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CHANTAL THOMAS - "L’expatriation m’a été bénéfique"

Écrit par Lepetitjournal.com International
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 19 septembre 2013

Chantal Thomas est l'auteur des Adieux à la Reine, roman historique récompensé par le prix Femina et adapté au cinéma par Benoît Jacquot dans un des films français les plus primés lors des Césars 2012. A l'occasion de la sortie de son dernier roman, L'échange des princesses, l'un des livres évènements de cette rentrée littéraire, l'écrivain nous parle notamment de son expatriation aux Etats-Unis.

Née à Lyon en 1945, Chantal Thomas est directrice de recherche au CNRS, spécialiste du XVIIIe siècle. Auteur à ses débuts de plusieurs essais sur Sade et Casanova notamment, elle publie en 2002 son premier roman Les Adieux à la Reine qui raconte les derniers jours de la reine Marie-Antoinette du point de vue de l'une de ses lectrices. Après Le Testament d'Olympe en 2010, autre roman historique qui se tient au XVIIIe, Chantal Thomas vient de publier L'échange des princesses. Ouvrage instructif, livre à la symétrie jouissive, L'échange des princesses relate les expatriations forcées de deux princesses pour le bien de la paix franco-espagnole, toujours au XVIIIe siècle. La très jeune infante d'Espagne, Anna Maria Victoria (Marie Anne Victoire), qui n'a que 4 ans au moment de son départ pour Versailles, tombe follement amoureuse du Roi auquel elle est promise, Louis XV, et par conséquent de la France. Mlle de Montpensier, fille du Régent Philippe d'Orléans envoyée à Madrid pour épouser le prince des Asturies, sera pendant une très courte période Reine d'Espagne, pays qu'elle rejette notamment pour son austérité religieuse. Les deux jeunes princesses, aux comportements opposés, connaîtront un même destin tragique. 


LePetitJournal.com :Dans L'échange des princesses, on se retrouve comme pour Les Adieux à la Reine au XVIIIe siècle dans une atmosphère très féminine, sensuelle. Il y a aussi les thèmes de l'enfance, de la souffrance qui sont récurrents dans vos écrits. L'échange des princesses est-il le livre qui vous correspond vraiment le plus car il rassemble les thématiques et un cadre que vos affectionnez ?
Chantal Thomas : Quand j'ai découvert cette histoire de deux enfants qui sont échangées pour des raisons purement politiques et qui sont exilées de force, ce qui m'a donné envie d'écrire, c'est évidemment le caractère extrême et exceptionnel de cette histoire en miroir. Mais aussi peut-être d'abord, c'est que ce roman me permettait de poursuivre à écrire avec des thèmes qui me sont chers, la mise en scène de l'enfance, son mélange de vitalité et d'intelligence, de lucidité, dans un épisode historique. Ce sont des personnages dont le plus vieux à 15 ans, qui sont considérés en adulte et révérés comme des rois et des reines, mais qui en fait sont traités en objets. Il y a à la fois quelque chose de fastueux et de la solitude. Ce livre me correspond tout à fait car c'est la rencontre entre des thèmes auxquels je tiens depuis toujours, et un temps lointain mais que je trouve proche quand je commence à faire des recherches. Ce sont les mêmes thèmes qui parcourent L'échange des princesses ou La vie réelle des petites filles et même, par le côté un peu rêveur Les Adieux à la Reine.

Il y a aussi dans le livre la cruauté de la vie envers ces deux petites filles qui étaient appelées à devenir reine de France et d'Espagne. En quoi les destins tragiques sont-ils plus fascinants que les contes de fée ?
Ces épisodes d'Histoire que j'ai envie d'écrire sont, je m'en aperçois, toujours liés à des moments de vacillements, à des frôlements avec le désastre et même carrément à des chutes. C'est la manière dont se touche un univers qui paraît être un conte de fées et le tragique qui m'intéresse. Ce qui continue de faire le pouvoir des contes de fées et les légendes, c'est qu'ils mêlent les deux aspects. Le côté brillant, enchanteur, paradisiaque et la proximité du désastre.

Dans quelle mesure votre écriture a-t-elle évolué depuis Les Adieux à la Reine ?
Pour les Adieux à la Reine, je me tenais de très près à l'avancement des trois jours (ndlr : les trois derniers jours de Marie-Antoinette à la Cour). C'était mon premier roman et je m'étais très encadrée pour ne pas me perdre. Les Adieux à la Reine, c'est un livre que j'ai travaillé beaucoup car ce que je savais par les essais, je ne pouvais pas l'utiliser dans le roman. Au contraire même, il avait fallu presque que je tourne le dos à ce que les essais pouvaient m'apporter, pas pour les thèmes mais pour l'écriture. L'Echange des Princesses c'est l'aboutissement de trois livres que l'on peut voir presque comme une trilogie. C'est celui pour lequel j'ai été le plus à l'aise pour écrire. Le fait d'écrire au présent m'a libéré. Tout en restant dans un vrai respect des événements et des éléments d'érudition.

Cette rigueur historique et la précision des détails font que le lecteur n'est pas du tout perdu même s'il n'est pas un féru d'Histoire de France. C'était votre souhait d'écrire un livre accessible à tous et de faire connaître cette partie méconnue de l'Histoire de France ?
Oui, tout à fait. Quand je travaillais au CNRS, on avait écrit en 2007 un livre collectif que je codirigeais avec Denis Reynaud qui s'appelle Le Régent. On avait beaucoup travaillé sur les différentes facettes du personnage et la façon dont il est traité par ses contemporains et par la postérité. C'est ce qui m'a aidé quand j'ai écrit le roman à faire passer ces éléments de manière naturelle. Pour ces personnages extraordinaires, le Régent et sa mère la Princesse Palatine, mais c'est vrai aussi pour Philippe V d'Espagne et son épouse Elisabeth Farnèse, je voulais vraiment que l'on comprenne le contexte, ce qui était spécifique à leur époque, et en quoi ils étaient des individus uniques.

Comment expliquez-vous d'ailleurs que cette partie de l'Histoire ne soit que peu connue ?
La raison majeure c'est que l'histoire a mal tourné. Si le Régent avait vécu, il est quasi-certain que les mariages n'auraient pas été rompus. A sa mort, son successeur, comme lors de tous les changements politiques, a voulu effacer, piétiner, tout ce qu'il avait mis en place. Je suis certaine qu'après le départ de France de Marie Anne Victoire on n'a plus parlé d'elle. Pour d'autres motifs, cela a été pareil du côté de l'Espagne avec Mlle de Montpensier. Du temps même des contemporains, cet épisode a été gommé très vite car il rappelait la politique du Régent et que les gens ne voulaient pas en entendre parler. Pour les historiens, ça ne les a pas intéressés car ce sont des mariages qui n'ont donné lieu à aucune descendance. Ils les mentionnent mais très rapidement car ils concernent des petites créatures, pas des grands personnages. Si Philippe V avait vraiment déclaré la guerre à la France comme il le pense quand il apprend le renvoi de sa fille, là évidemment on en aurait parlé.

De quelle façon avez-vous travaillé sur ce livre ?
Il y a des phases de recherches distinctes de l'écriture. Toute la partie française, je la maîtrisais beaucoup plus dès le départ, et les recherches avaient été faites il y a assez longtemps. Je les ai évidemment réactualisées mais j'avais déjà beaucoup écrit la partie française avant de fouiller le côté espagnol. Ce qui est sûr c'est qu'il y a un certain temps entre regarder des cartes, des tableaux, dépouiller des correspondances, lire des journaux, et puis l'écriture. Je me suis rendu deux fois en Espagne, deux années de suite, des séjours assez longs. Au 1er séjour, j'ai consulté les archives de la gouvernante, et au 2e séjour, je ne pensais pas que ce serait aussi passionnant, tout ce qui concerne le Prince des Asturies : les lettres aux parents, le très bref échange qu'il a avec son épouse. Les visites de château, de lieux ont aussi beaucoup compté. Le plus fort pour moi a été L'Escurial (ndlr : l'ancienne résidence du Roi d'Espagne), de voir ce château-couvent démesuré et de se représenter l'angoisse qu'a pu ressentir la très jeune Mlle de Montpensier qui arrive de Paris et qui se retrouve dans cet isolement, sous le poids d'une religion extrêmement funèbre.

"Les livres et les films sont des objets fragiles qui peuvent disparaître très vite s'il n'y a pas de lectorat ou de public"

Vous avez enseigné aux Etats-Unis pendant plusieurs années. Pensez-vous que l'expatriation vous a aidée pour votre parcours d'écrivain ?
Je suis partie vivre aux Etats-Unis vers 1975 et j'ai réellement enseigné là-bas de façon continuelle pendant trois ans. Puis j'y suis revenue pour donner des conférences, faire des colloques. Au départ, j'avais passé ma thèse en France avec Roland Barthes et je me suis envolée pour New York le lendemain, mais seulement pour un mois. J'ai trouvé ça tellement bien que j'ai décidé de rester. Là, je n'avais pas de travail, j'ai donné des cours, j'ai fait comme j'ai pu et j'ai trouvé plusieurs postes de "visiting professor" à New York et en Arizona. J'ai enseigné notamment un semestre à Princeton, aussi à Barnard. Cette expatriation, c'était un choix qui a tout point de vue m'a été bénéfique car j'ai pu, non pas rompre, bien sûr, avec les essais et l'enseignement de Barthes, mais prendre une certaine distance et me sentir assez libre pour commencer à écrire. C'est là que j'ai commencé à écrire les nouvelles pour La vie rêvée des petites filles. Ensuite, j'ai fréquenté un peu ce que faisait Allen Ginsberg, je me suis cultivée et renseignée sur la poésie, ce qui existe très peu en France. Je dois dire que l'expatriation m'a été profondément utile, professionnellement et surtout dans la liberté d'écriture, dans la force de tenter des nouvelles expériences. Cela m'a permis de ne pas me laisser enfermée dans l'institution. Et ça j'en suis toujours aussi heureuse quand j'y pense et quand j'y retourne, car j'y retourne tous les ans. De l'autre côté, celui du lectorat, je trouve passionnant ce que me disent les lecteurs de l'étranger. J'ai donné par exemple des conférences et un cours à Tokyo, ça a été extraordinaire, en particulier sur Les Adieux à la Reine. On m'a posé des questions sur la Cour, le rite, le protocole que l'on ne m'avait jamais posées en France car évidemment au Japon, la tradition, le rite ont une toute autre signification.

L'adaptation des Adieux à la Reine a eu un joli succès critique comme public. Le livre a eu le Prix Femina, le film a été nominé et récompensé aux Césars. Y attachez-vous de l'importance ?
Ça me rend très heureuse. Je ne peux pas dire qu'avant j'y pense mais quand je vois que ça se produit c'est extraordinaire. Le Prix Femina a déclenché de nombreuses traductions, le succès du film a permis qu'il soit vu au Japon, au Canada, en Australie? Je suis très heureuse car à la fois c'est le signe d'une reconnaissance, mais aussi car les livres et les films sont des objets fragiles qui peuvent disparaître très vite s'il n'y a pas de lectorat ou de public.

Que lisez-vous en ce moment ?
Je lis justement un livre qui touche à ces questions d'exil et de rapport avec l'étranger, Le bleu des abeilles de Laura Alcoba. C'est le livre d'une femme qui est née et qui a vécu en Argentine, et qui raconte au présent son arrivée en France, son père étant resté en prison en Argentine. Elle rejoint après deux-trois ans d'absence sa mère qui s'était exilée en France, et elle raconte comment elle perçoit le monde, sa découverte de la France, notamment à travers la langue, par exemple avec la peur de montrer son accent.  C'est un livre que je recommande vraiment.
Yann Fernandez (www.lepetitjournal.com) vendredi 13 septembre 2013

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logofbinter
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