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CLEMENT SIBONY - "Les expatriés préfèrent galérer à l’étranger plutôt que d'affronter l’échec"

Écrit par Lepetitjournal.com International
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 3 mai 2013


 
Dans le film Shanghai Blues, Nouveau monde, diffusé vendredi 3 mai à 20h50 sur Arte, et bientôt sur TV5Monde, Clément Sibony incarne un architecte français venu chercher fortune en Chine. L'occasion d'évoquer l'expatriation sous toutes ses coutures en compagnie du comédien de 36 ans.
 
Lepetitjournal.com - Le réalisateur Fred Garson indique que "Shanghai Blues n'est pas un film sur les ?expats? mais un film qui essaie de suivre au plus près les effets de la mondialisation". C'est également votre avis ?
Clément Sibony - Ce n'est pas vraiment un film sur l'expatriation en effet, car il y a des dizaines et des dizaines de façons de s'expatrier, en fonction des pays. C'est davantage le nouvel eldorado de la Chine qui est ici exposé. Le film est centré sur ce pays et sur Shanghai, le temple du capitalisme. Il n'y a plus beaucoup de pays où l'on se dit que l'on va faire fortune. Au départ, mon personnage doit choisir entre devenir chômeur et accepter un poste avec un contrat obscur en Chine. De là découle l'expatriation.
 
E?lodie Navarre et Cle?ment Sibony, des re?ves chinois plein les yeux


Elle est finalement peu ressemblante à celle que l'on imagine?
Il y a différents personnages français qui s'expatrient dans le film, de différentes façons. Mais la figure de l'expatrié de Shanghai c'est ce couple où le mari travaille pour une grande boîte et sa femme qui n'a pas besoin de travailler. À un moment, la femme dit : "on s'en va alors que l'on en n'a pas assez profité". C'est très présent à Shanghai. On sent que c'est la fin de l'âge d'or de l'expatriation, pour la plupart. Nous avons rencontré pas mal de gens qui trouvent que c'est dur, la société est différente, les codes aussi. Il faut s'adapter. Certains disent que c'est fini, que les Chinois ont fait venir le savoir-faire du monde entier et que maintenant ils peuvent copier. Ce qui était le but finalement : savoir faire les choses eux-mêmes.  
 
Votre personnage a des rêves de grandeur, puis la réalité le frappe de plein fouet, il n'arrive pas à se faire à Shanghai. Alors que sa femme s'intègre beaucoup mieux. Pour quelles raisons ?  
Lorsque l'on part à l'étranger c'est presque un passage obligé de se faire accueillir par sa communauté. C'est le 1er réflexe de tout le monde. Je lisais un récit d'une personne qui est parti de la République Démocratique du Congo, qui a mis des années pour atteindre l'Afrique du Sud puis ensuite la France, traversant de nombreux pays en guerre, comme l'Angola. À chaque fois qu'il arrivait dans un pays, il cherchait des liens avec la communauté congolaise. Nous sommes tous pareils. Après, l'on s'ouvre ou pas. Élodie Navarre, ma femme dans le film, finit par s'intégrer car elle a moins d'enjeu au départ, elle est disponible, n'a pas de travail. Donc moins de pression.  

Au coeur de la mégalopole Shanghai, Rémy cherche sa voie pour s'intégrer... Seul le respect des codes locaux lui assurera le succès dans son entreprise..
 
C'est en effet lui qui porte la pression de réussir. Comme un fardeau?
Nos personnages ont peu voyagé dans leur vie et lui a une telle pression qu'il n'est pas détendu. Il n'a pas compris les codes. Il se prend le mur, comme beaucoup là-bas. Nous avons vu pas mal de gens pendant un mois et demi sur place, et beaucoup ont pris un mur. Nombreux sont ceux qui partent en Chine car le marché est saturé en France : ingénieur, événementiel, mode, architecte, musique. Shanghai est une ville branchée, beaucoup de gens y viennent pour créer leur boîte. Mais peu réussissent. Et c'est dur de se relever. C'est presque impossible de revenir.
 
Par peur de devoir affronter l'échec face aux siens ?  
Ils sont partis en conquérants, persuadés de réussir à l'autre bout du monde. Et deux ans après, ils se plantent. Mais au final, ils préfèrent galérer et se dire que un jour ça va marcher. Rentrer est un échec terrible !  
 
Pour ceux qui ne connaissent pas Shanghai, la ville évoquée dans le film est-elle telle que ou un peu stéréotypée ?
Nous montrons le Shanghai un peu bling bling certes, mais qui est bien réel. Les gens sortent beaucoup. Il y a beaucoup d'expats, de tous les pays (Anglais, Allemands, Australiens, Américains, Français,...). C'est une ville internationale plus que Pékin par exemple. Il y a également une vie populaire, où plusieurs familles se partagent les appartements, même si elle tend à diminuer. Tout comme l'existence de la vieille ville. Elle est magnifique mais se réduit à peau de chagrin. Les promoteurs la détruisent pour construire. Shanghai est le monde des écarts.
 
Pour se sortir de sa mauvaise passe, Rémy devra fair confiance à son guide, Yu, architecte comme lui..


Qu'est-ce qui vous a le plus marqué là-bas ?
Je voyage depuis que je suis gamin, j'ai pas mal tourné à l'étranger. Et c'est la 1ère fois que je me retrouve dans un pays où l'on ne se comprend pas du tout ! L'anglais est rarement parlé et je ne comprends pas un mot de chinois ! Certes, à Shanghai les gens parlent un peu anglais, mais pas tant que cela. Le plus dingue, c'est ça, ne pas pouvoir communiquer. Et c'est stressant, générateur de tensions. Et puis nous n'avons pas les mêmes codes, les mêmes valeurs, en tout cas pas sur les mêmes échelles. Pour nous, les notions de bonheur, confort et d'amour sont au-dessus de tout. Là-bas, ça passe après, ce qui compte c'est l'argent. Mon personnage arrive avec ses certitudes puis se remet en question, descend en bas de l'échelle puis remonte avec l'aide d'un chinois qui lui tend la main et le guide dans les traditions locales. C'est obligatoire à Shanghai d'être guidé. Arriver la fleur au fusil là-bas est la certitude de se planter.  
 

J'imagine que le tournage a dû être compliqué en raison des lois chinoises très drastiques en matière d'ouverture sur le monde ?  
C'est un miracle que nous ayons pu tourner le film. Tous les films qui se passent en Chine sont tournés à Hong Kong et Taïwan. Il y a un vrai savoir-faire là-bas, du matériel, ils sont professionnels, et ne censurent pas. En Chine continental, c'est impossible. Même pour La Vérité si je mens 3, ils sont restés 3 jours la caméra dans le coffre. Nous avons tourné 25 jours mais nous n'avons eu les autorisations que très tardivement. La manière de faire des films est différente. Notre équipe était 100% chinoise, sauf le réalisateur, le chef opérateur et un assistant. La productrice exécutive et le reste de l'équipe étaient chinois. Et ils ne parlent pas très bien anglais donc c'est compliqué de se comprendre. Et ce n'est pas les mêmes deals. Nous avons perdu des décors, des acteurs, des techniciens? C'est la loi du marché là-bas, la jungle. Le propriétaire du Club Bleu sur le Bund, où se passe une bonne partie du film, était d'accord pour nous louer son décor? jusqu'à ce quelqu'un d'autre lui propose davantage pour une réception. C'est ainsi.

Le club Bleu, situé sur le Bund, endroit où se réunissent les fêtards étrangers de Shanghai


Avez-vous pu évoquer la question des droits de l'homme avec la population locale ?
Ce n'est pas évident d'en parler et ce n'est pas le thème du film. Nous en parlons dans le film avec l'histoire vraie de cette petite fille qui se fait rouler dessus sans que personne ne s'arrête. Le personnage chinois du film me dit : "vous ne vous rendez pas compte, si quelqu'un s'arrête, il va avoir des problèmes. Il va devoir payer pour les frais de cette fille, il sera responsable. Sa vie est finie". En tant que Français et citoyens du monde, nous ne pouvons pas penser comme cela, c'est non assistance à personne en danger et la case prison. Malgré tout, les choses évoluent. Ce genre d'histoire n'aurait jamais fait scandale il y a deux ans. Aujourd'hui si. Le réseau social chinois qui s'appelle Weibo (mélange de Twitter et Facebook, ndlr) prend lui une importance dingue. Même si tout est censuré et surveillé, les protagonistes arrivent à contourner cela, avec un vocabulaire codé. L'homosexualité est également en train de changer. Les gens l'affichent encore plus, comme une provocation. Ils ne peuvent pas juste l'assumer comme chez nous. C'est une démarche, un art de vivre.  
En revanche, Tian'anmen et la révolution de 1989, ils ne connaissent pas ! Ils pensent que c'étaient trois étudiants, des hurluberlus? Ils n'ont pas accès à l'information. On leur a lavé le cerveau.  
 
Vous disiez avoir beaucoup voyagé, vous n'avez jamais eu envie de vous poser quelques mois quelque part ?  
Nous y songeons avec ma femme et les enfants, quand ils seront un peu plus grands. Nous aimerions bien être itinérants.  
 
"Itinérant", c'est incompatible avec votre métier, non ?
Un peu oui. C'est pour ça que je ne le fais pas aujourd'hui ! Mais je ne serai pas contre m'installer six mois à New York. Avec un projet : théâtre, jouer, réaliser? Et puis je pense qu'il faut partir de Paris, ça fait du bien de quitter le pays, pour mieux revenir.  
 
Votre carrière a démarré très fort avec Déjà mort, en 1997. La suite a été plus discrète, moins médiatique?
Les films médiatisés n'ont pas souvent marché me concernant. Je suis comme les autres, soumis à la loi du marché : si il n'y a pas d'entrées, le train passe. J'ai également fait des choix qui m'ont amené vers le cinéma d'auteur, dans lequel je me reconnaissais vraiment. J'ai refusé des choses, mais je ne regrette pas. J'ai aussi fait beaucoup de théâtre, qui est moins médiatique et prend beaucoup de temps. Mais je me porte bien ! Tant que j'arrive à vivre de mon métier, à faire des choses qui me plaisent, ça va. Comme Shanghai Blues. C'est sur Arte, je sais pertinemment que ça ne va pas cartonner mais j'ai aimé le rôle.  
 
(crédit : Marcel Hartmann)

La publicité pour un célèbre parfum, Terre de Hermès, vous a permis de garder le cap financièrement et finalement de pouvoir vivre de choses plus confidentielles?

C'est un hasard cette publicité, et ça fait huit ans que ça dure. ! Le parfum n'était pas destiné à marcher autant. Mais c'est vrai que ces droits qui tombent tous les ans font du bien, même ils sont loin de ceux des égéries célèbres. Cela permet de "tenir" les années où il n'y a pas énormément de choses. Il y a deux ans par exemple, je n'ai fait que du théâtre. Ça paye mais ça ne permet pas de gagner assez sa vie. Et c'est vrai qu'avoir des droits qui tombent me permet de m'y retrouver, et de ne pas faire des trucs que je n'ai pas envie de faire. Je n'ai jamais tourné pour l'argent. Mes proches me l'ont parfois reproché d'ailleurs. Mais je veux faire des films que je veux défendre après. Et puis lorsque que l'on signe pour un film, ce n'est pas écrit que ça marchera? Nous ne sommes pas responsables de cela, c'est pour cela que je veux passer derrière la caméra, pour tout maîtriser, tout assumer.  
 
C'est pour cette raison précise que vous allez au Festival de Cannes dans deux semaines ?  
J'ai effectivement réalisé un court métrage qui sera à Cannes, dans le cadre des Talents Cannes Adami 2013. Cela a été une révélation. J'aimerais ne pas m'arrêter là. Et pourquoi pas faire un long métrage sur le théâtre, un monde que j'adore : coulisses, loges, scènes, trac? Le dernier métro de François Truffaut ou To Be or Not To Be de Ernest Lubitsch gravitaient autour de ça. J'aime ces films. Et je suis également sur l'adaptation d'un livre, un road movie.
Jérémy Patrelle (www.lepetitjournal.com) jeudi 2 mai 2013
 
 
Shanghai Blues, Nouveau monde
Un film de Fred Garson avec Clément Sibony, Élodie Navarre, Samuel Jouy, Thierry Frémont?
Diffusion le vendredi 3 mai sur Arte, à 20h50, puis sur TV Monde (date non communiquée)

logofbinter
Publié le 1 mai 2013, mis à jour le 3 mai 2013
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