

Le bruit de la craie sur le tableau, la poussière qui envahit la salle de classe? Le bon vieux temps où le stylo et l'ardoise régnaient en maître sur l'école livre sa dernière bataille. Contre lui, la révolution numérique : et si les ordinateurs étaient les nouveaux hussards noirs ? Alors que de nombreux établissements français ont adopté les tableaux interactifs, que la transition vers le numérique s'engage dans le pays, en Australie, la technologie s'impose dans les écoles depuis quelques années.
Photo University of the Fraser Valley
Les ordinateurs portables, les tablettes et les applications changent la manière de faire un cours, ouvrant de nouvelles possibilités aux professeurs comme aux élèves. Mais c'est aussi une superbe opportunité pour les entreprises, qui, encouragées par les pouvoirs publics, s'introduisent dans les salles de cours.
L'occasion de récolter des données sur les élèves, une pratique qui soulève de nombreuses questions sur la vie privée. Enfin, quelles sont les conséquences pour la santé des élèves alors que les médecins recommandent de limiter le temps passé devant un écran à deux heures par jour ?
La révolution numérique
A l'école de Killarney Heights, les élèves ont une révolution entre les mains. C'est la formule utilisée par Apple lors de la sortie de l'iPad : une révolution. Mais cela pourrait également être le fait d'utiliser cet appareil au sein des salles de classe. Dès la plus petite classe, les élèves ont à leur disposition des lots de tablettes qu'ils utilisent pour apprendre la phonétique, les maths et le codage. En Australie, ce n'est pas étonnant : avec 1,5 ordinateur par élève, les écoles du pays arrivent en tête des Etats membres de l'OCDE.
L'Australie a été un des premiers pays à encourager l'apparition de la technologie à l'école : en 2008, le gouvernement du parti Labour a lancé un plan pour équiper un million d'élèves de secondary school (de 13 à 18 ans) d'un ordinateur. Son nom : la Digital Education Revolution. Une initiative à 2,4 milliards de dollars, qui a été abandonnée en 2014 avec le retour de la Coalition au pouvoir. Son efficacité n'a pas vraiment été prouvée : malgré la démocratisation des ordinateurs portables, le pays est descendu dans le classement de l'OCDE à propos de l'éducation.
Pourtant, les écoles poursuivent la démocratisation de la technologie. Les élèves apprennent à présent à coder peu de temps après le début de la scolarité. Pour Sophie de Baecque, enseignante à Killarney Heights, c'est une nécessité : « On doit enseigner les nouvelles technologies, ça fait partie des programmes australiens. On ne peut pas négliger l'apprentissage du code ». En plus des possibilités permises par les tableaux interactifs, elle se réjouit des applications qu'elle peut utiliser pour ses cours. « Comme cela fait partie de leur quotidien, il y a une certaine continuité dans le fait de voir ces outils à l'école », se réjouit-elle.
Un enfant utilise un Chromebook, ordinateur créé par Google Photo Kevin Jarrett
A Canberra, cela va encore plus loin. En 2015, la direction de l'éducation du Territoire de la capitale australienne a acheté 4500 Chromebooks, des ordinateurs Google, pour équiper les élèves, et fournit des comptes chez le géant du web pour 32 000 étudiants et leurs enseignants. Elle dépense 1,5 millions de dollars par an pour les ordinateurs qu'elle met à disposition des élèves, qui selon elle « rendent l'école plus attirante et encouragent le dialogue entre les élèves et les enseignants ».
Les entreprises investissent les classes
Les subventions de la part des Etats sont donc un moyen de dépasser les lacunes du système après l'arrêt de la Digital Education Revolution. De nombreuses écoles, qui ne disposent pas de fonds suffisants de l'Etat, préfèrent le système bring your own device (amener son propre appareil) : les enfants utilisent en classe leur propre ordinateur. Un système qui accentue les inégalités : tous les parents ne peuvent pas acheter de machine aussi récente, voire de machine tout court. Même si les élèves doivent porter l'uniforme, l'ordinateur affiche bel et bien le statut social. Et dans les écoles qui fournissent les ordinateurs, même publiques, c'est souvent aux parents de financer le développement de la technologie. Sophie l'admet, son école de Killarney Heights est « privilégiée, il y a certaines écoles qui ont moins de budget que la nôtre ». D'un quartier à l'autre ou au sein des établissements, les inégalités sociales se retrouvent donc dans les salles de classe.
Face au coût important de la technologie, une solution a émergé : les partenariats entre les écoles et les entreprises. Le gouvernement fédéral encourage ce type d'initiative dans la mesure où elles bénéficient à la fois aux unes et aux autres. Dans certains cas, les écoles s'associent avec une marque et incitent les parents à acheter ses produits. Dans d'autres, elles fournissent les solutions de l'entreprise, comme à Canberra. Un travail en groupe ? Les enfants utilisent Google Docs. Une note à donner ? Les professeurs l'entrent sur Google Classroom. En plus des ordinateurs mis à leur disposition, les élèves utilisent les applications de Google au quotidien, et en plus, ça ne coûte rien.
Alors quel avantage le moteur de recherche en tire-t-il ? D'abord, une campagne de pub d'une efficacité redoutable : les produits Google s'affichent au sein des écoles, tous les jours dès le plus jeune âge. En habituant les élèves à utiliser ses applications, la firme entend bien les inciter à continuer à utiliser ses services, rendant plus difficile le passage à d'autres logiciels. Et en faire des ambassadeurs du moteur de recherche : utiliser les produits Google, c'est se plier à la communication voulue par la société. Dans un guide mis à disposition des écoles qui s'associent avec elle, la firme recense toutes les bonnes pratiques pour faire connaître le partenariat. Exemples à l'appui, la société encourage les écoles à réaliser des panneaux publicitaires, parler aux journaux, vendre des t-shirts avec son logo et même réunir les élèves pour former le logo de Google?
Des élèves de la Selborne Primary School, au Royaume-Uni, dessinent le logo Google. Extrait d'une vidéo faite par l'école
De son côté, Canberra est au centre d'une vidéo qui montre à quel point élèves et professeurs sont fiers d'utiliser des Chromebooks. Contactée, la direction de l'éducation précise qu'il n'y a « pas de publicité officielle associée à Google ». Elle a en tous cas autorisé l'entreprise à tourner une publicité à l'intérieur de ses classes. Un de ses responsables a d'ailleurs écrit des articles sur le blog de l'entreprise, dans lesquels il vante les mérites de sa solution. La vie est belle au royaume de Google.
Des questions sur la vie privée
Sauf que d'autres éléments viennent noircir le tableau. D'abord, les inquiétudes concernant la vie privée. L'année dernière, l'Electronic Frontier Foundation, une association américaine, a porté plainte contre le moteur de recherche car il collectait d'après elle les données personnelles des utilisateurs. En réponse à cela, la firme a désactivé le ciblage des publicités sur ses produits éducation. Une réponse qui n'est pas suffisante, selon Sophia Cope, avocate de l'association : « Quand un jeune est connecté avec son compte éducation et qu'il utilise d'autres applications Google qui ne sont pas conçues seulement pour l'éducation, comme la recherche, Maps, YouTube, ils sont traités comme des utilisateurs classiques ». Autrement dit, Google récolte leurs données.
Qu'est-ce que cela représente ? Google propose de télécharger une archive contenant toutes les données qu'il a collectées sur l'utilisateur. J'ai fait le test : en comptant seulement les produits qui ne font pas partie des applications pour l'éducation, la firme a sur ses serveurs 154 Mo de données récoltés en quelques années. Historique de recherche, liste de mes trajets effectués enregistrée grâce à mon smartphone, photos copiées sur Internet? Tout dépend du nombre de services utilisés. Des données qui se trouvent le plus souvent sur des serveurs à l'étranger, dont il est difficile de contrôler l'utilisation.
Le plus souvent, les parents ignorent quelles données sont récoltées. Les écoles, elles, ne peuvent généralement pas les choisir. « Les écoles signent des contrats avec des entreprises, et c'est à prendre ou à laisser », déplore Sophia Cope. Même si de nombreux individus disent n'avoir « rien à cacher », les questions de vie privée sont importantes. « Je demande toujours aux gens : vous mettez des rideaux à vos fenêtres ? Même si vous n'avez rien à cacher, vous avez besoin d'un certain niveau de vie privée, d'un espace qui vous permette d'être vous-même à l'abri des regards extérieurs », assure l'avocate.
Un impact négatif sur la santé
Une considération importante à l'heure où les écrans ont une place de plus en plus grande dans nos vies. Selon l'Australian Institute of Family Studies, les enfants de 4 à 5 ans passent en moyenne 2 h 12 devant un écran chaque jour, du lundi au vendredi, un chiffre qui passe à 3 h 16 pour les 12 à 13 ans. Ils dépassent la limite conseillée par les autorités, qui s'élève à deux heures par jour. Mais ces données ne prennent pas en compte le temps passé devant un écran à l'école. C'est pourtant là que les jeunes utilisent fréquemment des ordinateurs? La limite elle aussi s'applique seulement aux « usages récréatifs ».
Le danger des écrans est évidemment moins important quand ils sont utilisés à l'école plutôt que dans son fauteuil, devant la télé. Pour Sophie de Baecque, « tant qu'on dirige l'utilisation des technologies vers un apprentissage, c'est utile ». Mais cela change-t-il quelque chose aux effets des ordinateurs sur la posture, la vue et les mains, recensés sur le site du ministère de la santé de Nouvelle-Galles-du-Sud? dédié aux enfants ? A Canberra, on rassure : le gouvernement « promeut une approche équilibrée » et rappelle que « le but de ces applications est d'aider à l'apprentissage, pas de remplacer les professeurs ».
Car les tablettes et ordinateurs, souvent présentés comme la solution miracle pour une meilleure éducation, ne sont qu'un outil. Si les possibilités qu'ils offrent sont souvent enrichissantes pour l'éducation, à nous de veiller à ce que le prix à payer pour que les écrans transforment l'apprentissage ne soit pas trop grand.
Nicolas Fleury, (www.lepetitjournal.com/sydney), dimanche 30 octobre 2016.






