Drag et sciences spatiales, broderie connectée au cerveau, cuisine bourguignonne réinventée sur la côte Pacifique… La cuvée 2027 de la Villa Albertine ne manque pas de piquant. L'institution culturelle de l'ambassade de France vient de dévoiler les artistes et penseurs qui poseront bientôt leurs valises dans la région, pour une saison de résidences placée sous le signe de la curiosité et des rencontres.


Au total, sept projets ont été retenus pour la région consulaire couverte par l'antenne locale de la Villa. Tour d'horizon de ces créateurs que l'on croisera peut-être l'an prochain, au détour d'un atelier, d'un studio ou d'un coin de baie.
Sept projets, sept univers
Difficile de faire plus inclassable que Nelly Ben Hayoun Stépanian. Designer d'expériences au SETI Institute — l'organisme qui guette les signaux extraterrestres —, cette artiste et cinéaste franco-algéro-arménienne a déjà monté un orchestre composé de scientifiques de la NASA et fondé une université gratuite nichée dans des sous-sols de boîtes de nuit. À la Villa, elle s'attaque à L'Arrache-cœur de Boris Vian, qu'elle entend transformer en une expérience queer où le drag rencontre les sciences spatiales.
Clara Daguin, elle, rentre presque à la maison. Née en France mais élevée dans la Silicon Valley, la créatrice a fait de la lumière un fil à coudre : ses pièces truffées de LED et de fibres optiques ont habillé Björk et illuminé un tableau de la cérémonie d'ouverture des JO de Paris 2024. En résidence, elle veut approfondir le dialogue entre broderie et neurorobotique, et sonder ce que deviennent l'artisanat et le corps à l'heure des interfaces qui relient directement le cerveau à la machine.
Le duo Pauline Gouablin et Mélia Roger travaille, lui, à hauteur d'oreille. Ingénieure du son passée par le cinéma et désormais doctorante en arts sonores, Mélia Roger pratique ce qu'elle appelle une écoute empathique du vivant : micros plongés dans l'eau, capteurs collés à l'écorce des arbres, pour saisir ce que nos oreilles laissent échapper. Avec sa complice, elle viendra tendre l'oreille à des écosystèmes menacés pour en dresser une cartographie sonore.
Révélée par Curiosa, son premier long-métrage consacré à la muse et photographe Marie de Régnier, la réalisatrice Lou Jeunet quitte cette fois le boudoir pour les fourneaux. Son projet : un film inspiré par M.F.K. Fisher, figure tutélaire de la littérature gastronomique américaine, pour faire dialoguer les tables de Californie et de Bourgogne — deux terroirs où le vin et la bonne chère tiennent lieu de langue commune.
Tout juste auréolé du prix Marcel-Duchamp 2025, le peintre Xie Lei est l'un des noms les plus en vue de la scène hexagonale. Installé à Paris depuis une vingtaine d'années, cet artiste né en Chine compose des toiles oniriques peuplées de corps flottants, sans genre ni visage nets, baignés de verts phosphorescents. Sa résidence le mènera à explorer la coexistence des communautés asiatiques et queers de la baie — un terrain qui prolonge l'ambiguïté et la fluidité au cœur de sa peinture.
Venu de Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo, Maisha Maene illustre une autre facette de la sélection : celle, francophone et mondiale, que la Villa revendique. Ce cinéaste afrofuturiste s'est fait remarquer avec Mulika, où un « afronaute » surgit dans le cratère d'un volcan, sur fond de richesses minières dont la population locale ne voit jamais la couleur. En résidence, il poursuivra son enquête au long cours sur la technologie, l'énergie et l'extraction des ressources.
Figure majeure de la photographie contemporaine, enfin, l'Égyptien Youssef Nabil colore à la main ses tirages en noir et blanc, à la manière des affiches de l'âge d'or du cinéma égyptien. L'exil, la mémoire et la nostalgie irriguent une œuvre exposée du Centre Pompidou au Palazzo Grassi de Venise — et qui fera de lui, en 2026, le premier photographe invité au musée d'Orsay. Son nouveau projet, mêlant film et photographie, réunira deux traditions que tout semble éloigner, le jazz et la danse hula, comme vecteurs de mémoire et d'identité, au fil d'un périple qui le conduira jusqu'à Hawaï.
Une résidence pas comme les autres
Pour les nouveaux arrivants qui découvriraient le nom de la Villa Albertine, un mot d'explication s'impose. Créée en 2021, cette institution de l'ambassade de France aux États-Unis, soutenue par le gouvernement français et la Fondation Albertine, ne ressemble à aucune autre résidence d'artistes.
Ici, pas d'atelier fermé ni d'obligation de produire une œuvre à date fixe. Le principe fondateur tient en une formule : la liberté d'explorer. Pendant un à trois mois, les résidents mènent un travail de recherche et d'immersion sur le terrain, à la rencontre de chercheurs, de communautés et d'institutions locales. L'idée est de faire naître des collaborations et des perspectives nouvelles, qui se concrétiseront souvent après le séjour.
Le modèle a fait ses preuves : en cinq ans, le programme a accueilli plus de 370 artistes et intellectuels. Pour 2027, ce sont une soixantaine de créateurs qui ont été sélectionnés à l'échelle du pays, répartis dans près de vingt-cinq villes et régions américaines.
Qui choisit les résidents ?
Le processus de sélection est tout sauf anodin, et l'antenne locale a tenu à le mettre en lumière. La région est décrite par l'équipe culturelle comme un aimant pour les amoureux de liberté en tous genres — poètes, militants, visionnaires, entrepreneurs — et comme une mosaïque culturelle où l'art côtoie aussi bien les fresques murales que les festivals de lumière.
Pour bâtir la cuvée 2027, un jury d'experts américains et de représentants français a été réuni. Côté américain, on y retrouve des figures de premier plan des grandes institutions de la baie : Naz Cuguoglu, conservatrice d'art contemporain à l'Asian Art Museum ; Christa Cesario, anthropologue et directrice de la programmation publique au Yerba Buena Center for the Arts ; Kathleen Maguire, directrice de l'engagement public au SFMOMA ; Michelle Witt, à la tête du Meany Center for the Performing Arts ; ainsi que Melanie Desliens et Dolly Chammas, membres fondatrices de la Villa Albertine locale et administratrices de la Fondation Albertine.
Du côté français, le jury réunit Célia Hinard, adjointe à la direction des résidences, Valérie Brisset, consule générale de France, et Rouksana Simjee, directrice de l'antenne locale de la Villa.
Cette configuration n'est qu'une pièce d'un dispositif plus large : à l'échelle nationale, dix jurys ont été convoqués dans les métropoles où la Villa Albertine est présente, réunissant près de cinquante personnalités du monde culturel américain. Leurs choix ont ensuite été soumis à un jury final international, présidé cette année par Glenn Lowry, directeur émérite du MoMA de New York.
Et maintenant ?
Les sept résidents prendront leurs marques au fil de l'année 2027. D'ici là, la liste complète de la cuvée — bien au-delà de notre seule région — est à découvrir sur villa-albertine.org. De quoi suivre, dès aujourd'hui, les créateurs qui viendront bientôt nourrir le dialogue franco-américain à deux pas de chez nous.
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