

En traduisant la Bible en allemand, Luther n'a pas seulement influencé l'interprétation de l'Écriture et réformé l'office religieux- il a également contribué à l'unification et à la consolidation de la langue allemande moderne, et enrichi la langue en créant des néologismes expressifs, utilisés encore de nos jours- une sorte de "testament" linguistique qu'il a légué au peuple allemand.
Retour aux sources
Il existait déjà avant Luther 14 éditions de la Bible en allemand, mais celles-ci étaient basées sur la Vulgate, version latine de la Bible traduite par Jérôme de Stridon, entre 390 et 405. A l'époque de Luther cette version quasiment canonique était très répandue, surtout à la suite de l'invention de Gutenberg : le premier livre imprimé en Europe à l'aide de caractères mobiles était en effet la traduction allemande de la Vulgate. Luther qui lisait couramment le latin connaissait cette traduction quasiment par c?ur. Les traductions de la Vulgate en allemand étaient marquées par un défaut fondamental : elles imitaient la syntaxe et le style du latin ce qui les rendait étranges, peu fluides, cahoteuses. Par ailleurs, au cours des siècles, de traduction en traduction, de copie en copie, des fautes s'y sont glissées de sorte que pour Luther, la Vulgate n'était plus la source adéquate pour son projet de traduction de la Bible. Il est alors remonté aux sources : il a traduit le Nouveau Testament à partir du texte grec, disponible grâce à la publication du grand humaniste Érasme de Rotterdam. Il traduisit l'Ancien Testament directement de l'hébreu et de l'araméen. Tandis que pour la traduction du Nouveau Testament, lors de son exile au château de la Wartbourg en 1521/22, il ne lui a fallu que onze semaines, la traduction de l'Ancien Testament s'étant avérée beaucoup plus compliquée. Sa première Bible complète ne sera publiée qu'en 1534, et Luther a, au cours des années, travaillé en équipe, collaborant avec des spécialistes du grec et de l'hébreu.
Les difficultés de la traduction littéraire
La Bible n'est pas un texte homogène, elle est au contraire un recueil de textes littéraires extrêmement riche et varié, composé de genres divergents tels que récits simples, épopées, romans, traités et poésie lyrique. Les différentes parties ont été créées au cours de plusieurs siècles, par des auteurs très différents les uns des autres. Ce point de départ ne facilite pas la tâche du traducteur. En réalisant son projet, Luther essaie de combiner deux principes souvent opposés: rester fidèle à l'original et en même temps créer un texte vivant et compréhensible dans la langue cible. Sa devise Les mots doivent servir le sens et le suivre s'oppose directement à la tradition selon laquelle le respect de la structure du texte ancien est primordial. Luther qui se heurtait souvent à cette contradiction publie ses réflexions et aussi sa défense contre les critiques dans son essai Sendbrief vom Dolmetschen (Epître sur l'art de traduire), un texte intéressant encore pour des traducteurs littéraires contemporains, qui pose des questions fondamentales concernant le lien entre la langue source et la langue cible. Luther, certes, n'était pas le premier à traduire un texte, mais peut-être le premier qui se mettait si radicalement à la place du lecteur et voulait que celui-ci profite d'un maximum de clarté et de plaisir de lire. Ainsi le traducteur est aussi, pour Luther, un interprète. Il voulait créer un texte en allemand authentique. Mais quelle était cette langue "allemande" vers laquelle il aurait pu traduire ? Une langue allemande standardisée telle qu'on la connaît aujourd'hui n'existait pas : il arrivait fort souvent que des gens habitant à quelques lieues les uns des autres ne se comprennent pas. Les dialectes variaient de village en village, il existait environ 20 langues et familles de dialectes différentes : un problème immense, mais également un défi pour le linguiste acharné.

Afin de disposer d'un vocabulaire assez riche pour un rendu adéquat des images de la Bible, Luther s'est systématiquement mis à élargir son vocabulaire ; il rendait visite par exemple à des artisans pour connaître le vocabulaire spécialisé de leur métier, il allait au marché et observait les marchands ainsi que les femmes faisant leurs courses pour étudier leur façon de s'exprimer. Sa devise haute en couleur et très directe "Dem Volkaufs Maul schauen" (Observer la gueule du peuple) est devenu proverbiale en Allemagne. Il ne faut pas se tromper sur l'intention de Luther : loin de vouloir imiter le langage d'un "peuple" plus ou moins vaguement défini à la façon de ce qu'on appellerait aujourd'hui "populiste", il voulait enrichir et élargir son propre vocabulaire pour pouvoir mélanger et différencier, pour obtenir un puits linguistique dont il pouvait se servir selon les besoins. Il s'est produit un échange réciproque entre les différentes couches de la société et Luther : d'une part il s'est inspiré par leur façon de parler, d'autre part il a, avec ce matériel linguistique, contribué à créer une langue compréhensible pour tout le monde. Il a ainsi, contre les règles de son époque, mélangé les styles soutenus et familiers. Il a réussi à allier la langue du peuple peu instruit avec celle des savants, il a contribué à la possibilité des régions de communiquer entre elles et il a libéré la langue allemande de la prédominance du latin. On peut dire qu'il est un des pères fondateurs du haut-allemand moderne.
(Photo © Robert_C pixabay), (Photo © Tama66 pixabay)
Ingrid Frieg (www.lepetitjournal.com/francfort), lundi 4 septembre 2017
Mise à jour du jeudi 13 avril 2017
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