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CREOLE-FRANÇAIS : Avec quelle langue Dessalines a-t-il trahi Toussaint

Par Lepetitjournal Haiti | Publié le 18/11/2017 à 16:25 | Mis à jour le 08/12/2017 à 14:49
Photo : Sonthonax
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Renforcer les idées nouvelles sur l’aménagement du Créole et du Français en Haïti

 

Il faut remonter à Sonthonax dans sa publication de la liberté générale des esclaves le 29 août 1793 pour trouver une publication officielle rédigée en créole et en français sur une même page. La société esclavagiste de Saint Domingue connaissait un réaménagement sociopolitique et économique qui, du même coup, demandait un réaménagement linguistique. Pour que les esclaves soient pleinement informés du nouvel ordre de choses, il fallait le leur dire dans la langue qui était comprise par eux tous, c’est-à-dire le créole. Langue inscrite dans la problématique de la liberté et qui correspond au sens que les anciens esclaves lui donnaient. Toutefois, cela n’a pas empêché les pères fondateurs de rédiger l’Acte de l’indépendance uniquement en français. Donc, en considérant la langue comme ciment de l’identité nationale, la volonté de construire un avenir commun avec les créolophones n’a pas existé chez nos élites dès le départ. En ce sens, l’approche de la question linguistique que nous proposons est plutôt socio-économique tout en soulignant que le créole ne doit pas être utilisé comme un instrument politique.

Avec quelle langue Dessalines a-t-il trahi Toussaint Louverture ?

Toussaint et Dessalines

Toussaint et Dessalines

Le biais psychologique des élites est clair dès 1804 et ce biais, mutatis mutandis, se répercute au sein des masses. Biais psychologique qui prétend qu’on peut diriger sans aucun savoir et en s’entourant de bons secrétaires. Biais psychologique qui en même temps considère que l’acquisition du savoir ne peut venir que de la langue française. On s’explique le comportement de certains parents qui voient dans le créole une langue inférieure. Ce sentiment d’infériorité se traduit ainsi : « En 1989, le père analphabète d’un élève de la classe de préscolaire, fâché de voir son fils perdre son temps à l’école avec des « vye ti-tonton » résumait assez bien une position assez largement répandue en concluant ainsi son intervention :

«  Pour moi, disait-il, je serai satisfait de l’école quand je verrai mon enfant lire en français dans un gros livre “. »  

Problématique qui a une certaine audience même chez  des progressistes comme Denel Sainton de Train matinal de Radio Zenith qui, il y a quelques jours, insistaient encore pour que leurs enfants locuteurs créolophones prononcent le « u » et non le « i » en disant « utilize » et non « itilize » en créole. Il est nécessaire de prendre en compte cette aliénation pour la mise en place d’un immense programme de reconfiguration du cerveau haïtien afin de pouvoir avancer dans la modernité et la civilisation.

C’est bien en créole que Dessalines trahit Toussaint Louverture en le livrant au général Brunet lors de sa rencontre avec ce dernier le 20 mai 1802 à Saint Marc. Suite à cette rencontre, Brunet devait écrire au général Rochambeau :

« Le général Dessalines s’est enfin ouvert à moi et m’a dit que Toussaint ne s’était jamais servi de lui que comme une bête de somme, que dans toutes les assemblées qui ont eu lieu il n’avait jamais été appelé et il croyait percevoir que Toussaint le craignait plus qu’il l’aimait ; il désire avoir un rendez-vous avec le général en chef.»

Depuis cette rencontre entre Dessalines et le général Brunet, le sort de Toussaint Louverture était scellé. La rencontre subséquente de Dessalines avec le général en chef Leclerc eut lieu les 5-6 juin 1802 au Cap. Toussaint Louverture est arrêté le 7 juin 1802 et déporté en France. La corruption de Dessalines par Brunet est documentée car ce dernier a noté qu’il a récompensé Dessalines avec du vin, des liqueurs, des cadeaux pour son épouse et 4 000 francs pour ses officiers. Aussi embarrassants et révélateurs qu’ils soient sur la complexité de la nature humaine, ces faits ne diminuent en rien la volte-face de Dessalines quatre mois plus tard en octobre 1802 quand il apprend que les Français avaient rétabli l’esclavage à la Guadeloupe le 16 juillet 1802 et voulaient le faire à Saint-Domingue.

Ces révélations du général Brunet sont d’autant plus importantes qu’elles ne visent pas à diviser les officiers de l’armée indigène. Elles ne sont pas confectionnées dans ce but pervers puisque Brunet les fait dans une correspondance au général Rochambeau. Ces faits remis à jour par l’historien Philipe Girard à partir de documents d’archive ne sont pas nouveaux. On les retrouve déjà dans Thomas Madiou, Antoine Métral et Isaac Louverture (fils de Toussaint Louverture) et dans Joseph Elisée Peyre-Ferry. Pourtant le refus de savoir des noiristes haïtiens les maintient dans leurs illusions qu’ils transmettent aux nouvelles générations et ces dernières les répètent sans la moindre intelligence, comme des perroquets, en créole et en français. Tout le mal haïtien est là, pas seulement dans l’ignorance qui est cultivée mais surtout dans le refus de savoir qui est enfoncé dans les têtes de la jeunesse à coups de marteaux. De Dessalines à Duvalier, le pouvoir personnel et la tyrannie sont les modèles d’organisation de la société.

Dessalines dit en créole « je suis le seul noble » et Duvalier reprend son héritage en disant en français :

 « Le Dessalinien que je suis ne reçoit jamais de leçon, il en donne, comme il sait en donner, comme il en a donné depuis qu’il était jeune homme jusqu’au jour où je vous parle où il est président à vie de la République d’Haïti. »

Cette trahison de Toussaint Louverture par Dessalines faite en créole ne saurait être un fait isolé dans les luttes de pouvoir qui se mènent en Haïti. Le pouvoir absolu a fait que nos aïeux se sont entretués depuis l’assassinat de Dessalines jusqu’à celui de Capois-la-Mort, héros de Vertières, le 19 octobre 1806. Mais nos aïeux ont surtout massacré les vrais combattants. Dans le Sud, ils ont pour noms Jean Panier, Janvier Thomas, Gilles Bénech . Dans le Nord, ce sont Sans-Souci, Jasmin, Macaya, Sylla, Petit-Noël Prieur, Mathieu, Jacques Tellier, Vamalheureux, Cacapoule, Mavougou, etc. Dans l’Ouest, la répression sévit contre Lamour Dérance, Courjolles, Mamzèl, Halaou, les disciples de Romaine Rivière, alias Romaine la prophétesse, et Gingembre Trop Fort. Dans le Nord-Est, ses chefs ont pour noms : Appolon Beaujour, du Haut-du-Trou ; Lafleur, de Fort-Liberté ; Trou-Canne, de Sainte Suzanne ; Jean Charles Daux et Chateaubriand, etc.

On trahit dans toutes les langues.

Tous seront fusillés sous les ordres de Dessalines et de Christophe en 1802 pendant que ces derniers étaient des généraux combattant pour la France. Il n’empêche que le combat pour la langue créole a sa raison d’être. Le créole n’a pas empêché Jean-Baptiste Conzé de livrer Charlemagne Péralte aux Américains le 1er novembre 1919. D’ailleurs, préparant le dépérissement d’Haïti au 20e siècle, en apprenant du directeur de la City Bank en Haïti en 1912 que les dirigeants haïtiens parlaient français, le Secrétaire d’État américain William Beryan Jennings n’avait pas hésité à s’exclamer « What ! niggers speaking french »  (Quoi ! des nègres parlant français).

Des « cerveaux lents » isolent la question linguistique

Une conscience claire des enjeux demande de signaler ces points pour empêcher que des « cerveaux lents » isolent la question linguistique aujourd’hui. De la naissance à la mort, les individus assument cette succession de malheurs qui ne donnent pas à une large portion de la majorité de la population des actes de naissance et encore moins des actes de baptême, mariage et décès qui sont rédigés en français. Ou encore « les classes dominantes à travers l’église et l’appareil judiciaire dotaient les citoyens appartenant à la paysannerie d’un acte de naissance « paysan » ou les affublaient de noms avec des terminaisons en « ius » par exemple comme Elius, Kajus etc. pour bien les cataloguer dans l’échelle sociale.» Cet acte de naissance paysan restera en vigueur jusqu’en 1991 et ne sera supprimé que sous le gouvernement du président Aristide. Il n’empêche que tous les actes de naissance « paysan » n’ont pas été changés et l’économiste Thomas Lalime de Montréal s’en rendait bien compte en 2016 en comparant le sien avec un acte de naissance québécois.

On trouve des actes de naissance « paysan » écrits en français comportant une phrase du genre « lequel nous a présenté un enfant de sexe féminin, qu’il déclare être son fils légitime, né ... ». Il ne s’agit pas de cas de folie mais d’incidents manifestes qui nuisent à l’identité de la personne. Ces cas ne concernent pas uniquement la campagne mais aussi la ville. « L’un des plus connus a été celui de l’ancien Premier ministre désigné, Éricq Pierre, qui n’a pas été ratifié par le Parlement haïtien parce que, disaient quelques parlementaires d’alors, dans certains de ses documents officiels, il n’y avait pas de « q » dans l’orthographe de son prénom. »

Nous avons appris à dire « Pito nou lèd nou la »  (NDLR: Riche vilain vaut mieux que pauvre gentilhomme) plutôt que de résoudre les problèmes, c’est-à-dire à donner une formation en créole aux parents pour leur permettre de lire l’acte de naissance rédigé par l’officier d’état civil.

Par-delà les actes de naissance rédigés en français avec des erreurs qui empêchent par la suite le fonctionnement normal des individus dans la société, la langue de communication pose des questions sérieuses à l’intelligentsia haïtienne obligée malgré elle de constater le spectacle d’un peuple en fuite. Dans tous les cas, la réalité de la diaspora aux États-Unis et en République Dominicaine force l’imposition d’autres moyens de communication. Près d’un demi-million d’Haïtiens vivent en République Dominicaine depuis plus d’une décennie et il y a plus d’étudiants haïtiens dans les universités dominicaines parlant espagnol que dans les universités haïtiennes.

Comparant les préférences exprimées par les élèves en 1979 et en 1995 pour les langues, l’enquête menée par le linguiste Yves J. Joseph donne les résultats suivants :

 

« Quant à la préférence pour la langue, le français est en recul : de 72 % en 1979 à 29,9 % en 1995. L’anglais, pour les élèves/95, est le premier choix absolu : près du tiers. En combinant les réponses, la variable « français » se retrouve dans 42,4 % des réponses alors qu’on dénote une préférence pour la langue anglaise dans 41,4 % des réponses. Chez les adultes, la langue française demeure la plus belle, avec 40 % de réponses. Cependant, on peut remarquer que l’espagnol vient au second rang. Chez les élèves/95 et les adultes, le créole vient après les autres langues. La valorisation linguistique sur les plans social et éducatif n’a manifestement pas atteint son but. Le choix du créole comme « la plus belle langue » est même en baisse : de 16 % en 1979 à 12,5% en 1995. »

 

Avec l’augmentation de l’émigration des jeunes aux États-Unis d’Amérique, en République Dominicaine et en Amérique Latine, les créolophones haïtiens sont appelés à parler plusieurs langues dans la problématique de Goethe qui disait : « Celui qui ne connaît pas les langues étrangères ne connaît rien de sa propre langue ».

La reprogrammation du cerveau haïtien est nécessaire

L’hégémonie du français dans la société haïtienne ne doit pas conduire à se laisser prendre dans la ruse, la perfidie et nombre de procédés diaboliques pour endormir le peuple en prétendant revendiquer « tout en créole » en laissant les structures socio-économiques et politiques fascistes telles quelles. Tout comme il l’a fait avec le vodou en se faisant passer pour un « lwa » dit « 22 zo ». Duvalier s’est servi de la culture populaire pour mieux opprimer le peuple. Ce « lwa 22 zo » ou « lwa » de la zombification a maintenu intacts les fondamentaux de la société d’exclusion. Ce « lwa 22 zo » ou « lwa » de la zombification, fait que l’État haïtien ne lève pas le petit doigt contre les prévaricateurs duvaliéristes.

En effet, l’avocat franco-haïtien Jacques Salès, cette étoile du barreau de Paris, recruté par le gouvernement haïtien pour rapatrier les millions volés par les Duvalier (dont les 400 millions de dollars américains volés entre 1981 et 1986), a été sidéré de voir qu’un frère de Michel Bennet a continué de lui faire des transferts de millions de dollars au Luxembourg sous le gouvernement de Prosper Avril en 1988. C’est toujours ce « lwa 22 zo » ou « lwa » de la zombification ne parlant que créole qui est à l’œuvre quand des criminels duvaliéristes comme Luc Désir sont pardonnés par le gouvernement de Raoul Cedras. Il importe donc d’être vigilant pour ne pas être pris dans cette supercherie réactionnaire qui est sans limites et sans morale. Il n’y a jamais eu conflit entre le créole et le français dans la gouvernance fasciste en Haïti.

S’exprimant en créole, le dictateur Duvalier de sa voix nasillarde disait « Map fè bounda kamoken yo pase nan paswa » tandis que le docteur Jacques Fourcand, directeur de la Croix-Rouge haïtienne, déclarait le 26 avril 1963 :

« Le sang coulera à flot comme jamais auparavant, la terre brûlera du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Il n’y aura ni lever ni coucher du soleil — seulement un immense brasier montant jusqu’au ciel, dont les flammes se verront jusqu’aux Bermudes. Ce sera le grand massacre de notre histoire, un Himalaya de cadavres. »

Milou Drouin

Milou Drouin au peloton d’exécution

Il y a plutôt complémentarité au niveau des valeurs qui sont véhiculées dans les déclarations faites dans les deux langues par le fascisme « noiriste » de Papa Doc et le fascisme « mulâtriste » de Baby Doc. Il ne faut donc pas se laisser mystifier et laisser le créole être manipulé pour mieux maintenir le peuple sous une féroce oppression sinon sous une marginalisation intentionnelle.

Le retour des cadres expatriés et la lutte contre la corruption

L’aménagement du créole et du français en Haïti aujourd’hui demande une reprogrammation du cerveau haïtien autour de deux éléments : le retour des cadres expatriés au cours de la dictature des Duvalier et l’utilisation optimale du levier essentiel constitué par les transferts monétaires de la diaspora et son pouvoir d’achat. Primo, en ce qui concerne le retour des cadres, la situation s’est dégradée. Avec 81.6% de ses cadres expatriés en 2007, Haïti est le premier pays au monde en termes de fuite de cerveaux [13]. Cet indice a encore augmenté après le tremblement de terre de 2010 et a atteint 83.4% en 2012. L’économie haïtienne devient progressivement une économie de « diasporés » pour utiliser le néologisme d’Emile Ollivier.

Avec moins de 5 pour cent de la terre enregistrée dans un cadastre national, la propriété de la terre est obscure et ne permet pas l’investissement dans l’agriculture. Il importe de repenser la question des droits de propriété pour qu’ils ne soient plus aussi nébuleux afin que les Haïtiens naturalisés de la diaspora qui constituent la source la plus importante de capitaux pour Haïti n’aient pas toutes les tracasseries du monde pour investir.

Deuxio, le rôle émancipateur des transferts monétaires avec tous les effets multiplicateurs que l’on connait. Les chiffres de transferts pour la période allant de janvier à octobre 2017 indiquent un montant de transferts financiers de 2.4 milliards de dollars américains, soit 31% du PIB. Ces montants transférés ne tiennent pas compte de ceux ramenés en espèce par les émigrés en visite au pays. Aucune statistique fiable n’existe sur les taxes collectées par le gouvernement sur ces transferts. Ces taxes sont supposées servir à financer le Fonds national d’éducation (FNE) et la mise en œuvre du Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (PSUGO). Toutefois, les dépenses publiques en éducation en Haïti ne représentent que 3.5% du PIB, ce qui est inférieur à la Jamaïque où elles sont pratiquement le double, soit 6.4% en 2012. De plus, le PSUGO n’a fait que servir de nouveau gisement pour la corruption en permettant à des fausses écoles de collecter 90 dollars par tête pour des écoliers fictifs.

Selon le journal New York Times, une vingtaine de millions de dollars manquaient déjà en janvier 2012 au point que le patron de la compagnie DIGICEL s’en était offusqué et demandait un audit des fonds collectés. Il n’y avait aucune transparence dans la gestion des 5 centimes par minute pour les appels téléphoniques entrants, soit 3 millions de dollars par mois et le même montant sur les transferts. Cela signifie qu’au mois de janvier 2012, le FNE devait disposer du montant de 36 millions de dollars puisque les nouvelles taxes ont commencé à être collectées le 15 juin 2011. Le président Martelly mentionne plutôt le montant de 16 millions pour la période juin 2011-Janvier 2012. L’éducation dispensée par le PSUGO aussi bien en créole qu’en français a servi à enrichir un petit groupe.

Antoine Atouriste, directeur de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC), a vérifié 500 écoles parmi les 7 000 enregistrées dans le programme et a constaté que 121 parmi elles sont en situation d’irrégularité. Soixante-douze (72) de ces responsables d’écoles ont été inculpés et l’enquête se poursuit. Loin de tout sens de la justice, l’éducation caricaturale a continué dans son exagération et même en exhibant ses moyens de dilapidation en créole et en français. Selon un rapport de l’Union des parents d’élèves progressistes d’Haïti (UPEPH) couvrant la période 2012-2014, « plus de 2 500 pseudo-écoles impliquées dans le Programme sont l’œuvre d’un réseau de fonctionnaires du Palais national et de plusieurs députés et sénateurs de la 49e Législature. Ces parlementaires proviennent de six départements comme la Grand’Anse, le Nord, l’Artibonite, le Nord-Ouest, le Centre et l’Ouest. »

Comme le dit Charles Tardieu, expert en éducation :

 « Les écoles du PSUGO, ouvertes à la hâte, sans aucun souci pédagogique ou de réussite des enfants ne semblent répondre qu’à un seul objectif : afficher le plus grand nombre d’enfants scolarisés possible, quelle que soit la qualité de l’enseignement dispensé ou les conditions d’accueil. On peut conclure que les écoles du PSUGO, précipitant les écoliers vers l’échec, reproduisent les écoles « borlettes » dénoncées dans les années 1980 par le ministre Joseph C. Bernard et représentent un véritable désastre éducationnel. Ces adolescents poussés frauduleusement vers l’échec représentent un danger pour la nation haïtienne lorsqu’ils réaliseront comment certains dirigeants les ont utilisés à des fins d’enrichissement illicite et seront tentés de verser dans la délinquance.»

psugo

Représentation du PSUGO de la presse libre

Une fois que la société aura mis fin à l’impunité, la contribution financière de la diaspora pourra jouer son vrai rôle. Cela commencerait par l’assouplissement des contraintes du crédit, les investissements sociaux, humains et physiques, la diminution des inégalités, et la réduction de la pauvreté. La diaspora peut aussi participer à travers l’achat de bons spéciaux (diaspora bonds) à la construction d’Haïti en investissant une infime partie de ses épargnes dans des titres offrant des taux d’intérêts supérieurs à ceux proches de zéro qu’elle reçoit actuellement dans les banques américaines. Les Haïtiens travaillant aux États-Unis estimés à plus d’un million en investissant 500 dollars américains par tête dans les « diaspora bonds » pourraient ainsi gagner des rendements annuels de 5% et permettre à Haïti d’avoir l’équivalent de 600 millions de dollars américains pour l’investissement.

La diaspora constitue enfin un marché pour les exportations haïtiennes de « biens nostalgiques ». En effet, nombre de produits agricoles sont consommés par 90% des Haïtiens expatriés au rythme annuel de 800 dollars américains par tête, soit un total annuel de 285 millions de dollars. D’ailleurs, certains Haïtiens conscients de la demande s’associent avec des parents et des amis vivant en Haïti pour investir dans ces secteurs. C’est le cas dans la production de riz dans la vallée de l’Artibonite en Haïti. Le tourisme fait aussi partie des « biens nostalgiques » qui sont achetés par la diaspora haïtienne. En effet, 70 pour cent des 254 000 touristes qui ont visité Haïti en 2011 étaient des Haïtiens de la diaspora. Ces Haïtiens touristes dépensent entre 1 000 et 5 000 par tête pour chaque voyage.

Les sursauts périodiques qui animent la question de l’aménagement du créole et du français en Haïti ne peuvent pas masquer l’intérêt que suscite la question pour tous ceux et celles intéressés à un avenir meilleur pour Haïti. L’ordonnancement systématique de cette question sans laquelle aucun progrès durable ne peut avoir lieu demande de la cohérence, un élément qui nous fait défaut dans notre histoire de peuple depuis plus de deux siècles. Loin d’être une simple question linguistique, il s’agit d’une question hautement psychologique. Un dispositif doit être mis en place pour que les créolophones ne soient pas considérés inférieurs aux francophones. Les travaux de Noam Chomsky apprennent bien que « la linguistique est une branche de la psychologie ».

Selon le Fonds monétaire international (FMI), en Haïti « les dépenses en éducation et santé sont respectivement de 2,1 et 1,4% du PIB, contre 3,8 et 3,4% en moyenne dans les autres pays de la région. Différemment des tendances régionales, les dépenses dans le secteur de la santé à Haïti ont en fait baissé depuis 1997, allant de 2,5% du PIB en 1997 à 1,4% en 2009 ».

L’expansion du créole se fait surtout à travers la voie orale grâce aux « 697 stations de radio rien que sur la bande FM, dont 347 sont illégales » selon Jean Marie Altéma le Directeur général du Conseil national des télécommunications (CONATEL).Ce créole oral a ses limites. Son vocabulaire est pauvre. Souvent, le discours est médiocre et ne contribue pas au relèvement culturel des créolophones. On est loin de la démarche d’un Jean Dominique avec son discours cohérent et savant sur Radio Haïti Inter. Rappelons que Jean Dominique a été le premier à introduire le créole à la radio en Haïti et à œuvrer pour sa sophistication particulièrement dans le domaine lexical.

Éviter de devenir un peuple défait

L’aménagement du créole à tous les niveaux de la société doit être fait dans la perspective de mettre fin au « pays en dehors » et à la création d’un nouvel ordre historique mettant fin à celui inventé depuis 1804 basé sur la marginalisation des masses de cultivateurs. Toute la question est là. Il ne faut pas se leurrer. On peut être un usurier ne parlant que créole et prêter aux marchandes ne parlant que créole également à des taux d’intérêt usuraires variant entre 20% par mois et 5% par jour. Les Cacos mercenaires qui dévalisaient les plantations entre 1910 et 1915 conduits par des chefs de bande tels que Chapuzet, Codio, etc. à la solde des Cincinnatus Leconte, Oreste et Charles Zamor, Davilmar Théodore ne parlaient que créole. La surexploitation peut continuer même quand tout le monde parle la même langue créole.

L’aménagement du créole ne doit pas être une démagogie et servir à une unité de façade pour maintenir l’édifice socio-économique et politique désuet. Haïti a besoin d’une rupture totale avec le passé mais cette rupture ne doit pas faire tomber dans les mécanismes totalitaires du populisme qui remontent aux Zinglins de Soulouque ou aux Tontons macoutes des Duvalier.

On a vu des masses de démunis, machettes à la main, déferler dans les rues de la capitale en 1915 avant l’Occupation, en réclamant leur part du gâteau social. Cette lame de fond a continué et a été exploitée par Duvalier pour créer sa milice de Tontons macoutes ou encore par les chimères pour protéger le pouvoir d’Aristide contre l’armée. La république d’Haïti s’est affaissée sur elle-même avec ce populisme ravageur de gouvernements de tyrans qui depuis 1804 estiment qu’ils n’ont de compte à rendre à personne et qu’ils sont les seuls nobles ou les seuls chefs.

On peut établir un dispositif permettant graduellement d’aménager l’enseignement en créole à tous les niveaux jusqu’à l’université pour certaines filières telles que le droit, la littérature, l’anthropologie, bref les sciences sociales et économiques tout en encourageant les élèves à apprendre le français, l’anglais et l’espagnol. J’insiste sur le mot graduellement. Puis, des cours de français et d’anglais intensifs peuvent être donnés aux étudiants désireux de poursuivre des carrières en médecine, pharmacie, chimie, physique et dans l’industrie. Mais pour cela, les fondamentaux de la société doivent changer. Il importe peu que l’enseignement soit fait en créole si 88.7% des élèves en CM2 ont entre 15 et 20 ans [31] et si on rencontre des élèves en 6e année fondamentale (6.AF) de plus de 20 ans. En l’an 2000, la moyenne d’âge des élèves en 6e année fondamentale (6.AF) était de 16 ans.

Comme disait Goethe, « Am anfang war die tat » (au commencement était l’action). Actuellement l’allocation des ressources ne permet pas la croissance et le développement et il faut un changement à ce niveau. Isoler la question linguistique de la question socio-économique et politique, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Il faut avoir le budget permettant non seulement de former les professeurs pour enseigner en créole mais aussi pour avoir les ouvrages traduits en créole afin que les étudiants puissent lire. Sinon, c’est de la mascarade purement et simplement. On sait que 80% des professeurs n’ont reçu aucune formation professionnelle et que la moitié des professeurs dans le secteur public n’ont pas les qualifications élémentaires.

D’ailleurs sans le changement socio-économique et politique, l’amélioration de la formation scolaire des Haïtiens ne profitera qu’à d’autres pays. L’exode des cerveaux continuera comme avant car « l’amélioration de l’éducation sans élargissement des perspectives économiques favorise l’émigration.»

LESLIE PEAN

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Samedi 18 novembre 2017

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