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OPINION : La solidarité qu'ils n’ont pas pu tuer

Par Lepetitjournal République Dominicaine | Publié le 30/10/2017 à 17:55 | Mis à jour le 17/11/2017 à 17:00
Photo : Rafael Leonidas Trujillo à droite et son frère Hector (Negro) Trujillo au centre avec le représentant du pape à gauche.
Une histoire populaire sur le massacre haïtien de 1937

Une histoire populaire sur le massacre haïtien de 1937

En octobre 1937, l'un des génocides les plus atroces de l'humanité et les moins connus a été exécuté : entre 15 000 et 20 000 haïtiens ont été cruellement assassinés a la machette dans la zone frontalière de mon pays, la République dominicaine.

Bien que ce massacre ait été documenté par de multiples sources, y compris le témoignage de nombreux survivants et de quantités de dossiers internationaux, l'État ne l'a jamais reconnu. Pire encore, ils ont caché l’histoire réelle comme un moyen de garder la population d'origine haïtienne, sur le sol dominicain jusqu'à ce jour, loin de la vérité.

Je suis Amín Pérez, sociologue, membre de l'École des sciences sociales de l'Institut d'Etudes Avancées de l’Université Princeton. Je suis né en 1984 à Saint-Domingue et comme la plupart des gens de ma génération, j'avais vaguement entendu parler de ce massacre. Enfant, je n'ai jamais cherché à savoir comment ou qui a mené à l'extermination de cette population uniquement en raison de leur origine ethnique. Les gens ont commenté l'existence d'une fosse commune à quelques mètres de la colline qui bordait la maison de mes arrière-grands-parents à Puerto Plata, une province du nord de la République dominicaine. J'ai grandi sans savoir ce qui s'est réellement passé là-bas et je savais seulement que je ne devais pas me rapprocher de cet endroit quand je jouais à proximité.

Je me suis récemment intéressé à écouter le témoignage de ma grand-mère. Certains disent que c'est dans les moments de crise que l'on est amené à remettre en question son histoire et cette fois n'était pas différente.

Quand ma grand-mère à failli mourir d'une crise d'asthme, j’ai été incité à lui demander plus de détails sur ses souvenirs de ce massacre. Les expériences de cette femme d’origine rurale, qui a vécu cette boucherie inhumaine, confirment non seulement que notre histoire officielle est une fraude, mais explique aussi pourquoi un appel à la solidarité entre les dominicains et les haïtiens représente un danger pour les responsables de la Nation.

Ma Grand-mère est née en 1924 à Ranchete, un petit village situé au nord de la République dominicaine, non loin de la frontière avec Haïti. Elle s'appelle Anadilia Jiménez, bien que chez nous, nous la connaissions tous comme Aleja. Elle est la plus âgée de sept frères et sœurs, son père, Don Toño, était un petit propriétaire terrien de cette région. Il possédait plusieurs parcelles sur lesquelles il récoltait du café, du cacao et des tubercules.

Anadilia Jmenz en 1937

Anadilia Jimenez en 1937

Quand ma Grand-mère est née, cette partie du Cibao jouissait d'un haut degré d'autonomie politique et économique vis-à-vis du pouvoir central de Santo Domingo. Un flux quotidien constant de personnes d'un côté comme de l'autre de la frontière, échangeait une réciprocité sociale, depuis la fin du XIXe siècle. Les Haïtiens vivaient dans des villages proches tels que Marmolejos, Ranchete, Laguna Salada, Monte Llanos et Bajabonico. Ils cultivaient du café et du cacao, coupaient la canne à sucre et plantaient du manioc avec quoi ils fabriquaient du cassave qu’ils vendaient dans le village. On voyait fréquemment des enfants haïtiens dans les écoles dominicaines et le commerce se pratiquait entre Dominicains et Haïtiens. La formation de familles biculturelles, l'utilisation quotidienne de l'espagnol et du créole, et les échange de musique et de religion contrastaient avec le genre de frontière conçue par les élites et les intellectuels de la capitale.

Comme le souligne l'historien Richard Turits, dans son livre Fondements du Despotisme, ces élites voulaient dépeindre «la présence haïtienne ... comme une« invasion pacifique »mettant en danger la nation dominicaine. Cette «invasion» était censée «haitianisée» et «africanisée» la frontière dominicaine et ainsi rendre la culture populaire dominicaine plus sauvage et plus retardée, en injectant des mœurs africaines dans la composition sociale dominicaine. » Des règlements d'État visaient à freiner cette sociabilité, en réglementant le flux migratoire à travers l’imposition de taxes sur les voyages et les permis de séjours des deux côtés de la frontière. Mais cette politique n’était évidemment pas respectée par la population qui n'adhérait pas à ces règles. En effet, elles étaient basées sur des préjugés raciaux et des barrières sociales que des gens, qui ne vivaient même pas dans la zone, voulaient imposer.

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Anadilia Jiménez en 1937

 

L’un des cas parmi ceux qui refusaient d’obéir, était celui de ma grand-mère. En effet Aleja ne le percevait pas comme une «invasion» d'étrangers ou ne croyait pas que les gens étaient inférieurs à elle parce qu'ils étaient noirs.

Ma Grand-mère sympathisait avec Antoine, l'un des travailleurs haïtiens, qui travaillait dans la ferme familiale. Dans les champs, tout le monde l'appelait Antonio, mais il lui était plus agréable de l'appeler par sa prononciation créole : Antwann. Don Toño, le père de ma grand-mère lui donna un « conuquito », un petit terrain où il cultivait et récoltait du cacao et du café. Antoine avait le meilleure élevage de poules de la région, poules qu'il échangeait avec la communauté pour autres choses que de l'argent. Il gagna rapidement la confiance des gens et sa popularité grandissait par sa personnalité amicale et ses compétences professionnelles. Contrairement aux autres haïtiens qui vivaient dans la région depuis des décennies, Antoine n’y était que depuis cinq ans. Il n'avait ni femme ni enfants et la population du village était sa seule famille.

Pendant les premières nuits de la fin de 1937, cette coexistence fut radicalement transformée par la sombre turbulence d'un mandat politique. Le dictateur Rafael Leónidas Trujillo ordonna l'extermination imminente de tous les habitants d'origine haïtienne vivant dans les zones frontalières du pays.

Le 28 septembre, trois cent personnes ont été tuées dans une ville appelée Bánica. C’était inattendu, il n'y avait aucun avertissement ni aucun signe de tension. L'État, par envie de domination politique et raciale, déclencha les forces de la haine qui ont perpétré ce massacre. À cette fin, Trujillo mobilisa l'armée et pour que cela ressemblât à un soulèvement populaire, il y eu peu de décès par balle. Leur méthode était de tuer avec des machettes ou de grands bâtons en bois. Certains ont pu s'échapper et d'autres ont été piégés lorsque, le 5 octobre, l'Etat dominicain décida de fermer la frontière et de procéder au massacrer, dans les eaux de la rivière Massacre qui sépare Haïti de la République dominicaine.

Aleja, ma Grand-mère, m’a révélé que, devant sa maison, « les haïtiens passaient avec tous leurs vieux meubles, leurs draps, leurs vêtements, tout ce qu'ils pouvaient porter sur leurs épaules. Ils prenaient le chemin de Marmolejos, et quand ils arrivaient au carrefour de Guayacanes à Mamey, c'était la fin pour eux. C’est au bas de cette colline et près de ma maison, qu’ils ont été massacrés. Les pauvres Haïtiens, mon Dieu, n'ont eu aucune chance ! Ils ont été frappés à la tète à l’aide de gros bâtons et plus tard jetés dans un trou, un énorme trou. Ils les ont tués et les ont jetés là-bas. Il s'agissait de les faire disparaître ».

Le carnage dura des semaines, et dans certains endroits, des mois. Les militaires dominaient dans cette violence physique, mais parfois ils ne se montraient pas. Aleja m’a dit qu'ils arrivaient au milieu de la nuit dans les maisons où ils savaient qu'il y avait une longue coexistence entre haïtiens et dominicains, comme dans les communautés de Ranchete, Cabia et Bajabonico. L'armée obligeait les populations locales à participer aux assassinats, cela semble être le cas avec mon arrière-grand-père. Ma grand-mère m’a dit qu'elle n’a jamais su s'il avait tué quelqu'un quand ils l'ont emmené au sommet d’une colline, à Unijica, à la maison de son beau-père, Don Tibio. Elle se souvient avoir entendu la rumeur selon laquelle les travailleurs de la boucherie du village ont abattu un grand nombre de personnes d'origine haïtienne.

Mais, au fur et à mesure que ces brutalités étaient menées, cette histoire de terreur a également eu un revers de la médaille dans laquelle la solidarité et la résistance ont été décisives. Des historiens comme Edward Paulino, Lauren Derby et Amelia Hintzen ont montré combien cette solidarité était cruciale et ont signalé que des civils comme des militaires ont été tués pour avoir refusé l'ordre de tuer des Haïtiens.

Grand- mère a vu beaucoup de personnes les aidés à s'échapper: «Ils les ont cachés dans les maisons afin que les gardes ne puissent pas les voir. Papa a donné à Antoine de l'argent pour partir, mais la milice d’État l'a attrapé sur le chemin. « En essayant d'échapper vers Haïti, Antoine a été pris au moment de traverser la rivière Yaque et a été assassiné par Cornelio, un autre employé de la ferme de ma grand-mère. Après cela, Cornelio n'a jamais été accueilli de nouveau dans cette maison.

La douleur et la peur ont suivi les mois après cet événement horrible. Ma Grand-mère m’a dit que les gens du village étaient tellement choqués. Ils ne pouvaient pas comprendre la signification de tant de violence contre des personnes qui avaient travaillé dans les mêmes endroits qu’eux et même ceux qui y sont nés et qui ont grandi là-bas. À l'école, ils ne pouvaient pas en parler et la peur devenait secrète: «Oh dieu, les gens étaient tristes, très tristes, si triste que je ne peux guère le décrire. Nous avons continué à parler de cela au village, mais entre nous. Savez-vous pourquoi tous ces innocents ont été tués? Trujillo voulait en finir avec la relation et la vie normale que nous avions avec les Haïtiens ».

Ma Grand-mère avait raison ! Ce génocide a été le début de la division entre les populations dominicaines et haïtiennes et les responsables de l'Etat ont déclaré la guerre à cette coexistence. Dans leur empressement à perpétuer leur hégémonie politique, la classe dirigeante dominicaine tentait de rendre invisible la logique sociale qui créent la communauté, à travers des récits déformés et des décisions politiques troublantes qui cherchaient à créer des antagonismes.

Depuis ce massacre, le rejet constant de toute forme de communauté entre les deux populations a été institué. La coupe de la canne à sucre en République dominicaine est scrupuleusement réservée aux Haïtiens. Ils ne les tuent pas physiquement, mais socialement et tout est fait pour leur nier leur droit à la vie, en les fixant des conditions sociales et professionnelles les plus sordides sur terre, sans possibilité de revendiquer leurs droits. Tout est fait pour éviter leur socialisation avec la population dominicaine, réduisant leur existence strictement aux confins des bateyes (une sorte de camp de concentration) qui entourent encore les champs de canne à sucre.

Aujourd'hui, comme en 1937, nous avons été amenés à croire que ces deux populations sont incompatibles. Comme si l'anti-haïtianisme était la définition de ce qui est dominicain. Ce rejet par les élites dominicaines très hétérogènes vient remplir une fonction: légitimer l'injustice sociale en divisant les classes ouvrières et en constituant un faux ennemi. Comme si le racisme découle du cœur de ceux qui le vivent. Le but a été de dissimuler la responsabilité de l'État dans la misère sociale dans laquelle ils vivent en exacerbant les tensions entre les «Eux» et les «Nous», entre les «Noirs» et les «Autres».

Loin d'être juste une affaire du passé, cette histoire hideuse continue de faire partie de l’actualité aujourd'hui. En septembre 2013, un décret de la Cour constitutionnelle, la plus haute instance judiciaire de la Nation, a ordonné la révocation de la citoyenneté dominicaine aux hommes, aux femmes et aux enfants nés d'au moins un parent haïtien entre 1929 et 2007. Par la force de la loi, le véritable but de l'Etat est de rendre la coexistence entre les deux peuples, illégale. Aujourd'hui, comme avant, la véritable peur des élites dominicaines, réside dans la pratique transgressive de la solidarité et de la coexistence pacifique parmi les peuples qui brouillent les frontières et transcendent leurs visions politiques en les remplaçant par les principes d’hospitalité, en bref, par l’humanité.

Ma Grand-mère m’a ouvert les yeux sur la façon dont cette cohabitation entre dominicains et haïtiens était troublante pour l'État. Mais aussi la façon dont une version populaire de ce massacre nous a apporté des leçons cruciales sur le pouvoir. Son histoire rend visible le processus social qui a façonné la volonté de continuer à vivre ensemble. Chaque jour dans le pays, la position officielle est dépassée, c'est ce que j'ai observé dans la ville de mon enfance, Santiago, où j'ai passé du temps à aider mes grands-parents à vendre des provisions alimentaires dans leur épicerie.

Récemment, les résidents d'un quartier populaire ont désobéi à un ordre de la mairie en expulsant la police municipale qui se préparait à arrêter et à déporter des Haïtiens qui y vivaient et y travaillaient. Je l'ai également vécu il y a quelques mois, en menant des travaux sur le terrain dans les champs de canne à sucre du pays. Là, j'ai trouvé la réponse que je cherchais, de la façon dont, malgré l'animosité créée par l’élite entre les populations des deux pays, la plupart du temps, ce qu’elle cherche ne se produit pas. La réponse est simple : ces populations sont imprégnées de l'expérience de la communauté que j'appelle le socialisme des gens. Ce n'est pas un problème politico-idéologique, beaucoup moins un problème de moralité inhérente à un groupe culturel particulier, c'est plutôt une solidarité qui tend à se développer au sein d'une communauté en raison d'une situation historique commune de domination. La force de ce lien social émerge dans les conditions quotidiennes de précarité, consciemment et inconsciemment, créant des idéaux de justice communale et structurant et donnant un sens à la vie collective, en dépassant les intérêts particuliers des élites. La plupart du temps, c'est dans ces villes intérieures confinées à la ségrégation où de nouvelles nuances de solidarité découlent du sentiment de vivre et de combattre les mêmes conditions de misère. Et c'est dans ces champs et ces bateyes où la question n'est plus d'où vous venez, mais plutôt ce qui nous permet de rester ensemble et d'où nous pouvons frapper.

Ma Grand-mère aura bientôt quatre-vingt-treize ans, et elle n'a pas encore fait le deuil de la perte de son amie Antoine. L'Etat dominicain n'a jamais pu détruire son amour pour la construction d'une communauté. Les habitants de l’ile Quiskeya ont payé un prix très élevé pour leur liberté - un prix trop élevé pour continuer à laisser les politiciens piéger le sens de leur histoire et à imposer des limites qui déshumanisent les relations sociales des deux peuples.

Amin Perez

Amin Perez

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