Édition internationale

PIERRE-YVES LE BORGN’ – "Voter pour la déchéance de nationalité serait voter contre mes enfants bi-nationaux"

Écrit par Lepetitjournal Francfort
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 11 février 2016

Au lendemain du vote de l'Assemblée nationale approuvant la réforme de la Constitution suite aux attentats parisiens du 13 novembre 2015, lepetitjournal.com/francfort vous invite à lire l'interview de Pierre-Yves Le Borgn', député PS de la 7e circonscription des Français de l'étranger. Farouchement opposé au projet de révision de la Constitution et notamment à l'article sur la déchéance de nationalité, Pierre-Yves Le Borgn' nous dévoile aussi les coulisses d'une permanence parlementaire au c?ur des préoccupations quotidiennes des Français de l'étranger.

(Photo Valérie Keyser, lepetitjournal.com/francfort)

Né à Quimper et fier de ses origines bretonnes, Pierre-Yves Le Borgn' vit depuis 1988 à l'étranger. Il a habité en tout dans quatre pays : en Belgique, aux Etats-Unis, au Luxembourg et en Allemagne. Juriste en droit international, il a travaillé comme cadre dirigeant dans une société allemande dans le secteur des panneaux solaires à Mayence. Marié à une espagnole, ce père de trois jeunes enfants bi-nationaux s'est montré farouchement opposé au projet de révision de la Constitution annoncé par François Hollande devant le Congrès de Versailles le 16 novembre dernier.
Rencontre avec un élu qui assume haut et fort ses convictions.

Lepetitjournal.com/francfort : vous avez été élu député de la 7e circonscription des Français de l'étranger en 2012 et les représentez à l'Assemblée nationale. Quelles étaient vos motivations pour mener ce mandat ?

Pierre-Yves Le Borgn' : ma principale motivation était de pouvoir "nous, les Français" nous représenter dans toute notre diversité à l'étranger. Mon objectif est de mettre notamment tout en ?uvre pour éviter que les Français ne soient pénalisés parce qu'ils sont à l'étranger et d'apporter ma pierre à l'édifice pour essayer de combler les vides juridiques qui rendent parfois complexe l'expatriation. Les Français de l'étranger ont besoin notamment d'être défendus dans différents domaines. Avec mon équipe, nous nous occupons de sujets du quotidien. Représenter et aider les Français de l'étranger, c'est une belle aventure sociale et une somme de petites victoires.

Lors de vos permanences parlementaires, quelles sont en général les questions qui vous sont posées par les Français de l'étranger ?

Les questions récurrentes concernent la reconnaissance des diplômes, le droit de la famille - conflit d'autorité parentale dans les couples mixtes séparés, héritage de parents - cela peut être aussi l'accès par exemple à la nationalité française pour un enfant allemand adopté par une famille française, la situation des enseignants sous contrat allemand dans un lycée français, le calcul des retraites ou la fiscalité? certains me demandent notamment s'il faut déclarer les intérêts d'un PEL ou d'une assurance vie détenus en France.

Avez-vous rencontré des Français en situation de détresse ? des profils atypiques ?

En quatre ans de mandat, j'ai en effet rencontré des Français en réelle situation de détresse et des parcours étonnants. Il existe parfois une absence de réponse de la France face à des situations où règne un vide juridique. Je suis souvent le poil à gratter qui fait remuer les choses. J'ai eu souvent l'occasion d'aider des cas individuels et lorsque j'ai pu trouver des solutions pour sortir ces Français de l'embarras, je me suis vraiment senti utile. Nous devons pour cela entreprendre des démarches de longue haleine pour lesquelles le gouvernement français ne nous soutient pas toujours. La constitution de retraites pour les Français qui ont connu une carrière très fragmentée dans plusieurs pays par exemple, peut s'avérer compliquée. Un Français en Bulgarie est venu me voir un jour désespéré. Il gagnait 400 euros de retraite par mois et avait des frais médicaux de 1000 euros mensuels. Il avait fait calculer sa retraite avant l'adhésion de la Bulgarie à l'Union européenne. Il y a des parcours incroyables de Français partis à l'étranger et qui ont pris de gros risques. J'ai eu notamment l'occasion de rencontrer des personnes âgées qui ont créé une maison de retraite au Monténégro ou encore un autodidacte qui décide de tout plaquer en France pour acheter une mine de bitume en Albanie par exemple. Il est aujourd'hui conseiller consulaire en Albanie. On est souvent bien loin de l'image du Français expatrié vivant très confortablement sous les cocotiers.

Quels sont les gros chantiers que vous avez menés en quatre ans de mandat ?

En matière de double-imposition, j'ai réussi entre autres à faire supprimer le prélèvement de la CSG et de la CRDS sur les revenus immobiliers des non-résidents. Par ailleurs, le trop-perçu par l'Allemagne sur les retraites complémentaires AGIRC et ARRCO doit dorénavant être remboursé.

La 7e circonscription comprend l'Allemagne et 15 autres pays de l'Europe centrale, de l'Europe de l'Est et des Balkans. C'est un territoire énorme avec entre 140 et 150.000 Français. Comment s'organise concrètement cette représentation au quotidien ?

J'ai dû d'abord trouver un local pour mon équipe et moi-même. J'ai fait le choix d'installer le bureau parlementaire à Cologne pour des raisons pratiques. Le Thalys me permet de me déplacer très facilement à Paris et Bruxelles où j'ai de la famille. A Cologne, je suis épaulé par deux collaborateurs et j'effectue en moyenne 3 à 4 voyages dans la circonscription par mois. 77 % des Français de la circonscription se trouvent en Allemagne. Les 2/3 de mes voyages ont lieu sur le territoire allemand, j'essaie d'être égalitaire et d'aller à la rencontre d'un grand nombre de Français établis hors de France. Je suis ainsi allé dans tous les Länder allemands, sauf peut-être en Sachsen-Anhalt qui est cependant inscrit au programme de cette année. Pour mes déplacements dans certaines zones de la circonscription, je dois jouer sur les saisons. En effet Sarajevo en décembre, c'est un véritable désastre. Je ne peux m'y rendre qu'au printemps ou en automne. De nombreux endroits des Balkans sont très aventureux et particulièrement difficiles d'accès et il n'y a parfois aucune liaison ferroviaire. Je vais par exemple une fois par an en voiture en Albanie, au Monténégro, au Kosovo et en Macédoine à la rencontre de Français de la 7e circonscription.

Vous faites également partie du Conseil d'administration de l'Office franco-allemand pour la Jeunesse depuis 2012. Comment avez-vous accueilli le nouvel l'Office régional de coopération pour la Jeunesse des Balkans (The Regional Youth Cooperation Office of the Western Balkans - RYCO) souhaité par les chefs d'Etats d'Albanie, de Bosnie-et-Herzégovine, du Kosovo, de Macédoine, du Monténégro et de Serbie ? Avez-vous joué un rôle dans sa création ?

Avec mon collègue allemand de l'OFAJ, je suis de près le projet qui sera signé au cours de l'été 2016. C'est une belle idée portée par des gouvernements opposés historiquement. Trois conférences du groupe de travail pour la création de l'Office régional de coopération pour la Jeunesse ont eu lieu jusqu'ici à Berlin, Tirana et Sarajevo. L'OFAJ avec ses 53 ans d'âge représente une des plus belles réussites européennes et l'institution née de la réconciliation franco-allemande est un beau modèle pour les Balkans. Il s'agit de dépasser les atavismes et de mettre en lien la jeunesse par le sport et la culture par exemple qui obligent à aller l'un vers l'autre. Les jeunes ont également besoin de se réinventer une économie pour demain, un avenir? Ils doivent se prendre en main eux-mêmes et créer du business localement car il y a des potentiels dans ces pays.

Comment avez-vous vécu les agressions sexuelles à la gare de Cologne à la Saint-Sylvestre où d'ailleurs se trouve votre bureau ? Ces événements vont-ils selon vous freiner l'élan de solidarité face à l'accueil des réfugiés ?

J'étais en Espagne au moment des faits et je m'en veux de ne pas avoir été présent. J'ai écouté le communiqué de la maire de Cologne annonçant l'intolérable. Le sentiment que ça aurait pu être pire est une véritable horreur. Les agressions qui se sont produites au même moment dans plusieurs villes d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche ont un peu changé l'appréciation, sans pour autant inverser la tendance. On sait seulement que ce sont des gens venant "d'ailleurs" qui sont à l'origine des faits.

Les demandes de ports d'armes en Allemagne ont très nettement augmenté ces derniers mois ? Le sentiment d'insécurité grandissant pourrait-il conduire les Français à retourner en France ?

Je n'ai rien senti en ce sens. Les Français qui sont en Allemagne sont ici chez eux, ils ont bien souvent fondé une famille, organisé leur vie outre-Rhin donc, non !

Vous vous êtes farouchement opposé au projet de révision de la Constitution annoncé par François Hollande et notamment à l'article concernant la déchéance de nationalité des bi-nationaux. Manuel Valls avait de son côté affirmé que la bi-nationalité n'existait pas en Allemagne ce qui a provoqué la colère et l'indignation de nombreux Français ayant fait le choix de la double nationalité outre-Rhin. Comment avez-vous réagi de votre côté ?

J'ai vivement réagi et corrigé cette erreur de Manuel Valls sur les réseaux sociaux. Aussi, les politiques me semblent démunis suite à la vague d'événements tragiques qui ont secoué la France entre Charlie Hebdo en janvier et le Bataclan en novembre 2015. Nous n'avons jamais affronté des agressions d'une telle barbarie. Le 16 novembre dernier à Versailles, on était dans un tel état d'émotion qu'on aurait presque pu rétablir la peine de mort. Pour ma part, concernant la déchéance de nationalité, j'ai marqué mon opposition au projet de réforme dès le 4 décembre 2015. Il n'y a qu'un seul peuple français. La réforme de la Constitution n'est pas une réponse efficace au terrorisme et heurte d'une part ma conscience de citoyen et d'autre part de père de famille d'enfants bi-nationaux. Voter ce projet de loi, ce serait voter contre mes enfants !

Interview réalisée par Valérie Keyser (www.lepetitjournal.com/francfort), jeudi 11 février 2016

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Publié le 10 février 2016, mis à jour le 11 février 2016
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