Édition internationale

Avant Astérix, René Goscinny grandissait à Buenos Aires

Bien avant le village d’Astérix, les récréations du Petit Nicolas et les aventures de Lucky Luke, René Goscinny a grandi à Buenos Aires.

Écrit par Adrien Cendron Vallecalle
Publié le 21 juillet 2026

L’un des écrivains français les plus lus au monde a passé une grande partie de son enfance et toute son adolescence dans la capitale portegne. Arrivé en 1928 avec sa famille alors qu’il n’avait que deux ans, il y est resté jusqu’en 1945. Dix-sept années à un âge décisif, souvent éclipsées par la suite de sa carrière en France, mais au cours de laquelle il aura sans aucun doute développé son intérêt pour le dessin, son sens de l’observation ainsi que son besoin de faire rire. 

Une enfance française au cœur de Buenos Aires

René Goscinny naît à Paris en 1926, dans une famille juive originaire d’Europe orientale. Deux ans plus tard, en 1928, son père Stanislas, ingénieur chimiste obtient un poste en Argentine. La famille traverse alors l’océan et s’installe à Buenos Aires.

Le jeune René grandit ainsi dans le berceau de plusieurs univers. À la maison et à l’école, ce sont la langue et la culture française qui domine. Dans la rue, il découvre une métropole hispanophone, façonnée par les différentes vagues d’immigration européennes et latino-américaines.

Cette enfance passée sur les bords du Rio de la Plata ne l’éloigne donc pas complètement de la France, elle le pousse plutôt à forger une identité bicontinentale. La France reste le pays des origines familiales et des vacances ; Buenos Aires devient celui de son quotidien, de ses amitiés et de ses années de formation.

Au lycée français, un élève qui fait déjà rire les autres

Goscinny engage sa scolarité dans un établissement français de Buenos Aires. D’après les biographies consacrées à l’auteur, il s’y fait moins remarquer pour son sérieux que pour sa capacité à amuser ses camarades.

Le scénariste évoquera plus tard sa réputation de plaisantin lui-même. Pourtant, cette posture cache davantage la timidité d’un jeune garçon qui trouve dans l’humour un moyen de prendre sa place au sein du groupe. 

Difficile de ne pas penser lorsqu’on regarde en arrière à l’univers du Petit Nicolas. Les disputes dans la cour de récréation, la psychologie enfantine et la typologie reconnaissable au premier coup d’œil de ses personnages reposent sur une observation extrêmement fine de la vie scolaire.

Toutefois, il ne serait pas juste d’affirmer que les aventures de Nicolas et ses copains constituent une reproduction directe de ses années argentines. Mais le scénariste apprend déjà à Buenos Aires l’observation des comportements, des tempéraments d’un groupe, ainsi qu’à saisir le tout comique d’une relation ordinaire.

Buenos Aires, première école du dessin et de la bande dessinée

Goscinny commence également à dessiner très jeune. Il lit les publications françaises auxquelles sa famille reste attachée, mais découvre aussi la culture graphique argentine.

Parmi les personnages populaires de l’époque nous retrouvons Patoruzú, le héros créé par le dessinateur Dante Quinterno. Cette bande dessinée argentine, centrée sur un puissant leader d’une tribu patagone, appartient à l’environnement culturel dans lequel grandit le dessinateur.

Certains observateurs ont cherché à démontrer que Patoruzú aurait constitué une source d’inspiration directe pour Astérix. Malgré le charme de cette comparaison, qui réside dans la force physique du personnage ainsi que dans son enracinement territorial, elle reste difficile à établir définitivement.

Une chose demeure certaine : René Goscinny grandit dans une ville pluri culturelle où se rencontre français, argentins, espagnols, italiens et juifs. Cette relation précoce avec les accents, les identités et les stéréotypes culturels fournit un cadre démesurément stimulant à celui qui d’un deviendra un père de la caricature et du rire des caractères nationaux.

La guerre vécue depuis l’autre côté de l’Atlantique

L’adolescence de René Goscinny coïncide avec la Seconde Guerre mondiale. Depuis Buenos Aires, la famille reste à l’abri des persécutions qui frappent les Juifs d’Europe, mais elle demeure profondément liée aux événements du continent.

Plusieurs membres de sa famille restés en Europe périssent durant la Shoah. En plus de la distance géographique, le jeune Goscinny grandit donc également dans l’attente des nouvelles, l’inquiétude et, après la guerre, la découverte de l’ampleur des disparitions.

Cette période introduit une facette plus sombre à une jeunesse souvent racontée depuis le prisme de l’enfant facétieux. Chez Goscinny, l’humour ne signifie donc pas absence de gravité, il peut se faire bouclier de résistance à la pire peur, à l’absurdité ou à la cruauté du monde.

La mort de son père, une entrée brutale dans l’âge adulte

En 1943, peu après l’obtention de son baccalauréat, René Goscinny perd son père, victime d’une hémorragie cérébrale. Il n’a que 17 ans.

La disparition bouleverse l’équilibre familial et oblige le jeune homme à chercher rapidement du travail. Il devient d’abord employé dans une entreprise liée à la réparation de pneumatiques, une expérience administrative qui ne le passionne pas. Il se tourne ensuite vers une agence de publicité, où il peut enfin se rapprocher du dessin. Il publie également certains de ses premiers textes et illustrations dans des bulletins du lycée français.

Buenos Aires n’a donc pas seulement été la ville de son enfance, c’est aussi celle de ses premiers petits boulots, de ses premières publications, mais surtout celle de la prise de conscience que le dessin et l’humour ont le potentiel pour devenir davantage qu’un simple loisir.

De Buenos Aires à New York, avant le retour en France

En 1945, René Goscinny quitte l’Argentine avec sa mère pour rejoindre un membre de leur famille à New York. C’est le début d’une nouvelle période, celle de l’apprentissage: difficultés professionnelles, rencontres dans le milieu de la bande dessinée américaine et recherche obstinée de sa propre voie. 

Il faudra encore attendre plusieurs années avant qu’il ne rencontre Albert Uderzo, Sempé ou Morris et qu’il ne devienne l’auteur d’Astérix, du Petit Nicolas et d’une partie des aventures les plus célèbres de Lucky Luke.

Cependant, lorsqu’il quitte Buenos Aires à 19 ans, une grande partie de ce qui constituera son identité est déjà présente : le goût du dessin, le sens du groupe, l’attention portée aux langues, l’humour comme moyen d’expression et cette capacité à observer une société à la fois de l’intérieur et avec une légère distance.

Une histoire franco-argentine encore méconnue

René Goscinny est aujourd’hui considéré comme l’une des grandes figures de la culture populaire française. Pourtant, sa jeunesse rappelle que son parcours fut profondément international.

Il était français par sa langue, sa famille et son imaginaire, mais il a appris à observer le monde depuis Buenos Aires. Il y a connu l’école, l’adolescence, ses premiers dessins, le deuil et l’entrée dans la vie professionnelle.

Il est évidemment impossible de dire sur Buenos Aires a créé Astérix. Mais oublier les dix-sept années argentines de Goscinny reviendrait à laisser de côté une partie essentielle de sa formation.

Avant de raconter les Gaulois, les cow-boys et les écoliers français, René Goscinny avait d’abord appris à regarder les autres — et à les faire rire — depuis l’Argentine.

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