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Les Trois Mousquetaires à Hong Kong : "Une pour toutes, toutes pour une"

À Hong Kong, le film muet Les Trois Mousquetaires d’Henri Diamant-Berger, réalisé en 1921, retrouve une nouvelle jeunesse grâce à un spectacle mêlant images restaurées, musique symphonique, opéra chinois et théâtre contemporain. Rencontre avec Tang Shu-wing, Béatrice Thiriet et Jérôme Diamant-Berger, autour d’une création portée par les élèves de la Hong Kong Academy for Performing Arts.

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L'ensemble des protagonistes de Three Musketeers, East Meets West
Écrit par Didier Pujol
Publié le 4 mai 2026

 

Un vrai marathon créatif

Comment est né ce spectacle autour du film Les Trois Mousquetaires de 1921 ?

Béatrice Thiriet : C’est d’abord né d’un rêve partagé. Je connaissais très bien le film d’Henri Diamant-Berger, le grand-père de Jérôme, parce que je l’avais accompagné en improvisation à la Fondation Pathé. Deux concerts par jour pendant une semaine : un vrai marathon ! À Hong Kong, l’idée était de transmettre cette matière à de jeunes compositeurs, musiciens et comédiens, pour qu’ils s’en emparent à leur tour.

Jérôme Diamant-Berger : Ce qui est très émouvant, c’est que la première du film, en 1921, avait eu lieu au Trocadéro, à Paris, devant 5.000 personnes, avec un grand orchestre. Plus d’un siècle plus tard, entendre à nouveau ces images accompagnées par un orchestre de cette ampleur, à Hong Kong, c’est extraordinaire. Mon grand-père aurait été très surpris, et je crois très heureux.

Tang Shu-wing : Je suis arrivé assez tard dans l’aventure. On m’a parlé d’un film muet, d’une musique, d’un projet encore vague. Mon défi a été de construire un événement théâtral capable d’accueillir tout cela : le film, l’orchestre, les élèves, la culture chinoise, et une réflexion contemporaine.

 

Le point de départ de toute création, c’est l’humanité

Comment avez-vous construit ce dialogue entre Dumas et la culture chinoise ?

Tang Shu-wing : Le point de départ de toute création, c’est l’humanité. Les Trois Mousquetaires parlent d’amour, de pouvoir, de mensonge, de désir, de courage. Ce sont des thèmes universels. J’ai donc cherché un équivalent dans la culture chinoise, et je me suis tourné vers Au bord de l’eau, l’un des grands classiques chinois, qui parle aussi de justice, de bravoure et de chevalerie.

J’ai choisi trois figures liées à des destins féminins, afin de créer un miroir avec les femmes du roman de Dumas. Il ne s’agissait pas d’ajouter de la Chine comme un décor, mais de créer une circulation organique entre les deux imaginaires.

 

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Les élèves du Hong Kong School of Performing Arts sous la direction d'un tout jeune chef d'orchestre

 

Le spectacle propose aussi une relecture féminine très forte des Trois Mousquetaires. Pourquoi ?

Béatrice Thiriet : Dès le début, il m’a semblé essentiel de montrer quelque chose de ces femmes. Le XIXe siècle a beaucoup représenté des femmes sacrifiées, dans le roman, l’opéra, la poésie. Chez Dumas aussi, Milady, Constance ou la reine portent des destins tragiques. Mais ici, on fait un pas de plus : ces femmes veulent agir, reprendre la parole, se défendre.

Jérôme Diamant-Berger : Ce qui est très beau, c’est que les Trois Mousquetaires, histoire d’amitié virile par excellence, deviennent ici une histoire de sororité. À la fin, ce sont les femmes qui se regroupent. On passe de « un pour tous, tous pour un » à « une pour toutes, toutes pour une ».

 

Derrière un héros, il y a une femme sacrifiée

Milady occupe une place particulière dans cette relecture.

Béatrice Thiriet : Oui, j’ai une affection profonde pour Milady. En accompagnant le film, j’ai compris qu’on se trompait souvent sur elle. On lui a imputé tous les défauts possibles : la trahison, la jalousie, la duplicité. Mais on voit aussi une femme trompée, humiliée, condamnée. Le spectacle lui redonne une part de tragédie.

Jérôme Diamant-Berger : Mon grand-père aimait filmer les femmes. Dans Les Trois Mousquetaires, il donne à Milady une présence très forte. L’actrice était d’ailleurs plutôt mannequin que comédienne, et cela crée quelque chose de presque chorégraphique. Elle ne joue pas seulement : elle danse, elle combat, elle impose une image.

 

Comment la musique a-t-elle accompagné cette transformation ?

Béatrice Thiriet : Le défi était immense. Il fallait aider de jeunes compositeurs à écrire pour un grand orchestre, tout en intégrant des instruments traditionnels chinois. Cela paraît simple, mais c’est très difficile : questions d’accord, de justesse, de timbre. Il fallait trouver un équilibre entre l’Orient et l’Occident sans faire de collage.

La musique devait aussi porter la dimension romantique et tragique. Il y a dans cette histoire des destins de femmes, des amours brisées, des élans héroïques. Les étudiants ont fait un travail remarquable. Je leur ai dit : vous ne serez plus jamais les mêmes dans cette école, vous êtes ceux qui ont créé cette musique.

 

Le film représente l’histoire, l’orchestre relie le passé au présent

Le spectacle mélange film muet, théâtre, opéra chinois, musique contemporaine. Comment éviter la dispersion ?

Tang Shu-wing : J’ai pensé le spectacle comme un montage. Le film représente l’histoire. La musique crée un lien entre cette histoire et notre époque. Les acteurs, eux, représentent une tradition vivante, avec des éléments de xiqu, l’opéra chinois, mais aussi une approche plus contemporaine.

Il fallait que le public puisse goûter chaque élément séparément, puis sentir comment ils se répondent. En une heure environ, il fallait être très précis.

 

Le jeu du film de 1921 vous a-t-il influencé ?

Tang Shu-wing : Oui. Le jeu des acteurs du film m’a paru déjà assez moderne pour l’époque. Il y a bien sûr une distance, une stylisation propre au muet, mais aussi une précision des visages, des attitudes. J’ai cherché une grammaire qui mette en regard ce jeu ancien et les traditions scéniques chinoises.

Jérôme Diamant-Berger : Mon grand-père connaissait les cinéastes russes arrivés en France après la révolution, notamment autour du studio Albatros. Il avait aussi vu beaucoup de westerns américains. Cela a influencé sa manière de filmer l’action, les combats, les visages. Il avait 25 ans quand il a tourné Les Trois Mousquetaires : c’était un très jeune cinéaste, comme beaucoup des artistes sur scène à Hong Kong.

 

Le but était un vrai crossover Est-Ouest

Comment avez-vous ressenti l’accueil du public hongkongais ?

Jérôme Diamant-Berger : Avec beaucoup d’enthousiasme. Ce qui m’a frappé, c’est que le spectacle a plu autant au public chinois qu’au public français. Le but était de faire un vrai crossover Est-Ouest, et il a fonctionné.

Béatrice Thiriet : J’ai senti une grande fierté autour de l’Académie, de l’orchestre, du chef, des compositeurs. Voir ces jeunes saluer, sentir que le public reconnaissait leur travail, c’était très fort. Pour moi, la musique peut donner de l’amour, de la force, de l’espoir. Ce soir-là, j’étais fière d’eux.

 

Ce spectacle peut-il voyager ailleurs ?

Béatrice Thiriet : Les Trois Mousquetaires ont déjà voyagé avec moi, en Corse, en Inde, à travers des projets pédagogiques et musicaux. À Hong Kong, c’est devenu un spectacle total, avec orchestre, théâtre, vidéo, scène et public. Pourquoi pas ailleurs ? Cette œuvre appelle le voyage.

Jérôme Diamant-Berger : J’aimerais beaucoup que ce spectacle vienne à Paris. Ce serait magnifique de ramener en France une version des Trois Mousquetaires transformée par son passage asiatique.

Tang Shu-wing : Pour moi, cette aventure montre que les grandes œuvres ne sont pas figées. Elles peuvent traverser les langues, les époques et les cultures, à condition de revenir à ce qui les fonde : les passions humaines.

 

Didier Pujol
Publié le 4 mai 2026, mis à jour le 4 mai 2026
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