Édition internationale

PORTRAIT - Rencontre avec Jean-Christophe Nougaret, responsable communication de Médecins Sans Frontières en Australie

Écrit par Lepetitjournal Sydney
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 2 mai 2016

Après Handicap International, Aide et Action et Médecins Sans Frontières en France, c'est à Sydney que Jean-Christophe Nougaret décide de poser ses valises et de rejoindre l'équipe de MSF Australie et Nouvelle-Zélande. Responsable de la communication opérationnelle depuis 2015, il nous a ouvert les portes de la fameuse ONG pour nous expliquer son fonctionnement et le rôle crucial que joue la communication

Est-ce que vous avez noté des différences d'organisation entre MSF France et MSF Australie ?

En France on était 250, c'était impossible de connaître tout le monde. Ici c'est une équipe à taille humaine, on est un petit comité et les relations sont donc plus faciles à tisser. Nos locaux se divisent en trois niveaux avec entre autres, les ressources humaines, l'espace recrutement, le coin recherche de fonds et la communication. On a aussi un centre ressources, le Sydney Medical Unit dédié à la santé des femmes et des enfants, qui représentent plus de la moitié des patients soignés. Ce fonctionnement est efficace et je trouve qu'ici les gens sont plus orientés sur la méthode et l'organisation. Et je trouve personnellement que les australiens sont plus pragmatiques, beaucoup moins dans l'affect et les dimensions personnelles que les français.

Combien de salariés comptent MSF Australie/Nouvelle Zélande ?

Chaque année, c'est 200 professionnels australiens et néozélandais qui participent aux programmes humanitaires de MSF. Ils sont accompagnés par des professionnels non médicaux tels que des logisticiens, des administrateurs ou des architectes. Ce qui est génial dans ces bureaux, c'est qu'on les voit passer, on les voit partir on les voit revenir. A la communication on peut les interviewer et c'est très important pour nous de partager leurs histoires. On leur donne rendez-vous dans une petite salle de « débriefing »  pour savoir comment se sont déroulées leurs missions. Ils sont généralement décalqués après 12h de vol et ont bossé comme des fous pendant des mois 

Un retour de mission vous a particulièrement marqué ?

C'est dur à dire ! Chaque témoignage est émouvant, mais récemment, Suzel Wigert, une infirmière franco-australienne est revenue du Yémen où les habitants sont victimes de bombardements  depuis un an suite au conflit qui oppose les rebelles houthis à la coalition menée par l'Arabie Saoudite. Elle nous racontait qu'à cause de la guerre, les gens ne peuvent plus se déplacer, n'ont plus ou très peu accès à l'eau et à l'énergie, mais aussi à l'éducation. Comme tout le système de santé est mis à mal, les campagnes de vaccination sont devenues inexistantes ce qui a fait réapparaître des maladies qui avaient disparues comme la rougeole…

Comment le personnel médical est recruté ?

Le processus de recrutement est assez sélectif parce qu'on sait qu'on va mettre ces personnes dans des situations humainement et professionnellement difficiles. Avec deux ans d'expérience certifiée, on recherche des personnes stables psychologiquement, bien dans leur peau  et capable de vivre en communauté en s'adaptant rapidement. Comme je l'ai souligné c'est 200 professionnels qui partent sur le terrain chaque année et viennent compléter les 34 000 salariés de l'ONG à travers le monde. Mais j'aimerais rappeler une chose que beaucoup de personnes oublient : Sur les 34 000 salariés de MSF 30 000 sont des salariés nationaux. Cela veut dire que c'est avant tout, des ivoiriens qui soignent des ivoiriens, des kenyans qui soignent des kenyans, des syriens qui soignent des syriens etc... Les gens l'oublient facilement puisqu'on a tellement bien communiqué sur le mythe du « french doctor » alors qu'il est très minoritaire.

Est-ce qu'au service communication vous êtes amenés à vous rendre sur le terrain ?

 J'ai été deux fois sur le terrain depuis que je travaille ici. Une fois au Kenya sur un programme de soins aux victimes de violences sexuelles et la lutte contre le Sida et en Côte d'Ivoire dans une maternité. Ce sont des visites courtes de quelques jours avec l'idée de réunir un maximum de matériel de communication. C'est un peu un boulot de journaliste finalement. On fait des interviews, on prend des photos, on monte des vidéos… L'objectif est de partager avec le plus large public possible et puis après plus spécifiquement avec les donateurs, les raisons de notre présence, les besoins de santé sur place etc…

Est-ce que les donateurs sont nombreux en Australie ?

Médecins Sans Frontières est l'une des très rares ONG à être financé à 80-90% par des dons privés. Cela garanti notre indépendance d'action et grâce à ça on peut être vraiment fidèles à nos valeurs fondatrices qui sont l'indépendance, l'impartialité et la neutralité.

MSF Australie et Nouvelle Zélande compte environ 100 000 donateurs. On a la chance que l'Australie soit un pays riche, un pays qui va bien, avec des gens qui sont généreux qui nous permettent de récolter plus  de 80 millions de dollars.  Pour un pays qui fait presque un tiers de la population de la France c'est quasiment le même niveau de collecte, ce qui prouve la générosité des australiens.

Mais c'est vrai qu'on ne se réveille pas spontanément en se disant je vais donner ou je vais rejoindre Médecins Sans Frontières et c'est là toute l'importance que l'on peut faire en terme de communication opérationnelle et médicale, de la relation presse, des sites internet, des événements ou encore avec le magazine MSF Australie/Nouvelle Zélande. Tout ça nous permet de toucher un vaste public et à la fois inciter les gens à donner et les professionnels à partir en mission.  Quand on vit à Sydney, on est un peu dans un petit paradis sur terre où on peut facilement se désintéresser des événements extérieurs. Un des enjeux de la communication aujourd'hui c'est d'être capable de continuer à garder les médias et un large public australien intéressé par ce qui se passe dans le monde

Et au-delà de la sensibilisation, est-ce que MSF peut changer durablement les choses une fois sur place ?  

La capacité de MSF n'est malheureusement pas de régler les problèmes. Ce n'est pas nous qui allons trouver les solutions politiques. Nous, on est présents sur le terrain pour apporter une aide médicale et humanitaire la plus efficace possible au plus grand nombre. Et puis par notre travail de communication ici, le but est de sensibiliser les populations et les pouvoirs politiques aux enjeux.

Dans le cas d'Ebola on a été les premiers à travailler sur le virus à partir de mars 2014 et dès ce moment MSF à commencer à dire « Attention c'est grave ce qu'il se passe et ça va empirer ». Après avoir communiqué pendant des semaines et des mois, en constatant l'inaction des pays occidentaux, la présidente internationale de MSF qui est allée à l'assemblée générale de l'ONU, a tiré la sonnette d'alarme. Et en utilisant des mots un peu fort pour mettre les nations occidentales devant leur responsabilité, nombreux sont les pays qui ont déployé dans la foulée des personnels médicaux […] ça a enlevé un peu de pression à MSF qui était jusque-là, avec les autres systèmes de santé nationaux, le seul acteur médical présent dans les pays les plus touchés.

La force de la communication a donc un impact considérable sur l'efficacité d'MSF ?

MSF a été créé par un groupe de médecins et de journalistes. On a cet attachement à prendre la parole et à témoigner. C'est vraiment dans l'identité de MSF cette sorte de double mission qui est à la fois  de porter secours et puis en même temps témoigner des souffrances des populations  en portant leur voix. C'est pour ça que dans notre communication on a énormément de témoignages de patients, de personnels nationaux et internationaux.

Lors des bombardements aux armes chimiques en Syrie en 2014, MSF a pu recueillir des témoignages directs grâce à des partenariats avec des associations syriennes. A la suite de ça, on a fait une communication très forte et quelques jours après c'est John Kerry, le secrétaire d'Etat américain qui prenait la parole en disant « comme le dit MSF… » ! C'est là qu'on voit l'importance de ce plaidoyer, allant jusqu'au secrétaire d'Etat américain qui utilise MSF comme source fiable pour témoigner d'une atteinte aux droits humains.  

Un des fondements de la prise de parole de MSF a été résumé par l'ancien président international de l'ONG, James Orbinski, qui a déclaré en 1999 lorsque MSF recevait le prix Nobel de la paix : « Nous ne sommes pas sûrs que la parole sauve toujours, mais nous sommes certains que le silence tue. »

Propos recueillis par Maëlys Vésir, lepetitjournal.com/Sydney lundi 2 mai 2016

 

Le Petit Journal Sydney
Publié le 1 mai 2016, mis à jour le 2 mai 2016
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