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ÉTUDIER À PARIS - L'expérience de Rama et Khadija

Par Lepetitjournal Dakar | Publié le 24/07/2017 à 21:05 | Mis à jour le 01/03/2018 à 00:20

 Rama et Khadija sont deux étudiantes de l’ISM à Dakar qui sont parties à Science Po Paris pendant un semestre. Elles reviennent sur leur expérience là-bas ainsi que sur leurs visions de l’échange. Un regard enrichissant sur leur parcours et sur ce que cela leur a apporté.

 

 LPJ : Vous êtes resté combien de temps en France ?

Rama : 5 mois et demi, un semestre ! Moi j’étais en master et Khadija en licence. Moi je fais un master de finance ici, mais à Science po je touchais à tout.

Khadija : Moi ici je fais de la science politique et à Paris je ne me suis pas trop éloignée de ce que je faisais. Je faisais de la géopolitique par exemple.

LPJ : Comment vous avez eu l’opportunité de partir. Vous étiez vous deux à l’ISM ?

Rama : Oui nous sommes quatre de l’ISM à être partis à Science Po.

Khadija : C’est le directeur lui-même qui nous as parlé du programme d’échange en nous disant que c’était une belle opportunité, que c’était bien pour le CV et puis que c’était bien pour voyager. Il nous en a parlé et au début on était un peu réticentes mais au final on a fait des démarches et on a pu y aller.

Rama : On était assez proche du directeur, on participait à des échanges, à des panels, donc on avait un certain profil et donc il nous a proposé Science po.

LPJ : Ok et parce qu’en échange, certains français sont venus à l’ISM ?

Khadija : Oui, un sénégalais de Science po Paris est venu et il était dans ma classe.

LPJ : Et pourquoi vous étiez réticentes à la base ?

Khadija : Parce qu’on a entendu tellement de chose. Ma sœur elle était partie en programme d’échange, elle m’avait dit que c’était dur, mais j’ai l’impression que c’était beaucoup plus compliqué pour elle que nous. Je ne sais pas pourquoi… ça allait !

Rama : je crois que c’était parce qu’on était quatre. Moi, quand j’étais allée à Paris en vacances, j’étais allée voir ma cousine, et je me rappelle qu'elle était arrivée chez moi avec des bouquins comme ça, elle avait perdu 5 kilos, et je me dis : « c’est ça Science Po » ? Alors du coup quand on m’en a parlé je me suis dit, si c’est pour aller là-dedans…

Khadija : oui on nous avait dit que c’était un milieu très concurrentiel, pas très agréable quoi ! Mais après j’ai été agréablement surprise. L’ambiance et tout c’était hyper bien, c’était pas prise de tête.

Rama : Franchement c’était moins dur que ça mais c’était pas la fête non plus !

LPJ : Et au niveau de l’intégration vous avez été bien accueilli ?

Khadija : Alors les cours c’était bien, et puis au niveau de l’intégration aussi, on a eu à rencontrer certaines personnes super gentilles donc c’était bien, par contre le Welcome Program, j’y étais avec une copine, elle s’est beaucoup mieux intégrée, moi je ne suis pas très sociable, c’était plus difficile.

Rama : Comme programme, c’était top. C’était une semaine avant les cours et ça rassemblait les personnes en échange. Avec eux je me suis éclatée et c’est avec eux que j’ai gardé les bons rapports pendant tout le semestre. Mais après c’était plus difficile. Les trois premiers mois non, ce n’était pas facile. Je me suis retrouvée en cours à manger seule en fait ! Avec les étudiants de Science Po c’était plus difficile, comme ils se connaissent depuis la première année, ils n’ont pas trop fait l’effort de venir vers nous. La dernière fois, notre professeur m’avait dit un truc intéressant : maintenant quand d’autres étudiants de Dakar viennent à l’ISM, vous voyez comment ils peuvent vous percevoir. C’est vrai qu’il y a des échos, on dit parfois que les gens de l’ISM sont un petit peu snob. Mais elle m’a dit maintenant vous voyez que c’est parce que vous êtes entre vous.

LPJ : Et au niveau des cours, quel est le niveau, est-ce que c’est plus dur ?

Rama : Déjà, l’organisation change, ça n'a rien à voir ! Moi, personnellement, je trouve que j’ai beaucoup appris ! En fait l’effort que je fournissais, je ne l’ai jamais fourni de ma vie en fait. Que ce soit pour le bac, pour n’importe quelle année, j’ai vraiment appris à chercher à la bibliothèque, à prendre du temps, alors qu’ici non.

Khadija : oui, ici rester à la bibliothèque ça n’existe pas !

LPJ : même en master ?

Rama : même en master, je n’ai pas eu besoin de faire beaucoup d’efforts. Là en fait je me rendais compte que si je ne le faisais pas, c’était pas mon intelligence qui allait me sauver.

Khadija : pareil, j’ai trouvé ça très intéressants mes cours là-bas, mais ce n’était pas le même niveau ! Après, comme c’était le même domaine d’étude je m’en suis sortie, ça va pour moi. A part pour mon cours en science politique au défi du genre parce que c’était des réalités très différentes. Au début on était un peu choquées. Donc c’était compliqué parce qu’ici les revendications, les luttes sont différentes et tout autres. Mais j’ai appris la tolérance, parce qu’avant j’aurais été dans la réaction. J’ai fini par comprendre et accepter.

Rama : je suis d’accord avec Khadija la tolérance aussi. Même avec les débats certains propos pouvaient me choquer parce que c’était pas du tout les mêmes réalités qu’en Afrique. Et pourtant je suis très touchée par la cause des femmes mais on ne revendiquait pas la même chose. Je dirais que je ne suis pas de ce féminisme-là.

Khadija : on prônait une société sans genre, sans distinction de sexe ni de race. Moi je me trouvais tolérante avant de partir et je me suis rendue compte qu’il y a encore beaucoup de choses qu’on a du mal à accepter et qu’il ne suffit pas de rester chez soi et de dire « oui, je ne suis pas contre l’homosexualité… »

Rama : Oui, finalement on apprend, les étudiants participent. Moi j’ai trouvé ça intéressant pour chacun de mes cours car les étudiants en échange venaient de partout dans le monde et échangeaient leurs visions. 

Khadija : oui chacun a ses réalités et j’ai fini par accepter.

Rama : Tout le monde devrait partir un moment ! Ça devrait être obligatoire ! moi je crois que chacun devrait sortir de sa réalité, de son monde. Que ce soit dans les deux sens hein ! Il faut le vivre pour le comprendre.

LPJ : Du coup les enseignements sont différents ? C’est par amphi là-bas ?

Rama : Oui au Sénégal, c’est en classe, on a une classe qui est là de septembre à juin, c’est les mêmes camarades de classe. En France, ta classe, les personnes qui sont dedans, tu les vois une fois par semaine. Donc c’est plus difficile de s’intégrer.

LPJ : Et les enseignements c’est pareil ?

Rama : Le contenu n’est pas si différent, mais la manière de faire si, clairement !

LPJ : Est-ce que vous pensez qu’un étudiant sénégalais peut avoir le même niveau en restant au pays ?

Rama : Moi je crois qu’en technique il peut même être mieux. Même le sénégalais en technique peut être plus appliqué, mais je crois qu'au niveau de l'instruction c’est différent. Parce qu’en fait c’est différent une personne intelligente et instruite. A science po je ne me suis pas sentie plus bête mais moins instruite en termes de culture générale alors qu’ici j’avais l’impression, sans me vanter, de faire partie des personnes les plus instruites de ma classe. En technique, pas forcément, et cela marche beaucoup dans certaines matières comme la finance par exemple.

Khadija : pareil, je pense aussi que la culture générale c’est une question de volonté, il faut aller chercher. Ici j’ai vu des personnes très bien dans les tous les niveaux, pratiques et culture générale. Mais je pense que c’est un plus qu’un étudiant qui va en France a par rapport à celui qui a fait ses études ici. Après tu gagnes en expérience, en ouverture d’esprit. Mais je pense que le niveau d’étude là-bas comme ici est bon, après il est beaucoup plus rigoureux là-bas, avec mois d’interruption.

Rama : Après les personnes ouvertes d’esprit et intelligente, c’est très peu. Je pense ici, que dans les milieux comme la fac et les grandes écoles, oui, peut-être, mais après si on regarde le Sénégal en globalité, ils sont forts, ils vont assimiler leurs cours, les mettre en pratique mais après, dans la théorie ça va être plus difficile. Les décideurs ne sont pas formés ici. On forme plutôt les gens qui vont bosser derrière mais le grand manageur qui est là à parler, à changer les choses, qui a cette audace, il en manque. Je crois que c’est pourquoi les gens devraient sortir pour voir les réalités d’autres parts.

LPJ : En même temps, c’est aussi une opportunité qui n’est pas réservée à tout le monde ?

Rama :  oui il faut déjà avoir 14, 15 de moyenne pour partir.

Khadija : Et c’est un milieu beaucoup trop compétitif, moi je n’aime pas trop. Mais ici c’est pas assez.

Rama : Je crois qu’en fait tout le monde se contente d’avoir son diplôme.

Khadija : Je pense aussi qu’on ne réalise pas l’immensité du travail qu’il faut faire pour atteindre ses objectifs. Comme ici ça marche beaucoup au piston, on ne fait pas l’effort nécessaire. Et surtout, moi je considère que l’effort on le fait pour soi, pour acquérir des connaissances, pour être bien. Ici j’ai l’impression que ce n’est pas le cas, que ce n'est plus le cas. Parce que quand je parle avec ma mère elle me dit que c’était très compétitif, que chacun essayait d’être au top à son époque.

LPJ : Pourquoi est-ce que ça a changé ?

Rama : Je pense que c’est la facilité de l’emploi, tu sais que si tu as un 10 pile ça te suffit même si tu n’as pas compris le cours. Il te suffit d’avoir le diplôme et tu trouveras.

LPJ : En ayant étudier là-bas, qu’est-ce que ça vous apporte ?

Rama : Ma manière de voir les choses, ça a beaucoup changé. Mon père me dit, tu t’es occidentalisée, il faut que tu te retropicalise ! Il y a des choses que je n’accepte plus, il faut les changer !

Khadija : Moi je suis de plus en plus scandalisée en voyant les choses ! Avant je n’étais pas inquiète à ce point mais là en voyant certaines choses, je suis très inquiète et je me dis ; il faut peut-être que je m’implique si je veux changer quelque chose et là je me rends compte de la responsabilité qu’on a par rapport à notre pays mais aussi par rapport à nous même.

Rama : oui pareil, par exemple, les gens qui viennent toujours en retard. Avant presque ça m’arrangeait mais là, ça me gêne, c’est partout et quand c’est les jeunes qui le font, ça me choque encore plus. Je me dis que c’est à nous de développer le pays et qu’on se dise que ce n’est pas grave, ça me fait peur.

LPJ : Et qu’est-ce qui vous interpelle maintenant ?

Khadija : Des petites choses. Quand je vois l’état des rues, la manière qu’ont les gens de se comporter, comment ils conduisent, ils ne respectent pas le code de la route. Avant ça m’insupportait, j’étais habituée à voir une voiture couper le rond-point, au début ça me choquait, et après je ne disais plus rien. Maintenant je suis scandalisée, je vois qu’on est inconscients de faire certaines choses. J’ai une cousine qui m’a fait remarquer, sur la VDN il y a plein de kiosques, alors que ce n’est pas leur place, on devrait pouvoir faire des espaces, laisser les piétons passer. Ce sont des choses que je remarque. Et puis je m’intéresse de plus en plus à la politique. Avant j’étais en science politique mais on me disait « il va falloir que tu t’impliques en politique si tu veux changer les choses », parce que je parlais souvent de changer les choses, mais je n’étais pas trop dans le concret. Là je me rends compte qu’il faut peut-être que je mette les pieds dedans, si je veux vraiment changer les choses.

Rama : Oui les faux débats, ça me choque de plus en plus. Les gens qui parlent. Ici on parle beaucoup mais on fait quoi derrière ? Je vois les gens qui se revendiquent leader, je me dis que c’est maintenant qu’il faut l’être.

Khadija : C’est très bien de revenir, j’ai été très heureuse, mais c’est toujours énervant de dire que les choses n’ont pas changé, que les choses sont toujours aussi désordonnées, qu’elles n’ont pas évolués et c’est toujours énervant de voir qu’à ce stade…

Rama : C’est le fait de comparer la ville, le pays, les mentalités, les modes de vie.

Khadija : Certains ont notre point de vue sans aller en France, mais parfois il y a des jeunes qui n’y croient pas. Et ça, ça me décourage. Mais en même temps ça me donne envie d’aller plus loin. Moi avant je tenais des discours aussi engagés que ça mais là j’apprends à me poser, pour être dans le concret, au lieu de la contestation, je me pose et je réfléchis et je me rends compte que, moi la première, on a beau avoir des bonnes notes, on n’est pas encore au bon niveau, pour que ça serve. Je suis en train de me mettre à niveau pour éviter d’avoir des discours vides. On a eu des mouvements qui n’ont pas forcément abouti à grand-chose. Là j’essaye d’éviter tout ça et de voir les choses pour aboutir.

LPJ : Vous avez des projets ?

Khadija : Oui, on en a pas mal. En dehors de l’association et du projet humanitaire qu’on a créé, on fait pas mal de bénévolat. On est engagée, dans la vie associative de l’école, par rapport à l’environnement, aux enfants, aux femmes…

Rama : C’est comment mettre en place un projet et comment le prendre au sérieux.

Khadija : Maintenant je pense aussi à des perspectives d’études à long termes, c’est une priorité pour moi, trouver la bonne formation, qui me servira. C’est cet état d’esprit qui m’intéresse.

Rama : Maintenant, comment accéder à tout ? Par quels chemins passer, comment agir. Et c’est très personnel, on a chacun sa façon de faire.

Khadija : C’est comme pour monsieur Sarr, il faut être à la hauteur de son potentiel.

Rama : On ne peut pas être bon partout, mais il faut savoir dans quel domaine on l'est.

Khadija : Au-delà de ça, on a gagné en positivité, parce qu’au début, c’était un peu la déprime. Mais après tu te rends compte que tu ne peux pas passer ton séjour à déprimer.

Rama : C’est la solitude, et il faut gérer de l’argent. J’habitais dans le 91, et les études c’était dans le 7ème, il fallait faire une heure de trajet. Je n'étais pas habituée à ça, à quel moment je me pose, à quel moment je travaille ? Il fallait tout calculer, les horaires, quand je sors, l’argent. C’était difficile, le premier mois dès le 15 je n'avais plus d’argent ! Donc les premiers mois ça a été difficile. La vie est chère à Paris en plus. On n’avait pas de bourse en plus, donc faut gérer ça avec les parents.

Khadija : Ouais, et puis on n’a pas l’habitude de vivre seule. On vit avec notre famille à Dakar. Mais vivre seule, ça nous a permit de se rendre compte de la chance qu’on a. C’est bien de vivre seule parfois, mais avoir la famille, c’est aussi très essentiel.

Rama : Moi ça m’a rapproché de mon père aussi. Je pense que maintenant il me fait confiance.

LPJ : Et qu’est-ce qui vous a le plus choqué, surpris en arrivant en France ?

Rama : Moi, ma toute première fois, c’était en vacances. C’était le fait qu’on ne se dise pas bonjour, ou bien que personne ne nous sourit. La première fois ,c’était avec ma cousine, on a pris les transports. C’était dans le train, il y avait un monsieur à côté, j’ai dit bonjour avec un sourire. Et lui, il a mis hyper longtemps à répondre, et ma cousine elle a dit : « mais t’es sérieuse ? ça ne se fait pas ! », j’ai dû le faire bien trois, quatre fois, avant de me rendre compte qu’on me prenait pour une attardée en fait !

LPJ : Vous avez pu voyager ?

Rama : Oui, et d’ailleurs ce n’est pas la même chose. Bordeaux par exemple, c’est ma ville de cœur !

Khadija : Ouais, moi Marseille aussi, et c’est vrai qu’ils ont le sourire là-bas !

Rama : Oui, voilà et après à force, c’est à l’inverse, c’est les sourires que tu as dans le train qui te choquent ! Ou bien quand quelqu’un t’aide, ça te paraît presque bizarre. Ici, le Sénégalais est de nature très serviable. Bien sûr certains le font pour que tu lâches un petit billet, mais bon le Sénégal c’est le pays de la Téranga. A Saint-Louis, par exemple, les gens arrêtent ce qu’ils font pour t’aider ! Mais dans tous les cas, ça nous a appris beaucoup et on en revient avec plein d’idées et d’envies. C’est pour ça qu’on le recommande ! 

 

Propos recueillis par Claire Lapique (www.lepetitjournal.com/dakar) mardi 25 juillet 2017

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