Samedi 23 octobre 2021
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ESSAI - Les affinités franco-hongroises, un couple sans histoire ?

Par Lepetitjournal Budapest | Publié le 08/12/2011 à 00:00 | Mis à jour le 05/01/2018 à 08:30

Pierre Waline analyse les racines historiques, politiques et sentimentales des relations franco-hongroises

 

 

Pierre Waline (photo: www.facebook.com)

On parle beaucoup ces temps-ci du couple franco-allemand... Indépendamment de tout aspect politique ou diplomatique, j'aurais tendance à y voir l'Allemagne jouer le rôle de l'homme et la France celui de la femme. Encore une fois, que les amis de Nicolas et d'Angela ne m'en veuillent pas, je ne fais ici aucune allusion à leurs relations personnelles, Dieu m'en préserve (encore que...), ni aux relations diplomatiques entre nos deux pays. Non, je pense tout bonnement aux "vrais? couples et, d'une façon plus générale, aux mentalités et préjugés qui prévalent sur chaque rive du Rhin. Ceci, du moins pour l'époque où j'ai vécu là-bas. J'y ai côtoyé de nombreux couples qui marchaient fort bien où le mari était allemand et l'épouse française  (lui, généralement admiratif ? parfois exagérément?- devant le tact, l'élégance et les qualités de cuisinière de sa chère dulcinée). Les rares couples que j'ai connus dans l'autre sens ont nettement moins bien marché... Certes, il serait vain de généraliser, mais malgré tout, les statistiques (du moins les miennes) parlent...

Dans le cas de la Hongrie, j'aurais tendance à penser exactement le contraire.  Avec mon ancienne épouse (hongroise !), nous avons côtoyé de nombreux couples franco-hongrois. Dans 90% des cas, le mari était français et la (toujours charmante) épouse hongroise. Et même approche: un mari généralement très amoureux, aux petits soins pour une femme dont il ne se lasse pas de vanter les charmes et attraits (et en plus, excellente mère). Les quelques rares cas inverses que nous avons connus ont moins bien marché (à l'exception des couples établis en France où le mari est devenu plus "français? que hongrois).

Encore une fois, ne généralisons pas trop (ce que je fais quand-même) mais ici aussi, l'expérience est flagrante. Bien sûr, je connais en Hongrie mille hommes hongrois absolument charmants, adorables, délicieux aux petits soins pour leur épouse; tous mes amis d'ici sans exception présentent ces qualités. Inversement, il n'est pas question de remettre en cause les attraits de nombreuses amies que j'ai eu la chance de rencontrer en France.

Malgré tout, il en va ainsi. Il suffit d'ailleurs, pour s'en convaincre, de fréquenter tous ces jeunes Français (autrefois coopérants, aujourd'hui étudiants) qui, à peine débarqués à Budapest, ne manquent pas de tomber sous le charme et - avantage appréciable - d'apprendre la langue à vitesse grand V. Et que je les comprends! Je ne veux pas débiner le mâle hongrois, mais (serais-je jaloux?), j'avoue que sa virilité ouvertement affichée m'agace passablement (cf. cette faune musclée et tatouée  de Westend), comparée aux douces attentions de mes jeunes compatriotes pour l'élue (provisoire ou définitive) de leur coeur. Certes, beaucoup de Hongroises semblent apprécier le fauve viril, celles que je croise se dandinant en mini-jupe ou pantalon ultra collant, bottes et décolletés impresionnants, tout aussi fières et coincées que leur "mec?. Mais beaucoup ? la majorité, je pense ? ont d'autres ambitions: trouver un compagnon doux et attentionné qui vantera leur collier, leur beau regard, leur belle chevelure et leur offrira fleurs et petites douceurs au lieu de jouer les King Kong en bombant le torse et exhibant ses biceps (encore que je trouve King Kong nettement plus attachant..). Certes, celles-ci trouveront leur bonheur en Hongrie (je peux leur donner les coordonnées de mes amis hongrois non encore mariés), mais elles ne manqueront pas non plus de se laisser courtiser par un jeune Français (ou Italien ou Anglais?) de passage (1).

Et ce Français, comme il aura de la chance ! Car il est absolument indéniable que les jeunes Hongroises présentent un attrait "fou?. Et bien insensible qui pourra leur résister. Voilà  pour la partie ?sentimentale? de mon propos. (Où je n'ai d'ailleurs fait que reprendre des banalités, tant ce lieu commun est reconnu.)

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Sur un plan plus général, je ne pourrais par contre, attribuer de sexe au couple franco-hongrois... Contrairement au couple franco-allemand tout en contrastes, les Hongrois et Français me semblent plutôt proches dans leurs qualités (et défauts). Individualistes à souhait, dotés d'un esprit critique aigu, parfois sarcastique (à mes yeux une qualité), peu ou très moyennement disciplinés (même remarque), plutôt portés sur l'humour, mais rouspéteurs.

Et avec cela, comme ces deux peuples me semblent éloignés ! Exception faite des sympathiques couples évoqués plus haut. Un éloignement non seulement géographique, mais surtout engendré par l'Histoire. Et Dieu sait que nous étions bien partis: couronne envoyée par un pape français (Sylvestre II), moines invités de France dès les premières années du royaume, épouses (et mères) de roi(s) françaises (2).

Mais voilà que les relations se sont vite gâtées. La faute en incomberait à Louis XIV, allié de l'empire ottoman. Un mauvais point pour les Hongrois occupés par les Turcs ou les princes établis à Vienne, certes, mais un bon point pour les protestants libres de Transylvanie opposés aux Habsbourg ? qui passèrent même une alliance avec le roi de France (1645). Oui, sauf que notre cher roi-Soleil les aurait lâchement plaqués, à ce qu'on dit  (ce qui ne m'étonnerait pas trop: une qualité bien française qui se renouvellera dans l'Histoire) (3).

Sautons deux petits siècles et demi pour nous retrouver (indirectement) opposés dans la Première guerre mondiale qui déboucha sur le drame de Trianon (1920); imputé (à tort ou à raison?, grande question...) aux Français, en l'occurrence personnalisés par le vilain Clémenceau. Ici, inutile de faire un dessin: le sujet a été largement débattu sur des centaines d'ouvrages et a fait l'objet de mille légendes (4).

Un immense coup de canif dans les relations franco-hongroises, une plaie qui ne se refermera jamais. Malgré tout, il n'empêche que, pendant ce temps, les poètes hongrois continuaient à fréquenter Paris, voire à en chanter les charmes dans des vers émouvants. Il suffira de vous promener dans le Quartier latin, par exemple du côté de la rue Dufour pour retrouver les plaques rappelant leur passage.

Sautons encore quelques décennies pour nous retrouver dans le milieu des années soixante. Période où de Gaulle - remarquable visionnaire - lança le rapprochement avec l'Est (flirtant malheureusement un peu trop avec le camarade Ceaucescu, encore une gaffe !) et à la découverte du pays par un jeune français sous le charme...

Là, tout semblait aller encore bien, voire fort bien, entre les deux pays, par delà  les différences de régimes. Dans les nombreuses amitiés ou simples relations occasionnelles que je me suis alors faites (j'avais à  peine plus de 20 ans), j'ai ressenti une forte francophilie/phonie, ou du moins un attachement à notre culture; en tous les cas, pour les plus neutres, jamais le moindre ressentiment à notre égard (pas la moindre remarque sur 20 ans de relations permanentes, dont une année entière passée dans un établissement hongrois (5)). Plus près de nous, au début des années quatre-vingt dix, même constat: une nette baisse de la francophonie, certes (mais imputable à un phénomène général et non spécifiquement hongrois), mais toujours ce même accueil chaleureux, lorsque'il m'était donné de rencontrer des journalistes ou de visiter des entreprises en province.

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Et voilà que ... patatras! De retour en 2005, c'est une tout autre ambiance qui m'attendait sur les bords du Danube (qui garde néanmoins tous ses charmes à mes yeux). Allusions de plus en plus fréquentes à Trianon, le plus souvent assorties de remarques amères, voire de propos parfois franchement hostiles. Ce à quoi s'ajoute, de la part de certains, une ranc?ur non dissimulée à l'égard de ces affairistes ?étrangers? qui viennent se faire de l'argent sur notre dos. ?Etrangers? où les Français ont leur bonne place, en témoignent certains incidents récents comme l'opération ?coup de poing? lancée contre Suez Environnement à Pécs ou  la campagne sur les prétendues déficiences des rames de métro proposées par Alstom...(6).

Quel dommage ! Quand je pense à cette belle idylle que nous pourrions mener ensemble, une lune de miel qui me fait rêver,  tant les complémentarités et affinités me semblent fortes... Et bien non !

Que s'est-il donc passé pour en arriver là ?  A qui la faute ? Je ne sais pas trop. Enfin, si, quand-même un peu!

Tout d'abord cette campagne populiste et nationaliste menée par une opposition particulièrement agressive, encore plus ?combative? depuis qu'elle s'est trouvée au pouvoir (printemps 2010). Je parle du parti de notre Premier ministre Viktor Orbán, le Fidesz. Et puis, une certaine aigreur générale due en partie (mais pas totalement) à la crise. Enfin, et non en dernier lieu, cette vague de matérialisme, particulièrement répandue chez les jeunes (cf. mes couples ?body building? évoqués plus haut) qui se développe précisément au détriment de nos relations, puisque celles-ci ? à la différence, par exemple, de l'Allemagne ? avaient une base essentiellement culturelle, plus qu'économique. Encore une fois, ne généralisons pas (mais ceux qui connaissent le contexte sauront me comprendre).

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Bon, ne dramatisons pas! Tous les couples traversent des crises. Certains vont jusqu'au divorce, mais en gardant généralement de plutôt bonnes relations et, sauf cas extrêmes (comportements violents, infidélité), reconnaissant leurs torts partagés. Dans le cas présent, j'ai l'impression que les Hongrois nous font porter tous les torts. Bref, nous n'avons jamais aimé les Hongrois, voire les détestons. Sic ! Entendu comme je vous l'écris, et plus fréquemment qu'on ne le penserait. Encore une fois, le cas n'est pas général, mais très (et de plus en plus) répandu. Comme si nous autres Français, plutôt nuls en géographie, faisions une différence entre Hongrois, Bulgares, Moldaves ou Estoniens !!!

A mettre sur le compte d'un certain complexe (double: d'infériorité et de supériorité), malencontreusement favorisé par cette campagne de repli sur soi et de lutte ?tous azimuts? lancée par le gouvernement.

Bon... Espérons que ce n'est là qu'un petit mauvais moment à passer, mais un moment passager et que la raison finira par l'emporter, qui rendra au coeur toute la place qui lui revient dans ce couple qui m'est, qui nous est si cher à tant d'entre nous.....

 

Pierre Waline (www.lepetitjournal.com/budapest.html), jeudi 8 décembre 2011

 

(1):  cf.  ?La Hongrie de Karl Marx à MacDo? ,  Causeur, 5.X.2008 (www.causeur.fr/author/pwaline)

 

(2):  le roi Béla III (XIIème siècle) eut deux épouses françaises: Agnès de Châtillon ? inhumée à ses côtés  dans l'église Mátyás de Budapest, qui fut mère de deux rois de Hongrie -  puis Marguerite, soeur de Philippe-Auguste. Je ne cite pas ici la dynastie des Anjou-Sicile (XIVème siècle), la parenté étant plus lointaine (descendants d'un comte de Provence).

 

(3): il faut quand-même préciser que c'est un Français, Eugène de Savoie, qui libéra Budapest (dont la statue équestre domine fièrement la ville devant le château). Encore une bourde de Louis XIV qui, par son attitude arrogante, l'avait involontairement jeté dans les bras des Habsbourg ...   Et la France accueillit un temps un prince de Transylvanie en exil (François II Rákóczy), ... mais qui dut ensuite chercher réfuge en Turquie pour y finir ses jours.

 

(4): cf. Causeur du 19.IX.2008 ?Les Hongrois n'ont pas digéré Trianon? (www.causeur.fr/author/pwaline)

Pour ceux qui lisent le hongrois, cf. l'excellent ouvrage de Balázs Ablonczy ?Trianoni legendák?)

 

(5): 1972, éditions Corvina.

 

(6): chargée de l'assainissement des eaux de la ville de Pécs, l'entreprise Suez Environnement a vu son contrat brusquement (illégalement) rompu sans préavis et ses responsables littéralement jetés ?manu militari? à la rue par une bande commandée par la municipalité (Fidesz), avec la complicité de la police (et personne n'a bronché...) !. Cela se passa le 30 septembre 2009. Une opération si ouvertement choquante que la Ville vient de se voir condamner à verser au groupe français une indemnité de 10 millions d'euros (jugement dont la presse s'est fait très peu l'écho).

Le cas d'Alstom est moins flagrant, mais la campagne de dénigrement qui l'a accomapgné est tout de même significative. Après avoir remporté un appel d'offre pour la livraison de 22 rames de métro (Metropolis), la société française s'est vu refuser l'autorisation de mise en circulation des rames par un comité technique hongrois pour ?système de freinage déficient et usure anormale des roues?. Sachant qu'Alstom livre un métro sur quatre dans le monde et construit le TGV, je me pose des questions, même si je n'ai pas compétence pour juger au plan technique...

 

 


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