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LITTERATURE - lepetitjournal.com à la rencontre de Marie Darrieussecq et Nicolas Fargues

Écrit par Lepetitjournal Sydney
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 6 janvier 2018

 

Le Sydney Writers' festival qui s'est terminé le week-end dernier avait, comme tous les ans, invité des auteurs du monde entier pour qu'ils viennent parler de leurs ouvrages. La rédaction a pu rencontrer deux auteurs français : Marie Darrieussecq et Nicolas Fargues

Deux auteurs français mais deux parcours complètement opposés. Dans le monde de la littérature chaque auteur est différent et écrit pour des raisons qui lui est propre. D'un côté, Marie Darrieussecq, diplômé de l'Ecole Normale Supérieure, agrégée de lettres modernes, également psychanalyste, auteure engagée pour la cause féministe, et actuellement chroniqueuse pour Charlie Hebdo. De l'autre Nicolas Fargues, auteur voyageur qui a vécu en Afrique et a été directeur de l'Alliance Française Diego Suarez à Madagascar. Portrait croisé de ces deux auteurs. 

 

Ecrire

Tous les deux ont la même idée du métier d'écrivain. Pour Marie Darrieussecq, déjà petite depuis sa province bayonnaise, elle savait que«  ce n'était pas un vrai métier, d'ailleurs ce n'est pas un vrai métier. Cela reste une sorte de rêve d'enfant ». Idem pour Nicolas Fargues qui déclare que pour lui « Ecrivain je ne vois pas ça comme un métier, c'est ce que je suis. Je ne fais pas la différence entre ma vie et mon travail d'écrivain ». Les raisons qui les ont poussés à écrire sont cependant différentes. Pour Marie Darrieussecq, écrire était un moyen de se libérer de sa famille « J'ai toujours écrit. Dans ma famille les gens étaient très silencieux, donc j'ai écrit pour me libérer de ce silence. J'ai toujours su que j'écrirai, mais je ne pensais pas en vivre ». Nicolas Fargues à l'inverse n'a commencé à écrire qu'à « l'âge de 15 ans, mais c'est devenu une volonté un désir conscient, un rêve d'être publié vers 20 ans environ. »

 

Désacralisation 

Si tous les deux écrivent en français, ils ont en quelque sorte désacralisé cette langue, mais pour différentes raisons. Marie Darrieussecq, originaire de Bayonne a été immergé à la fois dans la langue française et dans la langue basque étant petite. « J'ai su très tôt que le français n'était qu'une langue parmi d'autres. Cela m'a permis de jouer avec le français, sans sacraliser cette langue. Je comprends le basque, je peux le lire mais je ne le parle pas. C'est une langue très intéressante car elle n'a pas de genre. On peut parler très longtemps de quelqu'un sans savoir si c'est un homme ou une femme. Cela permet de ne pas répéter les mêmes clichés. D'une façon un peu obscure cela a dû m'influencer ». Nicolas Fargues qui a vécu en Afrique et a travaillé dans le réseau des alliances françaises, a une approche plus globale de la langue française et de la francophonie à travers le monde, c'est pourquoi il critique le français de France . « La francophonie est quelque chose de salutaire pour nous. La France de demain passe par l'Afrique. 300 millions de locuteurs de français en Afrique dans 20 ans, ce n'est pas négligeable. C'est pour cela qu'il y'a des alliances françaises, pour développer la langue. C'est pour ça que l'image de la France sur le plan international est si importante. Quand on vend une image, on vend une langue, on vend une culture. ». 

 

Pas de côté

Les ouvrages de Marie Darrieussecq sont tous engagés dans les causes qu'elle défend : le féminisme et un engagement politique plutôt à gauche puisqu'elle avait soutenu Ségolène Royal en 2007. Pourquoi cet engagement féministe ? « Parce que je suis une femme et que je suis sensible à l'injustice. Il est temps de parler du sexisme. quand on est une femme, on sait combien cela peut être pénible les réflexions sexistes, le harcèlement dans la rue. Je suis contente que maintenant on en parle. J'ai deux filles qui vivent à Paris et qui maintenant savent comment affronter la rue, comme se comporter ou pas dans la rue. C'est un apprentissage et c'est pénible d'avoir à apprendre ça. » Pour dénoncer ces problèmes, Marie Darrieussecq utilise des personnages « candides, aliénés par la société » car « c'est très efficace pour parler des problèmes d'aujourd'hui sans être trop explicative, avec de l'ironie, en se décalant, en partant d'un point de vue faussement naïf. C'est Voltaire avec Candide, je n'ai rien inventé. Par les « faibles » je parle des puissants. Ce n'est pas plus facile, c'est plus efficace d'adopter un certain ton de voix ». 

Nicolas Fargues quand à lui a grandi en Afrique, au Cameroun plus exactement, « ce sont mes premiers souvenirs ». Il se dit « beaucoup rattaché au continent africain » également car il a deux enfants dont la maman est congolaise. Pour lui, « on reste attaché à la terre qui vous a vu grandir. Dans mes livres, il y a des indices entre les lignes qui y font référence. L'Afrique est toujours quelque part. J'ai écrit Tu Verras en rentrant d'un séjour au Burkina Faso, donc tout est lié. Je suis allé au Burkina Faso parce que petit j'avais cette chance d'avoir vécu en Afrique pendant plusieurs années, au Cameroun. » La plupart de ces livres sont consacrés au voyage et son expérience en tant qu'expatrié, « le voyage c'est idéal pour écrire. C'est un sujet perpétuel de fascination, c'est une façon de se regarder soi-même, d'avoir un regard sur là d'où l'on vient avec toutes les certitudes qui nous ont construits et de détruire ces certitudes puisque partir c'est faire un pas de côté. »

 

Politique

Toujours dans son engagement, Marie Darrieussecq a décidé de rejoindre Charlie Hebdo « parce qu'il faut que ce journal continue ». A la suite des attentats de janvier et de novembre, les hommes politiques français ont décidé d'ouvrir le débat sur la déchéance de nationalité. Sur ce sujet, elle a été « très choqué, comme beaucoup de gens qui avaient voté Hollande », ce qui l'a plutôt déconcerté. « J'ai 47 ans et c'est très rare que je ne sache plus pour qui voter, à part Le Pen évidemment. La politique française, je la trouve assez intéressante parce qu'on ne sait pas ce qui va se passer. Il faudrait un énorme remaniement de tous les partis. Je ne pense pas qu'il viendra d'ailleurs. C'est à la fois assez attristant mais pas inintéressant. 

Nicolas Fargues lui aussi voudrait un changement dans la politique française. « Quand on regarde les politiques français, ce sont des citoyens blancs, tous sortis de la même école, qui se reproduisent entre eux, qui restent quarante ans à la télévision et dans leur parti. Il faut que là aussi on fasse un pas en avant. »

 

Identité 

Dans Au Pays du P'tit, Nicolas Fargues aborde le sujet de l'étroitesse d'esprit des Français à travers le personnage d'un sociologue qui publie une étude sur la mentalité française et son étroitesse d'esprit. C'est « un livre de colère un peu, pour provoquer la réaction du lecteur aussi. On n'a jamais autant parlé de questions d'identité qu'aujourd'hui ce qui n'est pas un bon signe. Les gens se replient énormément sur leur identité, les attentats n'ont rien arrangé. On est un pays multiculturel qui refuse de le voir. On continue à avoir énormément de préjugé les uns sur les autres et il y a toute une partie de la population qui se heurte à un plafond de verre finalement. Quand vous être originaire d'Afrique du Nord ou d'Afrique tout court, il faut montrer deux fois plus qu'un « Français bon teint. Vous ne pouvez pas vous sentir Français quand on vous renvoie en permanence à vos origines. Quand je rentre en France, je me rends compte que les gens ont du mal à vivre ensemble, à être heureux dans ce pays ».»

Pour Marie Darrieussecq, cette fermeture s'explique par le manque de voyage. « J'ai la chance de pouvoir voyager donc mes enfants ont une vision assez globale du monde, ce qu'il manque à beaucoup de Français. On est un petit pays parmi d'autres et il faut se replacer sur la planète et en Europe constamment. Il faudrait que les Français voyagent plus mais c'est un rêve de riche malheureusement. » 

 

Projets 

Après les attentats, dans une de ses chroniques pour le journal Libération, Marie Darrieussecq a écrit qu'elle ne pouvait plus écrire de fiction. « J'ai quand même écris la biographie d'une peintre et beaucoup d'articles de presse. J'ai repoussé le moment de m'y remettre et je sais très bien ce que je vais écrire en fiction. J'étais sous le choc comme tout le monde. Le réel allait très vite, était très présent et j'ai eu besoin d'attendre un peu. Ce n'est pas vraiment un blocage. On était juste tous débordés par l'actualité. J'ai recommencé à écrire depuis. Mon prochain livre parlera d'un sujet très actuel, puisqu'il parlera des migrants. Il faut un Bretton-Woods de l'immigration. Il faut absolument penser l'immigration planétairement mais les hommes au politique au pouvoir, qui sont en partie des hommes d'ailleurs, n'ont pas cette ambition, ce courage. Il faut qu'il y ait un accord sur l'immigration et on n'y est pas du tout ». Si Marie Darrieussecq a une nouvelle fois choisi un sujet plutôt engagé, Nicolas Fargues lui promet un livre qui se passera en Nouvelle-Zélande, car il en revient. « Le livre parlera des promesses que la vie tient ou pas, de ce qu'un être humain quand il est enfant laisse voir. Cela me fascine que des personnes soient très bonnes à l'école pendant des années et fassent de super études et une fois lancées dans la vie cela ne se vérifie pas. On n'est pas capable hors du système scolaire, d'un certain mode d'apprentissage, de révéler ses vraies valeurs dans la vie. Inversement des gens qu'on a condamné très tôt à ne devenir rien du tout qui arrive à faire quelque chose car ils sont malins, qu'ils ont de la personnalité, du charisme. Je trouve qu'en France on est très moulé très tôt scolairement. On vous fait comprendre que si vous ne faites pas une grande école vous n'allez pas devenir grand-chose. J'ai envie de jouer avec ça » 

 

Littérature et Cinéma 

Quant à leur livre de chevet, Marie Darrieussecq est en train de lire Passage to India d'Edward Foster. « Je lis beaucoup de littérature africaine. J'ai lu le dernier livre de Jean Hatzfeld Un Papa de Sang. Je suis un peu boulimique de lecture, je lis énormément. Je passe autant d'heure à lire qu'à écrire, donc je dois passer environ trois heures par jour à lire. Je lis essentiellement des romans, environ un tous les deux ou trois jours. ». Tout le contraire de Nicolas Fargues qui lui ne lit pas beaucoup. Quand on lui demande si ce n'est pas un peu paradoxal, il nous répond que non.  « Il y a plein de musiciens qui n'écoutent pas de musique, plein de peintres qui ne regardent pas de peinture. Pour m'endormir je regarde des films. J'adore le cinéma, parfois même juste une scène. C'est ça l'histoire que je me raconte avant de dormir. Mon film préféré est un film des frères Coen qui s'appelle Intolérable Cruauté ». 

 

Afrique

Hormis l'écriture de romans, tous les deux ont fait ou font d'autres choses. Pour Marie Darrieussecq c'est du journalisme même si « Je suis juste chroniqueuse, pas journaliste pour de vrai. Je n'ai pas à rendre de comptes, pas de patron, personne au-dessus de moi. Dès que quelqu'un m'embête, je m'en vais. C'est hyper confortable et je peux parler de ce que veux, ce sont des chroniques. Parfois je fais des grands reportages pour la revue 21, car j'ai la chance de voyager. ». Actuellement elle prépare pour cette revue un reportage sur les Justes : les Hutus qui ont sauvé des Tutsis. « Il y a des sujets comme ça qui me passionnent mais c'est moi qui décide et qui propose. C'est une grande liberté. » 

Nicolas a lui promut la culture française à l'étranger en travaillant dans les alliances françaises et les instituts français. Il a été directeur de l'alliance française Diego Suarez de Madagascar pendant 4 ans. De cette expérience, il en garde un très bon souvenir.  « J'adore le principe des alliances françaises c'est-à-dire avoir un comité local, enseigner le français et dans la mesure du possible faire de l'action culturelle. Quand vous être directeur d'une alliance française, surtout quand c'est une petite, c'est que vous êtes à tous les postes : vous faites de la com', vous changez les ampoules, vous cuisinez pour les artistes de passage. Tout est passionnant. On apprend un métier et on apprend à se débrouiller. On apprend plein de choses. » 

 

Expatriation 

Fort de cette expérience d'expatrié, Nicolas Fargues a tenu à donner des conseils aux Français qui eux aussi vivent cette expérience. « Essayez de ne pas correspondre à l'image de l'expatrié un peu caricaturé mais malheureusement encore vraie qui est celle de rester en soi. Je ne suis pas spécialiste de l'expatriation dans les pays anglo-saxons mais je vis en Nouvelle-Zélande depuis le mois de janvier. Je vois que les Français ont tendance à rester entre eux, sauf quand ils sont mariés à des Néo-Zélandais. Il y a cette façon de se regrouper, de se rassurer entre soi, de retrouver des codes, je crois que c'est propre à tous les peuples. Ce que j'aime justement c'est perdre mes repères, essayer dans la mesure du possible de ne pas être une caricature vivante. Quand vous revenez en France, si vous revenez en France, faites bénéficier le pays de ce que vous avez vu ailleurs, pour essayer de décloisonner, de décongestionner ce pays qui a tendance à se refermer sur lui-même. » 

 

Propos recueillis par Simon Arrestat, lepetitjournal.com/sydney, vendredi 27 mai 2016

 

Le Petit Journal Sydney
Publié le 26 mai 2016, mis à jour le 6 janvier 2018
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