Après plusieurs mois de concertation, l'avenir de l'enseignement français à l'étranger s'invite au cœur du débat. Remis au gouvernement le 17 juin dernier, le rapport de la sénatrice Samantha Cazebonne dresse un constat sans concession sur le fonctionnement de l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger (AEFE) et formule 44 propositions destinées à adapter le réseau aux défis des prochaines années. Gouvernance, financement, ressources humaines ou encore développement du réseau : autant de sujets qui concernent directement les établissements français à travers le monde.


À la tête du lycée Concordia du Caire, établissement partenaire de l'AEFE qui accueille près de 1 400 élèves, Jamil Maleyran livre son analyse de cette réforme, de ses conséquences pour les établissements partenaires et de l'avenir du réseau en Égypte, lors d'une interview accordée au petitjournal.com le jeudi 2 juillet.
Quel regard portez-vous sur les conclusions du rapport Cazebonne ?
Jamil Maleyran : Je trouve que Samantha Cazebonne a réalisé un travail de fond de grande qualité. Le rapport pose un diagnostic clair sur les difficultés actuelles de l'AEFE, liées notamment au contexte budgétaire français, puis propose plusieurs pistes de réforme. À mes yeux, la véritable question est de savoir comment préserver les objectifs de l'enseignement français à l'étranger tout en adaptant son modèle économique.
L'un des apports importants du rapport est aussi de reconnaître davantage la place des établissements partenaires, qui représentent aujourd'hui une part essentielle du réseau et souhaitent être davantage associés aux décisions.
Quelles pourraient être les conséquences pour les familles ?
Le principal risque est une augmentation des frais de scolarité. Si le modèle économique évolue sans financement supplémentaire, ce sont inévitablement les familles qui supporteront une partie de l'effort financier. Le défi sera donc de préserver la qualité de l'enseignement sans rendre les lycées français moins accessibles.
Quelles conséquences cette réforme pourrait-elle avoir pour Concordia ?
Concordia est un établissement partenaire, ce qui le place dans une situation différente des établissements en gestion directe ou conventionnés. Notre principale préoccupation concerne une éventuelle hausse des cotisations demandées par l'AEFE aux établissements partenaires pour financer le réseau et la formation.
Si ces coûts augmentaient fortement, cela pourrait avoir des conséquences sur les frais de scolarité. Ce serait alors au conseil d'administration d'évaluer l'intérêt de maintenir notre appartenance au réseau dans les mêmes conditions. Aujourd'hui, nous sommes toutefois dans une phase de dialogue.
Cette réforme remet-elle en cause la qualité de l'enseignement ?
Non. Notre stratégie pédagogique est indépendante de cette réforme. Concordia a obtenu son homologation parce qu'il respecte les exigences du système français, mais nous développons également notre propre projet éducatif. Notre objectif reste inchangé: offrir un enseignement de qualité et accompagner chaque élève vers la réussite.
Le développement du réseau reste-t-il réaliste malgré les contraintes budgétaires ?
Oui, à condition de mieux hiérarchiser les priorités. Il faut analyser précisément les coûts et rechercher des gains d'efficacité sans sacrifier la qualité pédagogique. Je pense qu'il est possible de trouver un équilibre entre les capacités financières des familles et l'excellence de l'enseignement français.
Qu'attendent aujourd'hui les familles égyptiennes qui choisissent un lycée français ?
À Concordia, la majorité des familles sont égyptiennes et souhaitent avant tout offrir à leurs enfants les points forts du système français sans renoncer à leur identité culturelle.
Ce qu'elles recherchent, c'est une école qui développe l'esprit critique, la capacité d'analyse et la compréhension plutôt que l'apprentissage mécanique. Cette méthode prépare particulièrement bien les élèves à l'enseignement supérieur et au monde professionnel.
Qu'est-ce qui distingue aujourd'hui un lycée français d'un établissement international anglophone ?
Le premier atout est le plurilinguisme. Nos élèves maîtrisent généralement trois, voire quatre langues.
Ensuite, le système français conserve une forte culture généraliste, avec une place importante accordée à l'histoire, à la philosophie et aux sciences humaines. Cette approche développe une véritable capacité de réflexion et d'ouverture d'esprit.
Enfin, les établissements français savent adapter les valeurs de l'école française au contexte local afin de répondre aux attentes des familles égyptiennes tout en respectant les exigences de l'homologation.
L'intelligence artificielle bouleverse déjà les méthodes d'apprentissage. Comment l'intégrez-vous ?
L'IA s'est imposée très rapidement dans les établissements. Aujourd'hui, notre priorité est d'encadrer son utilisation plutôt que de la subir.
Nous expérimentons actuellement une plateforme commune destinée aux élèves, aux enseignants et aux familles afin de proposer un usage cohérent et responsable de l'intelligence artificielle.
L'IA constitue un formidable outil, mais elle ne remplacera jamais l'enseignant. Son rôle est d'accompagner les élèves, de développer leur réflexion et leur esprit critique. C'est cette interaction humaine qui donne toute sa valeur aux apprentissages.
Malgré les défis actuels, restez-vous optimiste ?
Oui, parce que je constate chaque jour la qualité du réseau.
Nos élèves réussissent remarquablement bien dans les universités égyptiennes comme internationales. Ils se distinguent par leur maîtrise des langues, mais aussi par leurs capacités d'analyse et leur autonomie.
Je suis convaincu que l'enseignement français en Égypte dispose d'un véritable avenir, à condition de continuer à valoriser ses atouts et de maintenir un dialogue étroit avec les familles.
Les familles doivent-elles craindre une hausse comparable à celle observée pour les lycées français situés au Maroc ?
Je ne peux pas parler au nom de tous les établissements français en Égypte. En revanche, pour Concordia, il n'y a aujourd'hui aucun projet d'augmentation directement lié au rapport Cazebonne.
Notre responsabilité est de préserver un équilibre entre les attentes des familles, la qualité de l'enseignement et le coût de la scolarité. Un établissement partenaire ne peut fonctionner durablement que s'il conserve la confiance de ses familles.
Un dernier mot ?
L'enseignement français continue d'innover. À Concordia, nous avons par exemple créé une direction pédagogique unique de la maternelle à la terminale afin d'assurer une meilleure continuité des apprentissages.
Par ailleurs, les projets portés par le réseau français en Égypte démontrent son dynamisme, qu'il s'agisse des initiatives entrepreneuriales menées par les élèves ou des futurs projets scientifiques autour de la mécanique quantique. Autant d'exemples qui illustrent la capacité d'innovation et l'excellence du modèle français.
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