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ALAIN LAËRON, DIRECTEUR DE SHEMS'Y - "Je suis fier d’être engagé sur un projet teinté d’intégrité et de sincérité"

Par Parler Darija | Publié le 29/05/2014 à 22:05 | Mis à jour le 30/05/2014 à 15:00

A Salé se trouve un étrange chapiteau d'où l'on entend des voix, des cris, des coups, des chutes... Bienvenue à Shems'y, l'École des Arts du Cirque ! Simple association au départ, cette école propose aujourd'hui une formation diplômante. Afin d'en savoir plus, nous sommes allés à la rencontre de son directeur, Alain Laëron.


Lepetitjournal.com : Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Alain Laëron : J'ai un parcours assez atypique : j'ai en premier lieu une formation de linguiste, spécialisé en sciences du langage et analyse du texte littéraire. Dans les années 1990, j'ai été nommé par le ministère des Affaires Étrangères à la direction de l'Institut Français de Fès. Je n'ai pas hésité car un contrat dans un tel poste est rare et compliqué à obtenir ! J'ai donc approché rapidement la fonction de directeur dans un cadre très varié. Les instituts proposant de nombreux services, j'ai ainsi pu travailler avec des résidences d'artistes tout en prenant part au mouvement administratif.


Quand je suis revenu en France, j'ai travaillé à Lyon en tant que Conseiller en Direction sur les questions de formations professionnelles pour adulte dans le domaine de l'ingénierie. Nous avons créé des formations, des diplômes, des projets, etc., c'était un poste très intéressant, mais la culture et l'art que j'avais côtoyé pendant 4 ans à Fès me manquait. C'est donc avec plaisir que j'ai pris la direction des formations du Centre National des Arts du Cirque de Châlons-en-Champagne quelques temps après !


J'ai ensuite rejoint l'équipe de l'Académie Fratellini à Paris en tant que directeur adjoint aux études. Pour la petite histoire, c'est en 1998 à la Plaine Saint Denis, située juste au Nord de Paris, que l'on accueillait la fameuse Coupe du Monde de Football. Pour ce faire, il a fallu construire un stade dans une gigantesque zone industrielle qui était jusqu'alors complètement en friche. Un grand plan de restructuration a vu le jour, comprenant des logements sociaux, des accès à la propriété, et des entreprises, mais aussi des institutions culturelles, dont l'Académie Fratellini lancée en 2003, école supérieure des Arts du Cirque qui proposait alors des spectacles et des formations. C'est par ce biais que j'ai inventé le premier centre de formation d'artistes par l'apprentissage et l'alternance. Ce n'est qu'en 2008 que nous est venue l'idée d'une école nationale, en coopération avec le ministère de l'Emploi et de la Formation Professionnelle. En effet, c'est la première formation artistique en alternance, impliquée sur le marché du travail.


Lorsque l'AMESIP a eu besoin de moyens pédagogiques dans le domaine du Cirque pour son projet à Salé, un partenariat s'est instauré avec l'Académie Fratellini. Ces derniers ont envoyé des formateurs dans le cadre de l'apprentissage des arts du cirque, et j'ai été appelé à participer pour cette mission, où j'interviens en tant que "freelance" car j'évolue librement dans mes activités professionnelles et n'ai pas vocation à être cantonné sur un seul et même projet !



Justement, comment est née l'École des Arts du Cirque de Salé ? 
Dans les années 1980, de terribles sècheresses sévirent dans les plaines marocaines. Le peuple fut progressivement forcé à l'exode rural, se rassemblant en banlieues autour des villes avec l'espoir d'y trouver un travail. Mais le seul travail qu'ils connaissaient était celui de la terre, non de l'urbain. De fil en aiguille s'est installée une pauvreté économique et intellectuelle forte. Afin de contrebalancer ce problème, de nombreux centres ont ouvert afin de proposer des activités aux enfants des rues, aux jeunes qui subissaient alors un morcèlement de l'unité et de la solidarité familiale, une notion pourtant si importante au Maroc. Lorsque les centres se créèrent, l'association en charge, l'Association Marocaine d'aide aux Enfants en Situation Précaire (AMESIP) envoya des éducateurs en repérage dans les rues afin de cerner au mieux les besoin de la population, et de leur proposer des solutions adaptées et efficaces. Le public ainsi identifié était majoritairement composé de jeunes garçons aux alentours de 10-15 ans, déscolarisés, esseulés, parfois drogués. Une thématique artistique est imposée à chaque centre, mais laissée au libre choix des principaux concernés. Ici, les enfants ont choisi le cirque. Shems'y est donc une association "privée", c'est-à-dire gratuite, mais indépendante de l'état : nous fonctionnons grâce aux partenariats et aux subventions. 



Qu'est-ce qui vous intéresse le plus dans votre mission ? 
J'ai été confronté aux problématiques des formations artistiques. Ce fut passionnant, car mine de rien assez complexe. Théoriquement, on sait à quoi former les jeunes : on utilise des référentiels de métiers, des standards de postes, on analyse les compétences nécessaires à l'exercice, les besoins du métier, et à partir de cela on décline des formations, on rassemble les savoirs en cours, on trouve un professeur en lien, et cela fonctionne comme ça.


Mais pour les artistes, c'est une autre paire de manches. En effet, la base de l'artiste contemporain est d'être original, de ne pas suivre les autres. Apprendre à quelqu'un à ne pas suivre ce que l'on lui enseigne tout en contrôlant son avancée, ses progrès et ses possibilités d'insertion professionnelle est une lourde tâche. A partir de qui ils sont eux, nous devons systématiquement nous adapter aux besoins de nos étudiants, afin de trouver et de leur permettre d'exploiter leurs qualités propres. Il y a beaucoup de jeunes qui ne se sentent pas artistes en franchissant nos portes, mais ils sont seulement attirés par un mode de vie ou bien une technique précise. C'est notre travail de leur proposer un parcours très créatif, avec des cloisons souples pour permettre à chacun de se découvrir et de se révéler.



Est-ce que le Maroc est une bonne source de créativité ? 
Ici, à l'école des Arts du cirque, je suis fier d'être engagé sur un projet teinté d'intégrité et de sincérité. C'est devenu important pour moi de travailler dans un cadre humain, et le Maroc a ceci de merveilleux qu'on peut encore s'épanouir avec vivacité et réactivité. En usant de diplomatie et de droits, être responsable d'une structure est finalement assez simple. Il n'y a pas encore de normes bridant la créativité et la bonne volonté des organisateurs, pas encore de nécessité à tout justifier en permanence, compter, expliquer, chiffrer, démentir, etc. C'est incroyablement dynamisant de sentir cette forme de liberté d'actions ! Quand on imagine des projets, il est possible de les voir se concrétiser sans éprouver cette impression d'être entravé, freiné.


Quelles sont les ambitions de l'Ecole des arts du cirque ? 
Il est de notoriété publique qu'il existe de gros déficits de compétences au Maroc, notamment dans le domaine public. Il y a je crois 45% de chômage chez les jeunes de Salé, et environ 40% de jeunes qui sortent de leur formation sans un diplôme viable. On peut dire qu'il y a un fort besoin de formations claires et professionnelles, et c'est ce que nous espérons prodiguer : un projet sincère, qui puisse être pérenne et prodiguer espoir et avenir. Nous sommes heureux de pouvoir apporter de la confiance en soi et en l'autre, de redynamiser l'imagination personnelle et collective, mais aussi de favoriser le contact humain voire parfois de re-sociabiliser certains jeunes. Par nos actions, nous espérons également donner la possibilité de pouvoir redorer et renouveler l'image et l'esthétique du Cirque.


Nous sommes perçus, par le biais de l'association AMESIP, comme étant une ONG humanitaire qui se préoccupe des personnes déshéritées, alors que nous sommes une école d'art, pas uniquement destinée aux jeunes défavorisés. Quand bien même la formation est officiellement gratuite, il y a un concours de sélection à l'entrée ! Nous avons une formation très exigeante, ce qui est nécessaire afin de crédibiliser ces métiers.
De plus, notre emplacement à l'intérieur de la mythique Kasbah des Gnawas nous prodigue d'office une apparence d'artistes folkloriques, de saltimbanques, même si c'est dans le bon sens du terme !


D'ailleurs, nous créons des spectacles qui nous aident à changer notre image de saltimbanques. Nous avons monté à titre d'exemple un spectacle intitulé Isli ou Tislit, une adaptation berbère de Roméo et Juliette, "Le Fiancé et la Fiancée", qui a tourné dans la plupart des grandes villes marocaines. Nous avons eu du succès dans la plupart d'entre elles, surtout à Rabat car nous sommes connus. Cependant, nous avons remarqué que dans des villes comme Tanger ou Tétouan, il était très difficile de rassembler un public : seulement 15% des places ont été vendues, malgré un prix accessible de 20 Dirhams l'entrée par personne. Nous avons également conçu un dîner-spectacle en arabe, Ambouctou, qui manifestement n'a pas convenu au public que nous voulions toucher, à savoir les Marocains qui n'ont rempli la salle qu'à 1/4 de sa capacité. Nous en avons conclu que le format n'était pas adapté, mais nous sommes prêts à retenter l'expérience !


Par ailleurs, nous cherchons à développer de nouvelles facettes chez nos artistes, à travers une approche poétique développée à partir des arts du cirque. Inspirés par les lieux, et en corrélation avec le passé de la ville de Salé, ville portuaire et anciennement repaire de piraterie, nous avons développé depuis 2006 une biennale de cirque. Ainsi, Salé accueillera la 5ème édition du festival Karacena, et nos pirates saborderont la ville du 21 au 31 Août 2014. Venez nombreux !


Manon Kole (www.lepetitjournal.com/casablanca) Vendredi 30 mai 2014 

(Ensemble des crédits photos: M. Kole)

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