

L'exposition ?Portraits de prisonniers. Science et propagande pendant la Grande guerre? proposée par le Musée historique de Francfort en collaboration avec l'Institut français d'histoire en Allemagne et l'Institut Frobenius, se consacre à un thème souvent négligé dans l'historiographie franco-allemande : celui du destin des soldats coloniaux qui ont combattu du côté de la France lors de la 1ère Guerre Mondiale. La conférence de presse du 10 septembre ouvre une exposition originale qui va accorder une nouvelle dimension à ces soldats de l'oubli.
Ahmed ben Ab del Kader - Spahi auxiliaire - © Frobenius Institut
Une exposition qui relie deux commémorations
L'année 2014 donne lieu à plusieurs commémorations qui ont marqué l'histoire de l'Europe et aussi celle de Francfort, dont le centenaire du début de la Grande Guerre. Mais dans le cas de Francfort, cette année donne aussi l'occasion de fêter la fondation de l'université Goethe en 1914. L'exposition ?Portraits des prisonniers. Science et propagande pendant la Grande guerre? (Gefangene Bilder. Wissenschaft und Propaganda im Ersten Weltkrieg), lie les deux événements, comme souligne Jan Gerchow, directeur du Musée historique de Francfort. Il explique : ?le déclenchement de la guerre en 1914 a ouvert de nouvelles perspectives et possibilités aux chercheurs malgré les privations. Ainsi, l'intervention en Europe des soldats venants des colonies d'Afrique et d'Asie a donné l'occasion aux scientifiques allemands d'étudier, dans une tradition colonialiste, leurs cultures. Surtout les anthropologues, les linguistes et les musicologues s'intéressaient alors à ces prisonniers de guerre ? dont Leo Frobenius?. Ethnologue de formation, avec un passé agité d'agent secret au Soudan du Sud, Leo Frobenius se rend dans des camps de prisonniers de guerre qui avaient été spécialement installés pour des prisonniers ?exotiques?. Après 1925, Frobenius devient professeur d'ethnologie à Francfort, une matière toute jeune à l'époque. Il emmène avec lui une grande collection des photos prises dans les camps de prisonniers coloniaux. Récemment redécouvertes par les chercheurs de l'Institut Frobenius à l'université de Francfort, ces photos constituent le socle de l'exposition.

(Photo MS lepetitjournal.com/francfort)
Portraits de prisonniers venant d'Afrique du Nord et de l'Ouest : ?force noire? ou ?honte noire? ?
Le commissaire de l'exposition, Benedikt Burkard, explique que la structure de l'exposition ?Gefangene Bilder? met l'accent sur cinq aspects différents du sujet, qui partent tous de dix portraits de prisonniers français, venant d'Afrique du Nord et de l'Ouest. Le visiteur se rend d'abord dans une rotonde où il peut découvrir les photos de ces cinq prisonniers qui sont d'une qualité et précision extraordinaires pour l'époque. Cette partie de l'exposition apporte un éclairement sur la tradition de la ?Force Noire?, les troupes coloniales apparaissant déjà en 1900.
Une deuxième partie examine ?la fascination et la propagande? dont ces soldats deviennent l'objet : au cours de la guerre, la fascination initiale pour l'aspect exotique de ces troupes se transforme en refus. En réaction à la propagande française des ?Barbares allemands?, le gouvernement d'outre-Rhin fait circuler la campagne de la ?schwarze Schmach? ou bien ?honte noire? qui dénonce l'intervention des troupes africaines en Allemagne comme vrai acte ?barbare?. La réalité des camps est différente : les prisonniers coloniaux se retrouvent dans des camps spécialement installés pour eux, sous l'expertise des scientifiques comme Leo Frobenius. Le gouvernement allemand essaie de tenir compte des besoins des prisonniers musulmans, afin de les détourner pour qu'ils mènent la guerre contre les empires coloniaux. Ainsi, ils construisent par exemple une mosquée dans le camp de ?Wünsdorf? dans le Brandebourg et plus tard, Frobenius fera même déménager le camp en Roumanie, pour des raisons climatiques.

Une dernière partie de cette exposition est vouée aux souvenirs de cette entreprise. Comment les différents partis ont-ils traité la mémoire de cette entreprise ? Le souvenir dans les pays africains reste ambivalent. En Allemagne, la propagande raciste de la ?honte noire? se poursuit pendant l'occupation française de la Rhénanie et plus tard aussi. La France élève des monuments pour ses soldats africains, avant que ce sujet ne tombe dans l'oubli après l'indépendance des anciennes colonies dans les années 60.
Coopération franco-allemande et histoire croisée
Les organisateurs de l'exposition ont eu à c?ur de rappeler à la mémoire cet épisode souvent passé sous silence de l'histoire franco-allemande. Pierre Monnet, directeur de l'Institut français d'histoire en Allemagne souligne surtout la dimension franco-allemande de l'exposition : ?c'est l'étroite coopération entre chercheurs français et allemands ainsi que les recherches dans les archives des deux pays qui a permis de réunir de très bons résultats pour pouvoir alimenter l'exposition?. Ce travail d'histoire croisée a permis d'apporter de nouvelles perspectives sur un sujet qui était, selon Pierre Monnet, ?longuement méconnu par la recherche française?.
Melina Stein (www.lepetitjournal.com/francfort), mardi 16 septembre 2014
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L'exposition se tient jusqu'au 15 février 2015 au Musée historique de Francfort. Le programme culturel autour de l'exposition comprend des colloques, lectures et films, tout comme une journée franco-allemande pour les élèves, lors de l'Armistice du 11 novembre.
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