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JEROME SALLE – "Je dois être né expatrié"

Écrit par Lepetitjournal.com International
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 4 décembre 2013

À 46 ans, la filmographie de Jérôme Salle n'est pas longue comme le bras. Après Anthony Zimmer (2005) et les deux Largo Winch (2008 et 2011), Zulu (en salles le 4 décembre) n'est en effet que son quatrième film. Il est pourtant un metteur en scène réputé, doué et résolument porté vers l'étranger. Orlando Bloom et Forest Whitaker assurent ainsi les premiers rôles de ce film.  Rencontre avec un expatrié permanent.

Lepetitjournal.com - C'est durant le tournage de Largo Winch 2 qu'est née l'idée d'adapter au cinéma le roman Zulu de Caryl Férey?
Jérôme Salle - Je finissais de monter le film effectivement. Mon monteur m'a parlé du bouquin. J'ai lu après le tournage et je l'ai trouvé formidable. Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu un polar français qui avait cette puissance-là. L'intrigue et la thématique étaient fortes, les personnages très intéressants. Les droits étaient déjà achetés par des producteurs français. J'ai donc pris contact avec eux car j'étais persuadé qu'il y avait un bon film à faire.

Zulu est donc un film français ?
C'est un film sud-africain, produit et réalisé par des Français. Les producteurs voulaient d'ailleurs totalement franciser l'histoire. Alors que mon idée était plutôt de conserver l'Afrique du Sud comme personnage principal, et de faire le film en anglais. Mais à partir du moment où je recherchais la vérité, cela impliquait qu'il fallait traiter la société sud-africaine en tant que telle. Et quelle légitimité avais-je pour cela ?

Et ?
J'ai passé du temps sur place, avec le scénariste. J'ai rencontré des gens de différents milieux. Je me suis aperçu que d'être étranger dans ce pays où le passé est omniprésent me donnait une forme de virginité qui simplifiait mes rapports avec le pays. Donc, du coup, si je n'avais pas la légitimité d'être sud-africain, j'avais au moins l'intérêt d'être un observateur neutre. Et je pouvais être plus libre dans mes propos qu'un Sud-Africain.

Quelle idée vous faisiez-vous de l'Afrique du Sud ?
Je ne connaissais pas ce pays, mis à part son histoire car j'aime beaucoup la politique internationale et je lis souvent. Je devais donc m'imprégner de l'endroit. Et finalement j'y ai vécu près d'un an au total. De manière espacée. J'ai fait six mois d'affilée, et plusieurs allers-retours avant et après le tournage. Je me suis surtout baladé au Cap et autour car c'est la région qui m'intéressait.

Ce pays était-il conforme à vos attentes ?
Je n'ai pas de préjugés. Donc je n'ai pas eu de surprises. Je ne me projette pas sur les choses que je ne connais pas. Ce qui m'a frappé, c'est la beauté des paysages, le pays est splendide. Et la complexité sociale du pays aussi. J'ai mis du temps à appréhender ce qu'était la société sud-africaine. Il y a des cultures différentes, des langues différentes. Mais, finalement, décoder tout cela était passionnant.


    "On se sent presque plus Français quand on est à l'étranger qu'en France"

Comment s'est déroulée la collaboration avec les équipes locales ?

Tout a été très simple. Nous étions cinq Français en tout, ma garde rapprochée en quelque sorte. Nous avons l'habitude de voyager ensemble et nous savons travailler avec des équipes différentes. Et puis, sur place, il y avait un producteur exécutif qui était français, Éric Vidart-Loeb. Il vit là-bas depuis dix ans. Il nous a aidé à bien appréhender le pays. Et ce qui est étonnant est que lorsque je suis retourné en Afrique du Sud après le tournage pour faire les post-synchro, je me sentais chez moi. J'ai tellement vécu de choses fortes. Cela m'arrive parfois, comme à New York pour des raisons privées ou Hong Kong où j'ai tourné Largo Winch. A Hanoï. À Paris aussi.

D'où vient votre goût pour le voyage "permanent" ?
Depuis mes 20 ans, je suis à Paris. Mais avant, j'avais vécu en Suisse, en Angleterre et en Allemagne, soit la moitié de mes 20 premières années. Je sais ce que c'est d'être Français à l'étranger, en tout cas en tant qu'enfant. Bizarrement, on se sent presque plus Français quand on est là-bas qu'en France. Gamin, je me souviens des matches de foot, la Marseillaise me touchait davantage du fait que je vivais à l'étranger. Et puis lorsque vous êtes dans un autre pays, l'image du Français est beaucoup plus présente. Vous êtes le Français, c'est votre identité et parfois vous subissez des attaques sur cette identité, surtout quand vous êtes enfant. Du coup, cela la renforce.

Peut-on parler vous comme un étant réalisateur voyageur ?
Exactement. Cela s'est fait comme naturellement, au coup par coup. Au bout de quatre films, je me rends compte que je tourne beaucoup à l'étranger, alors que je ne suis pas touriste dans l'âme. Mais je dois être né expatrié en fait ! J'aime être ailleurs, filmé des ailleurs. J'aurais du mal à filmer des décors qui sont mon quotidien. J'ai besoin d'exceptionnel, de me faire peur, de me mettre en danger. Le fait de partir loin, en équipe, m'excite. Il me faut ça car j'écris le scénario et j'imagine tout ce qu'il peut se passer. Cela prend deux ans et demi à chaque fois. Donc j'ai besoin d'une motivation forte pour le faire.

Cela vous a mené au Festival de Cannes, en tant que film de clôture. Comment avez-vous vécu ce moment, intérieurement ?

Mon premier sentiment est la fierté. Je remercie Thierry Frémaux (Délégué Général du Festival de Cannes) qui n'a pas d'?illères, qui regarde les films sans préjugés. C'est rare d'aller à Cannes avec ce genre de film, même hors compétition. J'ai également ressenti de la peur car nous savons que l'on peut se faire détruire là-bas. À Cannes, vous êtes un pion qui va servir la machine médiatique. Impossible de savoir comment l'on va se faire bouffer. Mais j'étais avec Forest et Orlando, dans la grande salle. Le public a aimé. Ça restera pour la vie.

Justement, Orlando Bloom est un homme dont on parle davantage comme mari de Miranda Kerr que pour ses performances cinématographiques. Pourquoi l'avoir choisi ?
J'avais fait une liste d'acteurs dans laquelle il n'était pas. Mon agent aux Etats-Unis m'a parlé de lui. Mais j'estimais qu'il ne correspondait pas à ce que je cherchais. Un peu jeune? Je l'ai quand même rencontré car cela pouvait être intéressant de prendre tout le monde à contre-pied. Brian, son personnage, est un classique du polar. Il y avait un piège de caricature à éviter. Nous nous sommes vus à Paris, j'ai trouvé sa lecture du scénario très intelligente. Il est lumineux, positif, totalement le contraire de Brian en fait. Et ça m'a plu. Le personnage serait moins monochrome. Prendre un acteur qui est très loin du personnage qu'il doit interpréter donne plus d'épaisseur au personnage. Et je savais qu'on s'entendrait bien.

                        "Le cinéma n'a pas de recette, c'est pour cela que
                                    lorsque ça marche, c'est magique."


Et pour la légende Forest Whitaker ?

Les producteurs avaient parlé du film à Djimon Hounsou bien avant que j'arrive sur le projet. Je l'ai donc vu à Los Angeles, alors que le scénario n'était pas encore écrit. Les aléas du cinéma font qu'à deux mois du tournage, j'ai dû rompre les relations avec Djimon qui voulait repousser le tournage. Je n'ai alors aucune idée de son "remplaçant". Je suis en Afrique du Sud, en repérages, il est minuit, je dors mal. À 3h du matin, je reçois un mail de l'agent de Forest qui me dit que le film lui plaît et qu'il sera libre aux dates prévues. J'ai donc rappelé l'agent et cela s'est fait rapidement. C'est le bon côté des Américains, ils sont réactifs.

Dans Zulu comme dans vos précédents films, vous passez outre la difficulté d'intégrer la beauté des paysages à l'intrigue du film. De quelles manières ?
Dans Anthony Zimmer, il fallait jouer avec les clichés du cinéma, les apparences, la Côte d'Azur, Hitchcock? Les décors servaient là le sens "méfiez-vous des apparences". Sur Largo Winch, les décors sont exotiques, comme dans un rêve d'enfants, comme dans les films de Philippe de Broca (L'incorrigible, Le Magnifique, L'homme de Rio? ndlr). Il y avait là moins de souci de véracité, c'est un monde de cinéma fantasmé. Ici, dans Zulu, il fallait une véracité. Il y a des très beaux décors mais ils sont aussi très durs. Ça ressemble à l'Afrique du Sud : une très grande violence avec une nature sublime. Comme la scène au Parc Kirstenbosch. C'est l'un des plus beaux parcs botaniques que je connaisse, avec un cadavre au milieu des fleurs? Il fallait rester fidèle à ce que ce pays pouvait dégager en sensations.

Vous parliez d'Anthony Zimmer ? Qu'avez-vous pensé de la version américaine sortie en 2010 avec Johnny Depp et Angelina Jolie ?
C'est la preuve que l'on peut avoir des gens de grands talents au casting et rater son film. J'ai beaucoup d'admiration pour Florian Henckel qui a fait La vie des Autres, pour Johnny Depp et Angelina Jolie, mais ça ne suffit pas. On m'a consulté pour travailler sur le développement, j'ai dit non, cela ne m'excitait pas. Lorsque je préparais Largo Winch 2, on m'a informé qu'Angelina Jolie voulait faire le film, mais tout de suite. Et qu'elle désirait un réalisateur européen. On m'a demandé si je voulais me mettre sur les rangs, j'ai dit non. Je préparais un film et puis j'avais fait ce que j'avais à faire sur ce film. Et puis rien ne dit que j'aurais été pris, aux Etats-Unis, vous savez, c'est comme un appel d'offres pour réaliser un film ! J'ai rencontré Florian, j'ai mangé chez lui, il est intelligent et brillant. Mais le cinéma n'a pas de recette. C'est pour cela que lorsque ça marche, c'est magique.

Vous êtes sur quel appel d'offres aujourd'hui ?!

Je n'ai pratiquement jamais fait ça ! Aujourd'hui, je suis lancé dans un biopic du Commandant Cousteau. Le scénario est fini, on devrait entrer en préparation au début de l'année 2014 et commencer le tournage fin août. Je ne peux rien dire sur le casting, mais il y a aura forcément un gros nom sur le rôle de Cousteau. Ça se bouscule pas mal pour ce genre de rôles ! Ce sera un grand film d'aventure, de 1935 jusqu'aux années 70, avec une partie en Antarctique.

Un nouveau voyage pour vous donc?
Ma famille, nombreuse, va encore râler (rires). Mais c'est tellement excitant à faire !

Jérémy Patrelle (www.lepetitjournal.com) vendredi 6 décembre 2013

ZULU (1h50), un film de Jérôme Salle avec Forest Whitaker, Orlando Bloom, Conrad Kemp, Tinarie Van Wyk-Loots?

logofbinter
Publié le 5 décembre 2013, mis à jour le 4 décembre 2013
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