

(Caricature de Carlos Thays parue dans la revue Caras y Caretas, DR)
Difficile de ne pas juger visionnaire l'?uvre d'un homme qui, 75 ans après sa mort, marque toujours d'une telle empreinte la ville de Buenos Aires. Né à Paris en 1849, formé en France, bras droit du paysagiste Edouard André, Charles Thays ? devenu Carlos de ce côté-ci de l'Océan ? arrive en Argentine en 1888 pour mener à bien un premier ouvrage à Córdoba.Un hasard décide ensuite de son sort, comme raconte la commissaire de l'exposition, Sonia Berjman, titulaire d'un double doctorat, en philosophie et lettres (UBA) et en histoire de l'art (Sorbonne) et qui a consacré plus de trois décennies à l'étude de ce personnage : "Lors du passage de Thays à Buenos Aires, sur son chemin de retour vers la France, en 1890, meurt de manière inopinée, à l'âge de trente ans, le titulaire de la direction des Paseos". La ville propose le poste au Français de passage. Mais Thays est un honnête homme ! "Il demande que soit organisé un concours public ouvert à d'autres candidats", poursuit Sonia Berjman. "Puis il remporte l'épreuve haut la main avec un projet de conversion des bosques de Palermo en une sorte de bois de Boulogne".
Des parcs et des arbres
Carlos Thays est directeur des Paseos de Buenos Aires de 1891 à 1913. A ce titre, il crée ou remodèle la plupart des espaces verts de la ville, parmi lesquels les parcs 3 de Febrero, Los Andes, Colón, Patricios, Chacabuco, Centenario, Lezama, Avellaneda et Intendente Alvear ! Ainsi que de nombreuses places, notamment celles du Congrès et la Plaza de Mayo. En outre, il construit des jardins dans des hôpitaux, des régiments, des édifices publics et pour des résidences privées, et plante quelque 150.000 arbres le long des rues porteñas. Pour cela, il acclimate des espèces végétales autochtones du nord du pays aux floraisons éclatantes : tipa, palo borracho, jacarandá, lapacho et ceibo, déclaré "fleur nationale argentine"en 1942.
(Photo : la famille Thays en promenade, DR)
C'est Carlos Thays également qui propose la création du premier parc national pour protéger les chutes d'Iguazú, dès 1902, "avant le parc du Perito Moreno en général considéré comme le pionnier du genre", précise Sonia Berjman. C'est à Carlos Thays aussi que l'Argentine doit "son industrie yerbatera": à force d'observation et d'expériences, à la réalisation desquelles il enrôle sa famille, il comprend que seules les graines passées par le système digestif des poules parviennent à germer. Il parvient ainsi à maîtriser la production de l'herbe à mate, selon une méthode qu'avaient maîtrisée les jésuites ? en observant les toucans ? puis Aimé Bonpland, mais qui s'était perdue. Amoureux des sciences, il offre enfin à Buenos Aires le premier jardin botanique au monde.Quatre générations de paysagistes
A sa mort, en 1934, à Buenos Aires, une foule assiste à l'enterrement, réunissant des gens de toutes conditions sociales, souligne Sonia Berjman : Carlos Thays ne s'est jamais contenté de travailler pour l'élite francisée de l'époque, mais construisait aussi des places publiques pour les quartiers modestes.
(dessin de Carlos Thays : le parque Colón et alentours, DR)
Depuis cette date, trois générations de Carlos Thays paysagistes se sont succédés. Le deuxième du nom, fils d'un mariage inhabituel (Cora, d'origine uruguayenne, avait 16 ans lorsqu'elle a rencontré Carlos, alors âgé de 41 ans, dans une kermesse) a lui aussi dirigé les Parques y Paseos de Buenos Aires (de 1920 à 1945). Après avoir longtemps enseigné, Carlos Thays IV travaille aujourd'hui comme paysagiste dans tout le Cône Sud. Présent à l'inauguration, il regrette que l'époque glorieuse de son arrière-grand-père "ait été suivie d'une sorte de léthargie, à partir des années 1930-40, durant laquelle la modernité nous est largement passée au-dessus de la tête". Il espère vivement que l'exposition permettra de "revaloriser nos espaces verts" et donnera l'impulsion au projet de musée promu par la famille Thays. Les quelque 350 pièces qu'elle conserve aujourd'hui dans ses archives privées ? dessins, cartes, plans ? trouveraient ainsi un lieu d'exposition permanent, à la mesure du patriarche.(inauguration de l'exposition, mardi 3 novembre. Au micro, Hernán Lombardi, le ministre de la culture de Buenos Aires. Derrière lui, avec le catalogue dans les bras, l'ambassadeur de France en Argentine, Frédéric Baleine du Laurens. Photo : ville de Buenos Aires)
Au-delà du strict intérêt historique, l'exposition poursuit en effet un but "didactique", selon le mot de Sonia Berjman : "Eveiller les consciences citoyennes au fait qu'une ville, ce ne sont pas ses choses, mais ses gens : le paysage de Thays est celui de quelqu'un qui a pensé l'environnement, pas seulement pour lui, mais aussi pour les autres et pour l'avenir".L'exposition
Organisée par la ville de Buenos Aires, l'ambassade de France et la ville de Paris, avec le soutien financier d'Amalita Lacroze de Fortabat et sous les auspices de la fondation YPF, l'exposition Carlos Thays, un jardinero francés en Buenos Aires sera au Centro Cultural Recoleta jusqu'au 6 décembre.
Centro Cultural Recoleta
Accès libre et gratuit
Junín 1930
Lundi à vendredi de 14h à 21h
Samedi, dimanche, jours fériés de 10h à 21h
Tél. : 4803 1040
La Journée sur le paysagisme
Demain, vendredi, à partir de 9 heures, en présence de Carlos Thays IV et de deux paysagistes français, Pascal Cribier et Patrick Ecoutin, aura lieu une Journée sur le paysagisme contemporain à l'Alliance française.
Entrée libre, mais sur réservation préalable : culturafrancia@gmail.com
Informations : 4807 6340
Alliance française, Córdoba 946
Plus d'infos : http://www.alianzafrancesa.org.ar/esp/index.htm#
Barbara VIGNAUX (www.lepetitjournal.com - Buenos Aires) jeudi 5 novembre 2009















