Édition internationale

DANY LAFERRIERE - Vingt-huit ans après "Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer", "Journal d’un écrivain en pyjama"

Écrit par Lepetitjournal Francfort
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 19 mai 2016

De nombreuses années se sont écoulées depuis la publication du bestseller québécois de Dany Laferrière en 1985 ?Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer?. Entre temps celui-ci a embrassé la carrière de journaliste pour Radio-Canada ou La Presse, il est retourné en Haïti, sa terre natale qu'il avait fuie en 1976 pour raisons politiques et il a été élu à l'Académie française sans en posséder la nationalité. Malgré le succès, peu de choses ont changé, le lieu de lecture préféré de Dany Laferrière est toujours sa baignoire, lorsqu'il n'est pas en voyage.

En avril 2016, Dany Laferrière, écrivain et chevalier de la Légion d'honneur était pour la première fois à Francfort pour la tournée de promotion de ?Journal d'un écrivain en pyjama?, publié en 2013 et traduit dans de nombreuses langues, dont l'allemand. A cette occasion, l'écrivain à succès d'origine haïtienne a lu des extraits de son livre à la Romanfabrik de Francfort. Ses lecteurs ont pu faire la connaissance d'un intellectuel de renom. Lepetitjournal.com/francfort a réalisé son interview. Rencontre.

(Photo CT lepetitjournal.com/francfort)

 

Lepetitjournal.com/francfort : De quoi parle ce "Journal d'un écrivain en pyjama" ? 

Dany Laferrière : Il s'agit d'un essai, une sorte de lettre à un jeune romancier. J'y raconte ma vision de la lecture et de l'écriture. On y trouve 182 petites chroniques qui abordent des questions pratiques comme comment commencer un roman, qui évoquent aussi des souvenirs d'enfance ou proposent des réflexions philosophiques. En fait, pour cet ouvrage, j'ai voulu descendre dans la salle des machines du bateau, car je considère la littérature comme un bateau. J'ai voulu voir comment tout cela fonctionnait, aller de point en point, d'image en image et d'exemple en exemple. J'ai voulu analyser le processus de l'écriture qui a occupé les trente dernières années de ma vie.

Donc l'écrivain en pyjama, c'est vous ? Vous écrivez en pyjama ?

Ça m'arrive oui. Mais j'ai surtout choisi ce titre parce qu'il est imagé. J'aime les titres un peu langoureux, jamais ennuyeux. Vous l'aurez d'ailleurs remarqué avec mon premier roman ?Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer?.

Est-ce qu'on ressent vos origines haïtiennes dans cet ouvrage ?

Peut-être. On voit bien que c'est un Caribéen qui a écrit certains passages. Je mêle toujours réalité et fiction. Je pense en même temps que j'écris, du coup certains souvenirs se retrouvent ça et là. Les lecteurs aiment savoir à qui ils ont affaire même s'il ne faut pas que ma présence soit trop envahissante, il faut qu'ils puissent s'identifier au personnage. S'ils veulent lire une bibliographie, ils peuvent l'acheter. Donc oui, mes origines se ressentent un peu, il y a des exemples personnels mais je m'appuie aussi sur d'autres écrivains comme Choderlos de Laclos. Je parle des lectures qui m'inspirent car c'est très universel comme thème, la lecture. 

Comment vous est venue l'idée d'écrire ce manuel pour apprentis écrivains ?

J'étais en Haïti, peu de temps après le tremblement de terre de 2010. Nous avions reçu des caisses de livres provenant de l'étranger. J'ai voulu écrire un petit résumé pour chacun avant qu'ils ne soient placés dans les bibliothèques municipales. En écrivant ces résumés, je présentais les livres, leurs auteurs et je parlais un peu de la manière dont ils ont été écrits. C'est alors que j'ai rédigé une trentaine de pages sous la forme d'un guide pratique sur l'écriture de livres. J'ai laissé ces quelques pages de côté et je les ai reprises un peu plus tard. Je me disais que ça pouvait m'intéresser moi et aussi intéresser les lecteurs.

Avez-vous des techniques particulières pour écrire ?

Une des raisons pour laquelle j'ai écrit ce livre, c'est pour ne pas répondre à cette question. Dans ?Journal d'un écrivain en pyjama?, je reviens sur différents aspects techniques et énigmatiques de l'écriture. Vaut-il mieux utiliser les dialogues français ou les dialogues américains ponctués de small-talk qui cultivent tout de même une certaine tension ? Comment utiliser les idées dans un roman ? Faut-il utiliser l'humour ? Doit-on utiliser beaucoup d'adjectifs ou très peu ? J'ai tendance à penser qu'il vaut mieux être économe avec les adjectifs car trop en mettre fait douter de vous. ?Une eau limpide? suffit, pas besoin d'ajouter ?claire?. C'est peut-être banal mais c'est plus direct, fort et authentique. Evidemment, on peut faire autrement. De grands écrivains ont publié des ?uvres avec un luxe d'adjectifs et de détails. Proust par exemple fait beaucoup dans la description et Hemingway dans les dialogues. Les deux sont de grands écrivains donc il n'y a pas forcément de règles. Ou alors les règles sont faites pour être brisées.

Est-ce la première fois que vous rencontrez un public allemand ? Est-il différent du public français ?

J'ai été invité en 2014 à Berlin pour la remise du prix international de littérature pour ?L'énigme du retour?. C'était un public plus allemand qu'à Francfort. Quant à la différence entre public allemand et français, vous savez je voyage beaucoup. Plus vous voyez de publics différents et moins ils sont différents en fin de compte. 

Quel est votre endroit préféré sur terre ? Est-ce un sujet d'inspiration pour vos livres ?

Mon lieu préféré c'est le voyage et un livre c'est un voyage. Vous restez immobile dans votre chambre ou dans votre baignoire et vous lisez. Vous vous évadez tranquillement par la pensée. Bien-sûr, il y a des livres qui parlent d'autres pays mais il y a aussi les idées qui font voyager, qui ouvrent l'esprit et éveillent à de nouvelles réflexions. C'est le but d'un livre. Pour revenir aux lieux, chacun à sa particularité. Personnellement, je ne visite pas, je marche dans la ville, j'observe les démarches des personnes autour de moi, le climat. Ici à Francfort, je ne me suis pas rendu plus loin qu'à quelques dizaines de mètres de mon hôtel. Car ce que j'aime surtout dans un lieu, c'est y revenir.

Quels sont les sujets qui vous tiennent à c?ur ?

Le mouvement de la vie. J'ai été élevé dans un pays traversé par de grands drames. La dictature, les scandales néologiques, les inondations, les cyclones, les tremblements de terre. Tous ces sujets me tenaient à c?ur, ils me prenaient beaucoup de temps et je ne pouvais pas faire ce dont j'avais vraiment envie. Ecrire, voyager et lire. Voilà les trois choses qui me tiennent à c?ur. 

Avez-vous des projets pour la suite ?

Ah non, je laisse la surprise. Si vous dites que vous êtes en train d'écrire un livre, vous êtes mort. Si vous changez d'avis, des personnes seront toujours là pour vous le rappeler. C'est une des erreurs que l'on fait au début de sa carrière d'écrivain, quand on a besoin d'un coup de pression. Moi-même je change d'avis tout le temps, il faudrait gaspiller beaucoup d'énergie pour expliquer cela. Et les journalistes penseraient tenir un poisson : ?Pourquoi n'avez-vous pas publié ? Pensez-vous que ce n'est pas dans le goût du jour ? Avez-vous fait une étude de marché ??. D'ailleurs, je parle aussi des journalistes dans ce livre, je mets en garde les jeunes écrivains sur la fin des interviews. Généralement, c'est à la fin, voire même en vous raccompagnant, que les journalistes vous font sortir l'info qui fera leur titre. C'est bien normal, ils veulent que leur article soit intéressant. Dans cet ouvrage, j'évoque aussi les questions qui reviennent souvent que je n'aime pas, et j'y réponds. ?Pourquoi écrivez-vous ?? ?Et vous, pourquoi n'écrivez-vous pas ??, ?Quand avez-vous commencé à écrire ?? ?Juste avant de savoir lire?, ?Lequel de vos livres préférez-vous ?? Je déteste cette question. On ne demanderait pas à quelqu'un ?Lequel de vos enfants préférez-vous ??. Enfin bref, il y en a une dizaine.

Et vous, quel genre de journaliste étiez-vous ? 

Je réinventais le monde, je ne cherchais pas à le décrire. J'étais un journaliste écrivain, je faisais des chroniques. Je pouvais rencontrer quelqu'un pour une interview et ne rien dire, simplement passer du temps avec lui. Ensuite, j'écrivais le papier, j'avais plus de liberté, c'est ainsi je pense qu'on peut atteindre véritablement la personne. Je parle de journalisme culturel, pas de politique par exemple. Je pense qu'en restant très simplement avec une personne, on peut sentir les choses bien plus qu'en lui demandant car les questions sont toujours orientées et les réponses préparées. On fait ça par manque de temps. Moi j'aurais aimé faire un journal essentiellement sur le ressenti. Je vous aurais peut-être embauchée.

 

Michael Hohmann, Romanfabrik, Sophie Laszlo, Consule générale de France à Francfort, Dany Laferrière. L'auteur a rassemblé un public nombreux à la soirée lecture organisée par la Romanfabrik et l'Institut franco-allemand IFRA, et discuté avec la Consule de l'influence des tantes. Il raconte notamment dans ses livres que ses tantes qui lui ont appris énormément, tandis que la Consule a expliqué qu'une de ses tantes, qui avait voyagé dans des pays aussi improbables que le Yémen et l'Albanie, lui avait donné envie de devenir diplomate.

(Photos DP copyright IFRA)

Interview réalisée par Claire Tholozan (www.lepetitjournal.com/francfort), jeudi 12 mai 2016

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Publié le 11 mai 2016, mis à jour le 19 mai 2016
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