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DISPARITION - Naguib Mahfouz, point final

Écrit par Lepetitjournal Le Caire
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 13 novembre 2012

L'écrivain égyptien Naguib Mahfouz est mort hier à l'âge de 94 ans. Seul écrivain arabe à voir obtenu le Prix Nobel de Littérature, auteur d'une cinquantaine de romans, il symbolisait à la fois le génie tranquille et l'engagement intellectuel. Fin de l'histoire, l'Egypte perd un personnage romanesque

(Photo : AFP)

"La vie est sage de nous tromper, car si elle nous disait dès le début ce qu'elle nous réserve, nous refuserions de naître." Dans "L'impasse des deux palais" - premier volet de sa légendaire trilogie - Naguib Mahfouz  livrait ainsi sa conception de la vie. Un combat quotidien, contre les injustices du monde et des hommes.  Né au Caire en 1911, l'écrivain aimait mettre en scène ses romans dans les quartiers populaires de la capitale. Virtuose de la suggestion, Mahfouz maquillait ses critiques sociales et politiques derrière les vies normales de gens normaux.

Héros simples qui dérangent. Appels constants à l'interprétation, les romans de Mahfouz agacent l'ordre établit, religieux en tête. Dès la fin des années 50, son roman "Les fils de la médina" est interdit en Egypte, jugé irrévérencieux envers l'Islam par les gardiens d'Al Azhar. Publié en feuilleton par le journal Al Ahram, son roman ne verra toutefois jamais le jour en Egypte sous forme de livre. C'est le début de son long bras de fer contre la censure et les extrémismes, qui culminera en 1994, quand un fanatique le poignarde au cou. Mahfouz s'en sort miraculeusement, mais sa vie change. Paralysé de la main droite, l'écrivain cesse d'écrire, dicte ses textes et reste cloîtré chez lui, sous haute protection.

Oedipe est mort. Hier, en signant son épilogue, Mahfouz a laissé nombre d'écrivains orphelins d'un modèle. "C'est notre père à tous", confiait récemment l'écrivain Alaa Al Aswani. L'auteur du best seller "l'immeuble Yacoubian" qui relève la relation oedipienne entretenue par la jeune garde de la littérature avec le vieux maître : "Les écrivains égyptiens ont une relation pleine de passion avec Mahfouz. Certains ont besoin d'être différents de lui pour se sentir grands. Moi j'aime toujours mon père et je me sens grand sans lui faire de problèmes."
Dina Qabil, 37 ans, chef de la page littéraire de l'hebdomadaire francophone Al Ahram Hebdo, regrette quant à elle cet état d'esprit. "Je ne suis pas d'accord avec les jeunes écrivains qui cherchent la rupture entre jeune et vieille génération. Mahfouz a évolué tout au long de sa carrière. Il n'est jamais resté figé dans son coin, tout en gardant sa spécificité. Certains écrivains veulent se débarasser de son héritage. Mais on ne peut pas échapper à la comparaison avec Mahfouz. Il est à l'origine de thèmes clefs de la littérature égyptienne, comme celui de la ville." Loin de ces débats intellectuels, la mort de l'écrivain égyptien a été accueillie plutôt froidement par les jeunes égyptiens. "Ce matin, ma mère m'a dit : Mahfouz est mort. J'ai dit : bon… Il était vieux et tellement malade qu'on s'y attendait", avoue Marianne, une jeune Egyptienne.

Chantre de la tolérance et du libre arbitre, Mahfouz n'aurait peut-être pas fait grand cas de ces réactions contrastées. "Quand on a la foi, le coeur suffit à nous conduire", disait-il. Le sien s'est arrêté et aujourd'hui, dans une mosquée du quartier Madinet-Nasr, le génie discret s'en ira rejoindre dans la légende les petits héros de ses histoires simples.
Arnaud Saint Jean et Guillaume de Dieuleveult (
www.lepetitjournal.com) 31 août 2006

Publié le 31 août 2006, mis à jour le 13 novembre 2012
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