Jeudi 15 avril 2021

Le cinéma indien: l’usine à rêves

Par Alice Angappa Guilbert | Publié le 25/02/2021 à 01:00 | Mis à jour le 28/02/2021 à 20:18
Photo : Affiches de films Tamil, Hindi, Malayalam, Telugu...
cinema indien

L’Inde est de loin le pays qui entretient le rapport le plus passionné avec le monde cinématographique. Cet engouement pour le septième art dépasse les frontières des états indiens, des différences religieuses. Quand on parle de cinéma indien, la plupart des gens font immédiatement référence à Bollywood. Mais les connaisseurs le savent, il n’existe pas un seul cinéma indien. La diversité de la population indienne favorise l’industrie cinématographique régionale, chacune dans leur propre langue.

 

Quel est le public ?

Le cinéma indien s’adresse à un public qui souhaite une distraction maximum à moindre frais. Ces spectateurs sont composés en grande majorité de fonctionnaires, d’employés ou d’ouvriers. Ces derniers veulent échapper à la frustration du quotidien : logements étriqués, absence de confort, poids des traditions et de la famille, absence de liberté et privation sexuelle. Le septième art doit leur apporter une parenthèse dans ce quotidien difficile. Une échappée qui leur permet quelques heures de rêverie, d’imagination et d’évasion avec de ravissantes jeunes femmes, de la danse, de la musique, des histoires dans lesquels le héros triomphe avec du mystère, de l’aventure, sans oublier des scènes de bagarres. De plus, ces spectateurs, qui n’ont pour la plupart aucune occasion de voyager à l’étranger,  découvrent un autre mode de vie via des films qui sont tournés parfois jusqu’en Europe, aux USA, ou Singapour. Les producteurs ont bien cerné les besoins du public ! C'est pourquoi chaque film est un cocktail d’amour, de danse, de musique, de mystère, de plaisir, d’aventure, d’humour et de morale.

 

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En parlant d’amour d’ailleurs, en comparaison avec les films occidentaux, les scènes concernées sont suggérées, principalement par pudeur. Cependant, les producteurs souhaitent entretenir les potentiels fantasmes du public avec des actrices, très attrayantes, bien plus glamour que dans la vie réelle ; en effet, les jeunes femmes de la classe moyenne ne s’habillent pas à l’occidentale, mais plutôt en tenue traditionnelle, en saris ou shudidars. De ce fait, on conjugue voyeurisme, en regardant ces belles jeunes femmes sur le grand écran, et hypocrisie, en interdisant à son entourage ce type de tenue.

 

Une ambiance comme nulle part ailleurs…

Il existe une véritable fascination des fans, qui se pressent à chaque sortie de film : nous assistons parfois à de grandes célébrations à l’extérieur des salles, avec des pétards, ou des rituels religieux devant les posters géants des héros. Les fidèles sont nombreux à ne pas manquer la première séance. Et dans la salle, la fête continue, en famille ou entre amis, ils achètent du pop corn, des samoussas, des ailerons de poulet, des glaces....  La salle est en feu, le héros a le droit à une entrée triomphale même à l’écran ; Des spectateurs authentiques qui pleurent, qui rient, qui vivent à travers le film. Ils font inconsciemment partis du film et deviennent quelqu’un d’autre pendant quelques heures. C’est pourquoi, nombreux sont ceux qui réagissent pendant toute la durée du film, sifflent les scènes d’amour, injurient les méchants, applaudissent lors des bagarres, et chantent. La fête est telle que l’entracte est une norme. Ceci surprendra d’ailleurs le spectateur étranger qui souhaiterait rester plongé dans l’ambiance du film, mais c’est une occasion supplémentaire pour faire consommer le spectateur. Enfin, la date des sorties des films n’est pas anodine. Les grosses productions se calent aux dates des festivités religieuses hindoues, Pongal (Janvier), Nouvel An hindou (Avril) ou Diali (Novembre).

 

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Sortie du film Petta, à Chennai 

 

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Sortie du film Petta, à Chennai 

 

 

Qui sont ces acteurs et pourquoi ont-ils un tel pouvoir sur leur public ?

En Inde, être acteur est à la portée de tous ou presque. En effet, tous ne sont pas issus des grandes dynasties d’acteurs comme les Kapoor ou les Sivaji Ganesan, qui sont des clans familiaux qui contrôlent tous les pans de l’industrie cinématographique. Certains étaient dans leur ancienne vie, présentateurs de télé, Miss Monde ou encore contrôleur de bus. Qu’ils soient issus des grandes familles ou pas, leur parcours et leur vie passionnent les indiens. A tel point, que les acteurs peuvent jouir d’un véritable culte. Les Fans cherchent à imiter leur look, leur comportement et leur physique. Ils célèbrent même l’anniversaire de leur idole comme celui d’un membre de leur famille. Les enfants les appellent “mamaa” (qui signifie tonton en tamoul), et leurs photos peuvent apparaître dans les invitations de mariage. Oui, les acteurs Kollywood (contraction de Kodambakkam et Hollywood) font partie de la famille.

 

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Poster de mariage avec sur le côté la photo de Rajinikanth et Ajithkumar, deux icônes du cinéma tamoul

 

 

Acteurs, prescripteurs

Les acteurs sont de vrais prescripteurs, les fans indiens leur accordent confiance au-delà de nos références européennes. Les industriels le savent, et sont prêts à débourser des fortunes pour les avoir en tant qu’ambassadeur de leurs produits. De la bouteille de coca au spray nettoyant des toilettes, en passant par les banques pour les prêts immobiliers, les acteurs représentent toutes les enseignes, et en se souciant peu des choix produits tant ils jouissent d’un grand respect. Les indiens ne peuvent pas avoir la même vie que toutes ces célébrités mais peuvent utiliser le même savon que Kareena Kapoor, boire la même boisson que Vijay, s’acheter le sari que portait Trisha dans son dernier film.

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Ces célébrités ont beaucoup plus d’influence que l’on imagine. Jothika et Suriya sont les Johnny Depp et Vanessa Paradis indiens. Dans le registre civique, Vijay Thalapathy  joue le rôle d’un riche chef d’entreprise aux USA dans le film “Sarkar”, et rentre en Inde pour voter aux élections indiennes. Mieux que des campagnes publicitaires, à travers leurs films, les acteurs incitent la population à changer, et à prendre leur vie en main. Cette volonté de changer les mentalités se retrouve aussi dans la crise du Covid-19, dans un pays très marqué. Les acteurs se sont réunis pour faire une campagne préventive sur les réseaux sociaux. Que ce soit les acteurs indiens du Nord ou du Sud, tous se sont mobilisés pour rappeler la gravité du virus, sa propagation et les gestes barrières à connaître.

 

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Au-delà du rôle de divertissement, les acteurs assument un devoir d’enseignement auprès de la population, ce sont des influenceurs du grand écran. Récemment, des films comme “Bigil”, où Vijay Thalapathy incarne le rôle d’un entraineur de foot féminin, est un message fort pour l’émancipation des femmes. Dans “Vasuki”, avec la lady superstar Nayanthara dans le rôle de la victime, ou “Ponmagal Vandhal” dans lequel le rôle principal est joué par la très populaire Jothika, le viol et l’abus de mineurs sont dénoncés sans filtre. L’importance de l’écologie est aussi soulignée dans le film “36 vayadhinile”. Dans “Raatchasi”, l’actrice Jothika joue le rôle de professeurs des écoles, et demande aux parents d’élèves de participer à la restauration, l’entretien des établissements scolaires, des hôpitaux. Les indiens sont très pratiquants et dépensent énormément pour les rituels religieux et les tirelires des divinités. Les acteurs les incitent donc à faire des dons de temps en temps pour le milieu éducatif ou hospitalier.

 

 

Acteurs, politiciens

La popularité des héros du cinéma tamoul ne s’arrête plus là. Elle les propulse dans sur la scène politique. L’actrice Jayalalitha, ancienne actrice de renommée, récemment décédée, a occupé le poste de Ministre en Chef de l’état du Tamil Nadu. Elle-même, a succédé à M.G.R, un Grand Acteur Tamil. Par ailleurs, les politiciens, anciens acteurs ou pas, connaissent parfaitement leur public et courtisent les célébrités afin de bénéficier de leur renommée et de leur force de persuasion. Ils vont aller chercher leur soutien auprès des visages connus et adorés du cinéma ou du cricket, les deux plus grandes passions des indiens. Le culte de la personnalité, et le respect, dont ils jouissent est un capital très utile, particulièrement mis à profit lors des campagnes électorales. Les rassemblements électoraux ressemblent plus à des grandes fêtes qu’à des réunions politiques traditionnelles comme nous les connaissons. Des danseurs effectuent des chorégraphies sur les plus grandes musiques de films, la foule est séduite.

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Rajinikanth, Kamal Haasan et Jayalalitha, tous trois acteurs de renommée sur la scène politique

 

En étant le meilleur moyen de toucher et rassembler la majorité de la population grâce à la construction d'imaginaire commun, le cinéma indien est devenu la distraction, mais aussi un levier politique par excellence pour tous les Indiens.

 

 

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Alice Angappa Guilbert

D'origine Indienne et actuellement expatriée en Inde, Alice souhaite faire partager sa double culture en s'appuyant sur ses expériences et celles de son entourage.
3 Commentaire (s)Réagir
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Frederic sam 27/02/2021 - 11:51

Super article, merci ! Cela nous change de la vision exclusivement bollywoodinenne qu'on a en France. Ne pas oublier que le cinéma tamoul produit souvent plus de films par an que Bombay. Et le cinéma telugu encore davantage parfois !

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Alain jeu 25/02/2021 - 10:40

Oui, c'est passionnant, merci !

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Jerome jeu 24/09/2020 - 06:06

magnifique article !

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Delphine Leon – d’apres nous D&B, des projets clés-en-main

Delphine Leon est arrivée à Singapour en 1998, avec un Diplômée de l’Ecole Camondo comme Architecte d’intérieur et design de produits d’environnement. Elle a pris l’avion avec un sac à dos, un billet