TÉMOIGNAGE – Laura Bonaparte, madre de Plaza de Mayo

Par Lepetitjournal Buenos Aires | Publié le 17/11/2010 à 00:00 | Mis à jour le 14/11/2012 à 10:22

 

Correspondante du quotidien Libération à Buenos Aires de 1993 à 2001, Claude Mary vient de publier Una Madre de Plaza de Mayo contra el olvido (2010, Marea Editorial). Elle y livre le témoignage de Laura Bonaparte, une fondatrice de Madres de Plaza de Mayo (aujourd'hui membre de la Linea Fundadora de l'association) à qui la dictature militaire a ravi trois enfants, deux beaux-fils et le père de ses quatre enfants. Traduction en espagnol d'Une voix argentine contre l'oubli (Plon, 1999), ce livre est d'une extrême pudeur : plus le récit progresse, plus les faits racontés sont graves et douloureux, plus Laura Bonaparte se fait discrète sur ses émotions et ses sentiments. Un livre qui s'efforce aussi de restituer le contexte des années 70 de manière nuancée. Rencontre avec Claude Mary

(A gauche, Laura Bonaparte - Photo : Claude Mary)

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce livre?
Correspondante de Libération en Argentine, j'ai eu la possibilité d'interviewer de nombreux proches des victimes de la dictature. Un de mes articles sur des enfants de disparus devenus musiciens de rock avait attiré l'attention de la maison d'édition Plon, alors à la recherche de témoignages de femmes pour la collection "Une femme, un peuple". Femmes dont la destinée rejoignait celle de leur pays. Mon choix s'est assez vite porté sur Laura Bonaparte avec qui j'ai réalisé des entretiens pendant une année. 

Comment a-t-il été accueilli en France, et comment l'est-il en Argentine?
Le livre a eu un très bon accueil. Nous avons reçu du courrier d'Argentins exilés en Europe qui, après lecture, étaient plus enclins à raconter leur propre expérience durant ces années de plomb. Le témoignage de Laura a été repris comme sujet d'étude dans plusieurs publications universitaires (Mères et effacement des traces, Maternité et Politique?). A quelques semaines de sa parution, il reçoit aussi un bon accueil des médias argentins. Pour moi, cette version en espagnol est à la fois une forme d'hommage aux Mères de la Place de Mai et l'accomplissement d'un devoir de mémoire dédié aux nouvelles générations.

Vous qui la connaissez personnellement, pourriez-vous décrire brièvement Laura Bonaparte?
C'est une femme qui irradie la vitalité, avec une grande force intérieure. Son engagement en faveur du droit des personnes s'est cristallisé très tôt, à l'adolescence. Elle s'est aussi beaucoup impliquée au plan professionnel en tant que psychologue, bien avant tous les événements tragiques traversés. Au quotidien, c'est une compagne très disponible à l'égard des autres, très ouverte, généreuse, avec une bonne dose d'humour et un enthousiasme communicatif.   

(Claude Mary - Photo : Fernando Stein)

Elle-même n'a jamais participé à la lutte armée, par "peur" dit-elle, mais ne condamne pas réellement le recours à la violence? Quel regard porte-t-elle aujourd'hui sur les événements des années 70?
Son regard n'a pas changé sur ces événements. Personnellement confrontée à la pauvreté et à l'injustice sociale, elle a réagi par un choix professionnel, comme psychologue de l'Hôpital-école "Evita" situé à Lanus, proche de quartiers très défavorisés. Face aux carences qu'elle constatait, elle ne pouvait que soutenir à sa manière les militants côtoyés, tout en réprouvant toute violence portant atteinte à des victimes civiles. 

Que sait-elle désormais du destin de ses proches, disparus durant la dictature?
En 1983, avec les anthropologues légistes argentins, elle assiste à l'ouverture d'une des fosses communes du cimetière d'Avellaneda, espérant y trouver trace de sa fille aînée. Ce sera en vain. Malgré toutes ses requêtes, Laura n'a retrouvé aucun des corps, ni de ses trois enfants et leurs conjoints, ni du père de ses enfants.    

Laura Bonaparte semble un peu ambivalente sur le rôle social joué par Madres de Plaza de Mayo, par exemple quand elle dit : "N'est-il pas plus simple de tout faire reposer sur nous?  Comme si cette tragédie ne concernait que les Mères, les Grands-Mères, les jeunes de HIJOS?" Comment lire ce passage ?
Cette réflexion correspond davantage au contexte des années 90, avec en toile de fond les lois d'amnistie des crimes de la dictature. Les associations de victimes (Mères, Grands-Mères?) n'étaient pas soutenues autant qu'aujourd'hui dans leur exigence de vérité et justice. En 2003, l'abrogation de ces lois, appuyée par une frange élargie de la société, a permis la réouverture des dossiers, l'inculpation de militaires, et aussi de civils.  

Propos recueillis par Barbara VIGNAUX (www.lepetitjournal.com - Buenos Aires) - mercredi 17 novembre 2010

Dans le cadre de l'Encuentro latinoamericano del libro social y politico del bicentenario a la Biblioteca nacional (17 au 20 novembre), Claude Mary présentera son livre vendredi 19 à 20h, salle J. L. Ortiz.

Vendredi 19 novembre, 20h
Biblioteca nacional, Agüero 2502
Salle J. L. Ortiz.

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