Dans son dossier consacré à Johann Wolfgang von Goethe, le Petit Journal de Francfort, vous emmène faire un petit tour à Wetzlar. Située à 15 km de Gießen au nord de Francfort, la ville de Wetzlar compte environ 52.000 habitants. Chef-lieu du district ?Lahn-Dill-Kreis?, Wetzlar est surtout connue pour être un centre de l'industrie optique d'Allemagne, à savoir le lieu de fondation de la société Leica, et pour être l'ancien siège de la Chambre Impériale. Pourtant l'attraction la plus importante pour les visiteurs est sans aucun doute la découverte du séjour de Goethe en 1772, qui a eu des répercussions importantes sur l'histoire de la littérature allemande, même européenne.
La Chambre Impériale (Reichskammergericht)
(Photo IF lepetitjournal.com/francfort)
Le début d'une carrière mal-aimée
Johann Wolfgang Goethe, issu d'une riche famille bourgeoise, est né à Francfort en 1749. Conforme à la tradition familiale et obéissant aux ordres du père dont il dépendait financièrement, il fait les études de jurisprudence, à l'université de Leipzig d'abord, et après une longue et très grave maladie, il les poursuit à l'université de Strasbourg où il est diplômé et où il finit sa thèse. Nommé "licentitatus juris" (docteur en droit) il obtient la permission de s'installer à Francfort comme avocat. Malgré ce succès apparent, il n'a jamais apprécié le droit : sa vraie passion, c'est les sciences naturelles, la philosophie, la médecine et les beaux arts, des matières pour lesquelles il a un talent remarquable. Mais à l'âge de 22 ans, il dépend encore du pouvoir paternel : son père qui veille à la carrière de son fils exige que celui-ci aille à Wetzlar pour être stagiaire à la Chambre Impériale (Reichskammergericht).
Fondé en 1495, le Reichskammergericht a siégé d'abord à Francfort, plus tard successivement dans d'autres villes allemandes telles que Worms, Augsbourg, Nuremberg, Ratisbonne. À partir de 1689 jusqu'à la dissolution du Saint Empire romain germanique en 1806, le Reichskammergericht est domicilié à Wetzlar. Etant la Cour la plus haute de l'Empire, elle a pour tâche de régler les contentieux de façon juridique et non militaire. Quant à son importance et sa fonction, cette cour n'est comparable qu'au ?Bundesverfassungsgericht? (Tribunal constitutionnel fédéral) à Karlsruhe, à l'époque actuelle. Donc, aux yeux du père, ce stage constitue une étape prestigieuse et incontournable pour un jeune juriste prometteur et ambitieux.
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Un amour inassouvi
En mai 1772, Goethe se rend à Wetzlar à contrec?ur : il n'aime pas cette ville mal éclairée, boueuse, avec peu de confort et de distractions, comparée avec Leipzig ou Strasbourg. Il n'y a pas de vie estudiantine, la seule compagnie consiste en des fonctionnaires qui ont élu domicile dans la ville suite à l'installation de la Chambre Impériale. Par contre Goethe apprécie beaucoup les alentours et est épris de la nature, attitude typique de l'époque ?Sturm und Drang?. Jeune homme séduisant, de bonnes manières, plein d'esprit et charismatique, il sait plaire aux femmes, mais sa compagnie est également appréciée par les jeunes hommes.
Sybille Weber-Loevenich, guide touristique, souligne qu'?avec ses vêtements extravagants, il représentait ce qu'on appellerait aujourd'hui un "trendsetter"?. Lors d'un bal populaire, il tombe amoureux de la jeune Charlotte Buff qui semble partager ses sentiments, mais qui, par malheur, est déjà ?promise?. Ce qui ne facilite pas les choses, c'est que Goethe s'est lié d'amitié avec le fiancé de celle-ci, Johann Christian Kestner, un fonctionnaire de l'administration. Pendant des semaines, Goethe rend visite à la jeune fille qui, après la mort de sa mère, doit s'occuper de ses 11 frères et s?urs. Selon Sibylle Weber-Loevenich ?Goethe prend goût à cette vie familiale? et se fait de plus en plus d'espoir de conquérir la fille aimée. Finalement - on dit que cela se serait passé après la tentative de l'embrasser - Charlotte refuse de revoir Goethe en rappelant son statut de fille ?promise?. Goethe ?qui n'est pas habitué à être envoyé sur les roses (einen Korb bekommen)?, quitte furtivement Wetzlar, dans un mélange de déception, chagrin d'amour et d'ulcération, en septembre de la même année.
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Wetzlar : un court séjour avec une grande répercussion
Le séjour à Wetzlar ne dure que quatre mois, mais Goethe ne serait pas Goethe s'il n'avait pas su transformer un chagrin d'amour en poésie. Pendant plus d'un an, il digère ses sentiments en esquissant des fragments d'un roman. Mais c'est un autre événement qui le pousse finalement à écrire son roman épistolaire ?Die Leiden des jungen Werthers? (Les souffrances du jeune Werther) : Karl Wilhelm Jerusalem, juriste âgé de 25 ans, se suicide au pistolet dans sa chambre à Wetzlar en octobre 1772. Un des motifs de son suicide aurait été son amour malheureux pour la femme de son supérieur. Goethe qui connaissait Jerusalem depuis le temps des études à Leipzig, est très choqué par la nouvelle, même si les deux hommes n'avaient pas de relation amicale. Dans son roman, Goethe a donc lié deux sources différentes : son histoire personnelle avec Charlotte Buff et la mort tragique de Jerusalem.
Très vite après sa publication en 1774 lors de la foire de Leipzig, le roman ?Die Leiden des jungen Werthers? a provoqué des réactions fulgurantes : d'une part la censure, surtout de la part de l'église, exige de le mettre à l'index à cause de la façon de présenter le suicide avec compassion au lieu de le condamner, d'autre part une vague d'enthousiasme de la part de la jeune génération qui dévore le roman. Très vite, ?les souffrances du jeune Werther? est traduit dans d'autres langues ; aujourd'hui on l'a traduit en plus de 60 langues.

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?L'effet Werther?
À la suite de la publication du roman ?les souffrances du jeune Werther? est née un phénomène qu'on appelle ?l'effet Werther? Des jeunes malheureux se suicident ou organisent des pèlerinages à la tombe de Karl Wilhelm Jerusalem. Ainsi le roman est devenu le premier ?bestseller?, un précurseur de la médiatisation d'un suicide. Le roman a également largement influencé les auteurs d'Allemagne et de l'étranger, entre autres des auteurs français comme Victor Hugo, Alfred de Vigny et Alfred de Musset, sans oublier l'opéra de Jules Massenet.
?Pour nous, Wetzlar est la ville qui a inspiré Goethe à écrire son roman. Elle est chargée d'histoire et abrite la maison de Charlotte Buff (Lottehaus) et celle de Jerusalem (Jerusalemhaus)? conclue Sibylle Weber-Loevenich.
Ingrid Frieg (www.lepetitjournal.com/francfort), mercredi 3 septembre 2014
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