Édition internationale

CINEMA – Rencontre avec Cédric Anger, réalisateur de ‘La prochaine fois je viserai le cœur’.

Écrit par Lepetitjournal Dublin
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 12 août 2015

 


1978, dans la campagne humide de l'Oise. Plusieurs corps sont trouvés. Les victimes sont toutes des auto-stoppeuses. Les habitants sont dans l'angoisse d'un maniaque qui échappe à la police. Celui qu'on surnomme alors ''le tueur de l'Oise'' est en fait un jeune gendarme timide qui va enquêter sur ses propres meurtres, jusqu'à perdre le contrôle de la situation?

Voici l'intrigue du dernier film à succès de Cédric Anger, La prochaine fois je viserai le c?ur, avec Guillaume Canet dans le rôle principal, et qui est présenté au Jameson Dublin International Film Festival. C'est l'histoire d'un homme solitaire, un gendarme fier de son métier mais qui enquête sur ces propres crimes, un tueur que l'on plaint plus que l'on ne le craint. Au fond, "c'est l'histoire d'un homme qui est son propre ennemi"?

Nous avons eu la chance de rencontrer le réalisateur Cédric Anger pour une interview passionnante.

 

 

Lepetitjournal.com : Alors avant tout, quelles sont les raisons de votre présence à Dublin, au Jameson film festival ?

Cédric Anger : Le film est distribué en Angleterre par Studio Canal UK et il a été sélectionné pour le festival. J'essaye d'accompagner au maximum mes films, je voulais découvrir Dublin, je suis curieux et donc je suis venu.

Avez-vous eu l'occasion de visiter la ville ?

Je suis arrivé hier donc je n'ai pas encore eu le temps mais cet après-midi j'espère bien.

On va se focaliser un peu plus sur le film. Dîtes nous, pourquoi choisir de traiter ce fait divers ?

D'abord, il y a l'idée que ce soit un fait divers inexplicable, qu'on se demande encore "pourquoi il a fait ça", c'est très intriguant et assez excitant. Quand on se lance dans un film on a envie d'avoir un personnage qui évolue du début à la fin, tous ces ?'trucs psychologiques'' qui sont un peu des fausses valeurs de scénario. Là ce qui est intéressant c'est que plus on avance moins on le comprend, tout est très opaque, il est très opaque. Il a donné des raisons à ses actes qui étaient fausses : il a dit avoir voulu redresser le blason de la gendarmerie dans le sens où un jeune gendarme capable de faire ça, ça ne devrait pas arriver. Après ça les gendarmes ont été beaucoup plus sérieux dans le recrutement et la gestion des équipes.
Ensuite, c'est parce qu'on a ici le portrait d'un homme seul qui pouvait me permettre d'avoir de bonnes séquences de cinéma, des choses purement visuelle et pas dialoguées. J'aime bien ça dans les films. Quand on filme un homme seul il faut inventer des mises en scène pour que la séquence existe, c'est des petits challenges.

Vous connaissiez ce fait divers ?

Non, je ne le connaissais pas. C'est un des coproducteurs qui m'en a parlé, pensant que ça m'intéresserait. Il avait commencé à faire traiter le sujet par deux scénaristes qui avait choisi l'idée inverse un peu comme un ?'faites entrer l'accusé'' : on est avec les gendarmes, il y a des crimes, on enquête et on découvre le criminel. Moi je voulais traiter le sujet du point de vue du tueur, du fou. C'est très rare, un serial killeur qui a du mal à tuer, qui souffre et pleure. Ce n'est pas un serial killer de cinoche, il y a un vrai personnage.

Apres avoir réalisé ce film, est-ce que vous pensez avoir mieux compris le personnage ?

Cédric Anger

Je ne sais pas si je l'ai mieux compris mais j'ai pu ressentir ce qu'il a ressenti, me mettre à sa place, Guillaume [Canet, ndlr.] aussi. J'ai pu appréhender son amertume. C'est un Mister Nobody qui a l'impression que sa vie est un échec, un marginal qui veut faire partie de la société mais qui ne sait pas comment. C'est des choses que j'ai pu ressentir. On a essayé de raconter son histoire et de faire ressortir sa vision du monde parfois pleine de haine mais aussi avec de la beauté dans son imaginaire. Un type noir n'est pas que noir, je ne crois pas aux monstres.

 

Il y a beaucoup de scènes qui mettent en avant sa relation avec son frère, était-ce pour montrer l'homme derrière le tueur ?

Déjà c'était vrai. C'est un homme qui avait du mal à s'intégrer dans le monde des adultes, un monde corrompu sans valeurs, et son petit frère n'était pas encore touché par ça. C'est le seul avec qui il a un rapport de partage qui est réel tandis qu'il joue un rôle avec les autres.

Pour ce qui est de l'acteur, pourquoi Guillaume Canet ?

Quand on écrit un film, surtout un scénario comme celui-là, il ne faut pas penser à l'acteur pour pouvoir être a fond avec le personnage lui-même. Une fois que j'avais cette base à mon film, j'avais deux choix, un acteur inconnu - ça facilite l'identification avec le personnage - ou un acteur connu à contre-emploi où l'on ne s'attend pas qu'il joue ce genre de rôle, un peu comme le personnage lui-même. Guillaume a cette image-là donc ce travail avec lui était intéressant. Je voulais proposer un autre Guillaume Canet. Il fallait le faire apparaître progressivement dans le film. Pour que le public adhère la proposition de cet acteur dans ce rôle-là. Guillaume c'est un acteur qui n'est pas usé par ce type de personnage, il est hyper expressif comme acteur mais c'est aussi quelqu'un de mystérieux. Ce n'est pas un type qui en fait des caisses, qui cherche la performance. Il a cherché à retranscrire la vérité du personnage. Aujourd'hui il est très fier de son travail.

 

'C'est un film français sur une mentalité française'

On a été étonnées hier quand vous nous avez appris que la plupart des protagonistes étaient encore vivants. Ce n'est pas compliqué de faire de la fiction sur des faits réels avec des personnes encore vivantes ?


Ça peut être délicat si on fait n'importe quoi. Moi mon idée était d'inventer des choses fidèles ?'en esprit'' quand je manquais d'éléments (principalement au sujet du personnage de Sophie). Au final on a 85% du film qui est basé sur des faits réels et 15% de fiction. Je ne veux pas faire un tv show, je veux proposer une expérience de cinéma différente donc, quand on s'inspire de faits réels, il faut se les approprier.

 

 


Vous avez eu des retours des protagonistes ?

Oui, j'ai eu des retours de la part des gendarmes, qui ont trouvé le portrait fidèle. Aussi, des experts-psychiatres qui ont demandé si j'avais lu tous leurs rapports car ils ont trouvé le portrait très juste sur la psychologie du personnage.

Vous ne faites que des films assez sombres ? C'est ce qui vous inspire ou vous avez envie de faire un film un peu plus?

Coloré ? [Rires]. Le prochain est sur le milieu du cinéma porno dans les années 80. Il y aura donc un peu de comédie et de couleurs mais c'est toujours l'histoire de la chute d'un homme, d'une descente aux enfers. Ce sont des films sincères, c'est une vision du monde.

Il y a un détail qu'on a pu observer, deux ou trois fois, en arrière-plan dans les lieux publics, on voit des graffitis racistes ou nazis. C'est une volonté ou ils étaient simplement là sur les lieux de tournage ?

C'est fait exprès, en fonction d'une mentalité. Moi je viens de province, de ces petits coins de no man's land, et ces petits graffitis je les vois partout. C'est un film français sur une mentalité française, le personnage est amer mais il a quelque chose de très français dans son coté insatisfait, râleur, amer. Il ne se passerait pas la même chose au soleil. Cette même histoire sur la Côte d'Azur n'arriverait pas de la même manière. Imaginez l'ennui d'un gendarme qui met des PV sous la pluie, qui fait des rondes de nuit? On a d'ailleurs essayé de faire exister le coté humide, climatique de l'Oise. Je pense que ça influe sur l'humeur et les actes des gens. Ce personnage a envie d'échapper à l'espace dans lequel il est. C'est un homme qui veut secouer l'eau qui dort. Au fond, c'est un film de colère.

Ce film, nominé pour un césar de la meilleur adaptation et du meilleur acteur (Guillaume Canet), reste une histoire vraie, un fait-divers sombre qui a secoué la Gendarmerie à la fin des années 1980. Plongez dans cet univers intimidant, sombre, glauque, morbide. Tentez de comprendre cet homme, timide et mal à l'aise, cherchant à exister dans une société qui l'étouffe. Appréciez la richesse du scénario et la force de la réalisation.

Découvrez les autres films français du JDIFF en cliquant ICI


Propos recueillis par Marine Jourdan et Audrey Lalli, (www.lepetitjournal.com/dublin), Jeudi 26 mars 2015

Crédit Photo : Marine Jourdan

logofbdublin
Publié le 25 mars 2015, mis à jour le 12 août 2015
Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos