

Vous ne comprenez rien au campo ? Les OGM, le conflit des agriculteurs, la riche Pampa et? tout ce qu'il y a dans votre assiette, vous sont racontés sans façon dans ce feuilleton écrit pour lepetitjournal.com par un journaliste franco-argentin expert en la matière, Marc-Henry André. Aujourd'hui, Tel père tel fils
(Photo : DR)
Je propose au rédacteur-en-chef du journal L'Éleveur laitier un article sur les exportations argentines de lait en poudre, qui concurrencent celles d'origine française sur les marchés d'Afrique du Nord.
"Je préférerais un reportage sur une ferme", me dit-il. "Une exploitation laitière de taille moyenne. J'aimerais connaître les avantages des producteurs argentins? Je te conseille de rester sur cette ferme au moins trois ou quatre jours".
Je cherche une ferme au centre de la province de Santa Fe, le principal bassin laitier d'Amérique du Sud. J'appelle l'INTA (institut national de recherche agricole), qui me met en contact avec Vicente Bauducco : "Tito" est un notable, la troisième génération d'éleveurs d'origine italienne installés à Humberto Primo, non loin de Rafaela, au c?ur de cette zone de production laitière.
Avec Daniel, son fils de 30 ans, ils élèvent 330 vaches de race Holstein qui leur donnent deux millions de litres de lait par an. Ils livrent leur lait à la coopérative Sancor, la plus importante d'Argentine. Tito a d'ailleurs été membre de la direction de cette coopérative de 1999 à 2002 et il en est aujourd'hui le président.
"Après la dévaluation du peso, en 2002, nos coûts, brutalement divisés par trois du jour au lendemain et la cotation en dollar du lait faisaient rêver", me dit-il. Les Bauducco voyaient l'avenir d'un bon ?il.
En 2004, ils ont donc investi dans une nouvelle salle de traite mécanique avec, à côté, une maisonnette pour le "tambero", l'homme qui fait la traite, aux côtés de son épouse ou du garçon de ferme qui l'assiste. Il reçoit 12% de la vente du lait produit, qu'il partage avec son épouse et/ou son employé.
"C'est Daniel, mon fils, qui m'a convaincu d'investir dans une deuxième salle de traite", me confie Tito. "Si tu ne t'agrandis pas, tu ne couvres pas tes coûts de production et finis par vendre tes vaches. Si on n'avait pas augmenté la production, on ne serait peut-être pas ici pour en parler", assure-t-il. En mars 2005, le gouvernement argentin commença à taxer les exportations de produits laitiers (15%) et à limiter le prix payé aux éleveurs. Ceci pour tenter de freiner la hausse du prix des produits laitiers au supermarché? et renflouer ses caisses au passage. Depuis 2008, toutefois, les exportations de produits laitiers ne sont plus restreintes, ni taxées.
Le jour de notre rencontre, Tito reçoit deux banquiers. Il négocie un prêt de 100.000 pesos pour installer un système de distribution automatique des rations durant la traite. "Ces dernières années", raconte-t-il, "cinq voisins ont cessé l'activité. Il nous ont vendu leurs vaches et loué leurs terres. Ceux qui restent doivent s'agrandir. Cette salle de traite m'a coûté 600.000 pesos. Je suis propriétaire de 220 hectares et loue 650 hectares. Je suis sincère" - dit-il aux banquiers - "j'ai hypothéqué 20 hectares pour acheter un tracteur et rénover l'ancienne salle de traite. Et on m'a prêté de l'argent. Je cultive aussi du soja pour sa rentabilité. Aujourd'hui, j'aurais besoin de 100.000 pesos pour automatiser la distribution de grains dans l'atelier et apporter de l'eau dans les champs où j'engraisse les mâles".
Son grand-père a quitté le Piémont, en Italie, pour l'Argentine, en 1902. Son père est l'un des premiers à avoir eu recours au fil électrique pour fractionner les parcelles de pâtures et à l'insémination artificielle avec des semences de taureau nord-américains, dès 1973. Son fils, Daniel, poursuit la tradition. C'est un grand rouquin qui a la vocation du métier : "L'élevage laitier est l'activité agricole la plus complète de toutes. Moi, je suis toujours aux champs".
Il vit chez ses parents, dans une grande maison de style italien, sans luxe. La salle à manger est encombrée de revues agricoles. "Nous réinvestissons tout dans l'exploitation", me dit-il. Cela fait des années qu'il ne prend pas de vacances et s'en passe volontiers.
Marc-Henry ANDRE (www.lepetitjournal.com - Buenos Aires) mercredi 8 septembre 2010
Installé à Buenos Aires depuis 2005 comme journaliste indépendant et correspondant de La France agricole, Marc-Henry André est l'auteur de La Pampa que los parió (2009).
Episodes précédents
Tous les chemins mènent à Rosario (épisode 6)
Argent fait loi (épisode 7)
Entre le marteau et l'enclume (épisode 8)















