’argent.
Il se dit que le khadi est tissé pour durer toute une vie, nous sommes bien loin de la fast fashion.

Cette page d’étoffe blanche plissée, sur laquelle sont cousus ces signes tifinaghs, qui par les fils font des mots, renvoie celui qui les regarde à une impression de préciosité. Des signes élégants se succèdent, des traits et des points noirs s’alignent en guirlandes par-dessus la lettre YAZ.
Le YAS, qui dans l’alphabet tifinagh représente la lettre Z, ce symbole rouge très connu, tracé au centre du drapeau berbère. Le rouge représente la résistance et le martyr des Amazighen, les bandes horizontales sont : bleue pour la mer, verte pour les montagnes et jaune pour le désert.
Le Yaz est l’avant-dernière lettre de l’alphabet, elle est « l’homme libre », avec des jambes qui s’enracinent dans le sol et des bras qui s’ouvrent vers le ciel. On ne peut pas ignorer le grand YAZ de l’exposition, qui tend ses bras et ses jambes.
« Il est habillé d’un patchwork de tissus colorés africains, qui représentent la diversité de la population amazighe. » Posée sur le mur de pierres, une « page de bazin africain » teinte en bleu marine porte les signes tifinagh brodés par Soukaïna. Écrits sur le plissé du tissu, ils reproduisent une partie de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

Et enfin, cette plus petite étiquette sur laquelle il est écrit : « prière de toucher pour découvrir ce qui est écrit au creux des plis ». Quelle chance de pouvoir toucher !
« Pourquoi beaucoup de plissements ? J’aime l’idée qu’il faut s’approcher pour en savoir plus sur ce qui se cache dans les plissés. Ce n’est pas au premier regard qu’on se dévoile. »
Rappelons-nous, que le plissé tient ses origines de Chine, puis cet art du plié s’est retrouvé dans l’origami japonais et bien plus tard le grand couturier Issey Miyake en a fait l’emblème de son style.
Les plis organisés, comme ceux des saris, font certes effet réel d’aisance, mais aussi symbole de grâce, quant aux replis, ne nous suggèrent-ils pas l’image même de la pudeur? Des fossiles déroulent des citations, comme des partages au reste du monde.

Un autre dessin, de la forme enroulée d’un escargot fossilisé : l’ammonite, se déroule et s’ouvre en envolée joyeuse. Les entrelignes offrent les espaces où l’on devine les écritures tracées à l’encre, de la géométrie de l’amazigh et de la rondeur du français. Ce sont des citations d’auteurs connus, comme Mandela ou Einstein.
« Pour moi l’ammonite signifie : partage. Ce fossile symbolise selon moi cette idée d’être à l’intérieur et de donner, de s’enrichir du dedans, puis de s’ouvrir et de donner. »
Francine dessine avec des plumes de différentes largeurs et elle utilise l’encre de Chine, le brou de noix et l’Ecoline, qui est une encre aquarelle liquide, connue pour ses couleurs vives.
La langue et son tracé portent toujours en soi une culture singulière
25% des Marocains parlent l’amazigh quotidiennement, ils vivent en zones rurales pour la majorité, cependant il semble que seulement 1,5% d’entre eux savent l’ecrire. Une dizaine de millions de personnes parlent amazigh en Afrique du Nord et de l’Ouest et sur les cinq États où vivent les Touaregs.
Il existe trois variantes de l’amazigh :
- Le tachelhit ou chleuh dans le Souss, le Haut et l’Anti-Atlas,
- Le Tamazight dans le Moyen Atlas et le Haut Atlas oriental
- Le tarifit ou rifain dans le Rif.
L’amazigh est enseigné dans certaines écoles publiques depuis 2003. Les élèves apprennent l’amazigh et l’arabe en première année, auxquels se rajoute le français à partir de la deuxième année. Il est facile d’imaginer la difficulté pour les élèves d’assimiler le tracé des lettres des différentes langues, leurs dimensions singulières, l’orientation de l’écriture, les espaces entre des lettres et des mots dont le sens est différent, selon la langue.
Des langues minoritaires, des graphies se perdent et laissent place à des langues dominantes.
« Sally Bonn, docteur en esthétique, signalait en 1976 que le geste d’écrire, entre autre, devenait un geste archaïque, dépassé par les événements et évolutions techniques ». À l’heure où les lettres et autres pages d’écriture à la main, disparaissent au profit de l’écriture sur écran et donc d’écritures uniformisées, certaines polices de caractères deviennent illisibles sur beaucoup d’écrans d’ordinateurs.
Cependant, les chercheurs de l’Institut Royal de la culture Amazighe ont récemment participé à un travail afin de normaliser l’alphabet amazigh, pour aboutir à une graphie standardisée de 33 caractères. Cette écriture ainsi définie a été intégrée aux standards internationaux de codages informatiques et elle est ainsi devenue « enseignable » et utilisable avec les moyens de communication contemporains.
Un combat auquel Francine souhaite apporter sa contribution, à sa manière, comme elle l’a fait à Pondichéry.
Une aventure indienne et la création de l’Association « Les enfants de Pondypatch »
Francine et son époux sont allés plus de 50 fois en Inde et leur rencontre avec des enfants tamouls, « très très défavorisés », dans un village près de Pondichéry, a provoqué en eux le désir d’agir. Ils ont créé une association de soutien à la scolarité.

En Inde comme partout dans le monde, la scolarité des enfants est une grande préoccupation des familles. L’école est la porte d’entrée pour penser l’avenir et espérer un changement des conditions de vie.
« Dans les années 1998, nous avons créé 11 écoles du soir pour les enfants extrêmement défavorisés. Nous avons accueilli jusqu’à 900 enfants et parallèlement à ça, nous avons créé des parrainages : un enfant, une famille française. Nous avons reçu 140 enfants entre 10 et 22 ans. »
L’Association, procure à chaque enfant des fournitures scolaires, paye son uniforme pour aller à l’école et l’assure d’un repas par jour. « Lors de son entrée en parrainage, chaque enfant recevait à l’époque une table pour travailler et un vélo pour aller à l’école. L’Association a aussi créé un atelier, dans lequel 3 ou 4 brodeuses en difficulté, peuvent travailler et gagner de l’argent en vendant le fruit de leur travail. Les représentants de l’Association en France se rendent une fois par an à Pondichéry pour rencontrer les enfants parrainés ».
L’Association les enfants de Pondypatch est reprise maintenant par d’autres personnes compétentes, elle a un bureau en France, à Bayonne, mais aussi en Allemagne et à Pondichéry à Ganesh Bakery.
Pour conclure, retenons la citation célèbre, préférée de Francine Flattard : « Il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut de l'amour, et rien d’autre », Paul Éluard
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