

Vivre à l'étranger, c'est s'ouvrir à une nouvelle culture, et parfois à un environnement religieux différent. La découverte d'autres croyances peut être une révélation, et changer le regard que l'on porte sur sa spiritualité et la pratique de sa foi
© Les and Dave Jacobs/cultura/Corbis
Curiosité et enthousiasme sont d'excellents atouts pour les expatriés fraîchement débarqués de l'avion pour découvrir leur pays de résidence. Aller vers les autres, étudier leur culture, permet un enrichissement personnel et favorise une bonne adaptation. La découverte de pratiques religieuses différentes est souvent marquante, que l'on soit ou non pratiquant, et peut déclencher des questionnements sur soi. Pour Big Jim, "être expat, c'est quand même une chance unique d'essayer de comprendre comment pensent et fonctionnent d'autres frères humains qui sont porteurs de valeurs religieuses différentes".
Découvrir autre chose
Gilles a vécu un an à Bali : "La place de la spiritualité au quotidien dans l'ile m'a interpellé sur notre rapport au sacré en Occident (ou plutôt l'absence du sacré), sur la place que l'on accorde au destin, à la nature, sur notre façon d'accepter ou non la vie, la mort. Cela m'a troublé". Pierre est issu d'une famille athée : "Dans mon enfance, en France, il m'arrivait pourtant d'aller tout seul au catéchisme ou à la messe, simplement pour découvrir et partager les même choses que mes voisins, mieux les comprendre et me sentir plus intégré dans le village. Néanmoins, la religion (quelle qu'elle soit) et la cruauté qu'elle permet trop souvent de justifier m'a toujours effrayé, même si je lui reconnais un certain nombre de bienfaits par ailleurs. A mon arrivée en Thaïlande, j'ai retrouvé dans le bouddhisme des principes de vie chers à mon c?ur. Aussi, le bouddhisme n'étant pas à proprement parler une religion, je me suis d'autant plus facilement laissé séduire. Mais cela n'empêche que, comme en France, si je vais au temple, c'est plus par curiosité ou pour partager des moments et des actes importants avec ma compagne et sa famille que par pure religiosité personnelle. L'enseignement dit 'du Bouddha' m'intéresse, et je considère qu'une partie est profondément ancrée en moi, mais je ne suis pas plus attiré (religieusement parlant) par les reliques et les lieux de culte ici, que je ne l'étais en France. J'ai d'ailleurs tendance à dire plus souvent que 'je me reconnais dans le bouddhisme', plutôt que 'je suis bouddhiste'".
Joël vit au Laos : "Bien que baptisé, je n'ai de catholique que l'appellation. Si je crois au divin, l'Eglise m'exaspère. Quand je suis arrivé il y a six ans en Asie, ma plongée dans la culture locale m'a fait découvrir le bouddhisme, religion du quotidien, petite philosophie du vivre-ensemble. Si je ne me considère pas comme bouddhiste per se, j'en apprécie les enseignements, les rituels, les symboles. Alors que les églises obscures et mystiques m'impressionnaient et que le poids de ce Dieu omniscient m'effrayait presque, les temples bouddhistes ont toujours été pour moi des lieux d'émerveillement et de tranquillité."
Aller au delà des clichés
Pour Marie, de Dubaï, ?l'expatriation est une très bonne occasion de découvrir d'autres cultures et religions de l'intérieur, en échangeant avec des croyants locaux, en suivant des formations, en visitant leurs lieux de culte. L'Islam par exemple, fait beaucoup moins peur à Dubaï qu'en France. Les musulmans avec lesquels j'ai l'occasion de discuter sont "comme nous" et pas comme ceux montrés par les médias occidentaux?. Roger, lui, juge sévèrement la pratique religieuse au Cambodge. Pour lui, "le bouddhisme est effectivement une religion dans le sens ou les hommes se rassemblent autour des temples qui régissent la vie sociale des villages et des villes?et c'est tout! La spiritualité que l'on pourrait en attendre est pratiquement inexistante? Les gens observent les rites sans les comprendre simplement pour 'faire partie' de la communauté?un peu comme les catholiques d'il y a 60 ou 70 ans en France se rendaient à la messe du dimanche, baptisaient leur enfants et leur faisaient faire la communion pour le qu'en dira-t-on!"
Place de la laïcité
"Avoir habité dans des pays où la religion est inscrite dans la constitution et où sur votre passeport vous devez être musulman, chrétien, juif... ce qui a une influence sur le choix de votre travail, votre possibilité de participer à la vie politique... me confirme qu'un Etat laïque est la meilleure des solutions", explique Nathalie. "Par contre, l'intégrisme laïque comme on le voit en France n'est pas intelligent car il coupe de la culture". Elle poursuit : "Je trouve le rapport à la religion en Asie du Sud-est assez juste, car tout en étant très pratiquants, ils sont respectueux des autres religions. Il y a des maisons aux esprits partout, même au Lycée français de Bangkok, école laïque, ce qui ne me gène pas du tout. En revanche, ça me gène que certains instits craignent de prononcer le nom de Jésus pour parler de Noël, car ils ont peur d'outrepasser la laïcité..."
A Dubaï, "pas d'école laïque, les cours de religion sont obligatoires pour les musulmans dans les écoles étrangères, mais pas pour les catholiques", rappelle Marie. David, aux Etats-Unis, a été frappé par la place de la religion : "L'Amérique rurale est composée d'une société très groupée, que ce soit par religions, préférences, sport, clubs, ou autres activités, 'faire partie du groupe' est très important. Dans la Bible Belt (ceinture de la Bible) où je vis, 85% des Américains sont chrétiens et il est de bon ton d'appartenir à une communauté religieuse. Le choix est vaste, d'ailleurs. On vous demande très vite de préciser quelle est votre communauté religieuse, c'est pour nous un peu choquant".
Se rappeler d'où l'on vient
Découvrir la spiritualité des autres semble pour beaucoup être un chemin pour redécouvrir sa propre religion. Pour Joël, finalement "le rapport avec le bouddhisme m'a réconcilié avec la foi de mes origines, les enseignements n'étant finalement pas si éloignés (amour, respect des autres). Influencé par toutes mes expériences, mon rapport au divin est aujourd'hui syncrétique". Pour Richard C., qui a vécu au Maroc et à Pékin, "le fait de quitter son pays, sa famille, ses amis, conduit à des sentiments contradictoires: à la fois une volonté de découverte d'un autre monde et une nécessité de se rappeler d'où l'on vient. En clair : des racines et des ailes? Lors de ma vie en France, je n'avais pas de motivation particulière à aller à l'église, ou a fortiori à m'impliquer dans des activités de catéchisme ou d'aumônerie. A l'étranger, me sentant français, de religion catholique, j'ai eu besoin (et le plaisir) de me retrouver avec des gens partageant une même histoire, des mêmes valeurs. D'ailleurs c'est passionnant de comparer sa pratique religieuse et sa foi avec celles du pays d'accueil. Il y a une universalité des valeurs (au moins pour les 3 religions du Livre) même s'il y a de grandes différences dans les façons de vivre sa foi".
Pour Big Jim : "Quand on est jeune expatrié, on pourrait facilement être tenté par l'intégration: on mange local, on consomme local, on vit local, on s'assoit local, on mime local, on apprend à parler la langue, on apprend la géographie locale, l'histoire locale... Tout ça est assez facile quand on est jeune et plein d'enthousiasme, on est attiré et motivé par l'exotisme de l'altérité. Tous ces changements sont assez faciles car finalement ils sont assez superficiels. Mais quand il s'agit de toucher à des choses plus profondes comme la religion, c'est plus délicat, car cela vient à renier (je ne l'écris pas négativement) une partie de sa culture pour en choisir une autre. Ça peut être douloureux. J'ai fini par comprendre qu'il y a des valeurs qui me sont propres et que je ne souhaite pas particulièrement abandonner au profit d'autres. Pour paraphraser M. Sartre quant à l'amour, ils ont fait les gestes de l'autre mais l'autre n'est pas venu. Bref, vivre dans un pays musulman m'a surtout renvoyé à ma propre culture et donc à ma religion que, par différence et opposition, j'ai mieux appréciée. Cheminement classique donc, où en allant vers l'autre je suis allé vers moi même". 
Une pratique religieuse différente à l'étranger ?
Beaucoup soulignent le dynamisme et même le rôle social des paroisses francophones de l'étranger. Pour Richard, "il ne faut pas négliger l'aspect social de la messe dominicale où l'on retrouve les copains? Contrairement à la France, il y a une ambiance jeune et famille à l'église, même si l'on peut toujours regretter certains comportements un peu tradi?". Marie confirme : "les paroisses où nous sommes passés sont très communautaires, très accueillantes". Valérie, a ?toujours été croyante avec de gros moments de doutes quand même. Mais quand je vivais dans le 16e à Paris et que je voyais ces personnes coincées, qui se regardaient les uns les autres en se critiquant (!!) je ne voulais pas faire partie de cette communauté.... En revanche, en expat, la paroisse était plus attrayante, ouverte, heureuse... Des rencontres avec des pratiquants et des curés loin, très loin d'être moralisateurs, ont changé ma vision de la religion, au point que nous avons décidé, bien des années après notre mariage civil, de nous marier religieusement".
Mathilde, protestante, mariée à un catholique, estime que "ce sont essentiellement les enfants qui ont 'changé' notre pratique, à savoir un investissement dans la paroisse 'un peu plus grand' (fréquentation, éveil à la foi, groupe de discussion). Avant de partir en expatriation, nous allions à la paroisse protestante pour les cultes et pour l'école biblique des enfants. A l'étranger, le choix consistait entre fréquenter une église protestante anglaise, certes culturellement proche de notre sensibilité mais pour ma part, complètement incompréhensible (déjà que j'ai du mal à comprendre ce que demande Jésus en français, alors en anglais !!!!) et une église catholique française où le rituel m'était étranger mais pas la langue... Et puis fondamentalement, si je parle de 'culture religieuse' c'est bien parce que dans notre couple, s'il y a des différences, elles ne nous semblent pas essentielles comparées au message du Christ."
Pour Nathalie, "En Jordanie, faire partie de la 'communauté chrétienne' que ce soit par l'église, par des groupes de réflexion (conférences par les pères de l'Ecole biblique de Jérusalem...), avait un sens très fort car on y a rencontré des Jordaniens qui sont devenus des amis. Ça a aussi bousculé ma foi et m'a fait me mettre en recherche (je cherche toujours d'ailleurs...). Plus tard, le contact avec le bouddhisme, notamment dans l'approche de la méditation et du 'vivre pleinement le temps présent' a été également un sacré booster de foi!!! Alors OUI, vive les mélanges de culture et de foi qui nous évitent d'être sclérosés..."
Quel message envers les enfants ?
Pour Olivier G., de Bombay : "Vivre à l'étranger nécessite un investissement personnel plus marqué, pour pouvoir transmettre à nos enfants une éducation religieuse. Simplement, parce que nous ne bénéficions pas ici d'enseignement religieux à l'école, ou des scouts? Cet investissement personnel vis-à-vis de nos enfants est d'autant plus nécessaire que l'on souhaite leur faire comprendre et ?'positionner'' notre religion par rapport à celles des pays dans lesquels nous vivons. Je me souviens de mon fils me disant : ?moi, je connais plein de dieux : Ganesh, Jésus,...'. Alors nous sommes devenus des membres actifs de notre chère paroisse. On m'aurait dit ça il y a quelques années, je n'y aurais certainement pas cru !"
Mathilde estime que le contact avec d'autres religions est une richesse pour les enfants, "d'autant plus quand les différences sont expliquées. La compréhension -et donc l'acceptation- des différences permet d'appréhender, d'investir le monde, de s'y sentir chez soi !! L'apprentissage de la différence religieuse, c'est déjà un bon début pour les enfants. Donc le bouddhisme est vécu chez nous comme de la diversité en plus, une richesse, d'autres chemins possibles..." Richard a eu l'envie de faire l'expérience de l'aumônerie, "une possibilité de s'impliquer pour partager ses valeurs avec la jeune génération dans un contexte étranger, lointain de la France?".
Cette question de l'identité est cruciale aussi pour Big Jim : "Le temps passant, les moyens aidant (ce n'est pas neutre), la connaissance de soi s'approfondissant, l'expatrié que je suis abandonne l'idée d'intégration pour se contenter de celle d'insertion. Et c'est là aussi que l'on peut aider nos enfants, en comprenant les ressorts qui nous sous-tendent et ceux qui sous-tendent nos amis bouddhistes, raëliens, musulmans, franc-maçons... Nos enfants sauront alors faire le tri quand ils en seront capables afin... d'aller vers eux mêmes."
MPP (www.lepetitjournal.com) lundi 6 février 2011
Lire aussi :
de notre édition de MILAN ? Rencontre avec le Père Olivier Plichon, prêtre de la paroisse francophone de Milan
de notre édition de BANGKOK ? Vivre la foi catholique dans la cité des Anges
de notre partenaire Femmexpat : Un mariage, deux religions et éducations
Site des Missions étrangères de Paris : http://www.mepasie.org
Aumoneries francophones : http://www.aumoneries-francophones.cef.fr/
Et les articles de nos éditions locales qui traitent de la religion :
BANGKOK - Les Thaïlandais : Bouddhistes ou animistes ?
Entre "phis ", gris-gris et autres cultes des génies, il nous est souvent difficile de déterminer en Thaïlande où commence le bouddhisme et où il s'arrête. Mais pour une majorité de Thaïlandais, ce n'est pas un problème : tout cela relève d'une seule et même religion
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