Édition internationale

JAPON - Témoignage d'une famille d'expatriés français

Écrit par Lepetitjournal.com International
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 14 novembre 2012

Anne Lebas Signora a quitté Tokyo avec sa famille suite aux consignes de l'ambassade de France. Elle témoigne de ses dernières heures angoissantes sur place, face à la menace nucléaire, avant de trouver refuge provisoirement à Bangkok.

Lundi 14 mars : Je vous écris en sécurité à Bangkok. Nous venons d'apprendre l'explosion du second réacteur.
On réalise la chance que nous avons eue de pouvoir fuir. Beaucoup de nos compatriotes sont encore à Tokyo. Sans parler des millions de Japonais claquemurés chez eux. Il n y aurait plus d'essence dans la ville. La ville serait ville ?morte'.
 
Samedi après-midi, les secousses étaient rares mais fortes et se rapprochaient de Tokyo.
Nous étions deux familles réunies chez nous quand l'annonce de l'explosion du 1er réacteur nous a été communiquée. 
Un collègue japonais de mon frère l'a contacté pour nous presser de partir. Le risque nucléaire se rapprochait. Ce fut un mail de mon père : "Partez vite" qui nous a fait réaliser qu'il fallait vraiment fuir de suite. Papa est rarissimement alarmiste.
 
Tout cela au son de la télé japonaise sur fond de messages (traduits en anglais), avec nos PC respectifs recevant tous vos messages (je crois qu'au jour d'aujourd'hui, j'ai du en recevoir plus de 300, de toutes les parties du monde ! MERCI car cela nous a aidés à supporter la tension et l'angoisse). La maison était dans le noir. Les rideaux clos. Toutes les aérations fermées. Les enfants avec leurs casques de ski sur la tête (les casques de vélo étant dehors sur les vélos).
 
On a rempli des valises pêle-mêle. On a essayé pendant 1h30 d'obtenir des billets d'avion. Un samedi soir, c'est quasi mission impossible. J'ai appelé l'ambassade de France qui m'a de suite "rassurée" :
-          Surtout n'utilisez plus l'eau du robinet pour RIEN.
-          Mais vous venez d'envoyer un mail pour dire de la stocker ? (les baignoires étaient remplies de la fin du tremblement de terre)
-          Maintenant ne l'utilisez plus du tout. Immédiatement.
 
Conseil excessif ? Je l'ignore. Je sais qu'il n'a pas été diffuse via email. Je l'ai donc mis sur Facebook, ai appelé ceux qui étaient joignables sur Tokyo, et ai envoyé des mails.
L'Ambassade comprend notre envie de partir. D'ailleurs même si elle ne dit pas à ses ressortissants de partir, son site internet indiquait comment se rendre à l'aéroport, quitter la ville etc. Malheureusement, beaucoup de gens ont suivi scrupuleusement et religieusement les instructions données, ayant confiance. Beaucoup se retrouvent donc encore coincés sur le nord Kanto, Tokyo. 
Il semblait pourtant évident qu'il est impossible d'évacuer 9.000 ressortissants voire même la moitié en 24 heures. L'Ambassade ne pouvait s'engager sur un terrain non réalisable. De même, jamais le gouvernement japonais ne reconnaitra s'il y a eu radioactivité à travers le ciel nippon : à quoi sert de paniquer 30 millions de Tokyoïtes, où voulez vous les évacuer ?
L'annonce d'un futur tremblement de terre magnitude 7 était déjà fortement évoquée dans les medias.
 
Aéroport de Narita (photo AFP)
Mon mari devait partir lundi soir sur Bangkok pour son travail. Il a réussi à trouver des billets pour nous.
Paris ou Seoul étaient complets sur les 2 jours à venir.
 
Samedi soir, nous avons regroupé de nouveau les matelas des enfants dans notre chambre. Avons dormi peu mais dormi quand même, avec les casques posés à terre, et les chaussures au pied des lits (en cas de séisme et explosion des vitres).
Samedi soir, les Français commençaient à fuir en voiture vers Osaka ou à l'aéroport. Une amie nous avertit du problème du 2eme réacteur.
 
Dimanche matin, il faisait beau. Des amis nous appellent. Ils ont dormi à l'aéroport interne et vont s'envoler sur Seoul. Les infos confirment le problème du 2reme réacteur.
La maison bouge. On a cette sensation de bouger en permanence (même ici à Bangkok ! Il nous faudra du temps). On décide de fuir avant que cela n'empire et ne devienne le chaos. Et puis rester ainsi est insupportable. On n'en peut plus. Chacun rajoute des vêtements : chauds et froids, on se sait pas où nous allons.
On remplit une valise de kit de survie, de nourriture (si on doit fuir sur Osaka). Cette valise est toujours dans la voiture.
On s'habille. Pas de douche. Ne pas utiliser l'eau du robinet.
On met à terre tout ce qui n'a pas été cassé par le tremblement de terre.
On embrasse très fort notre chat Piccolo. Le choix est dur mais on ne peut pas partir avec. Il a de la nourriture pour 2 bonnes semaines. Il tiendra.
On s'enturbanne le visage tel Mickael Jackson ou ses enfants. Voiture chargée. On fuit.
On a réussi à confirmer nos billets pour dans 48h (lundi soir). On part au petit aéroport international interne, Haneda. Si on ne peut partir avant, on ira sur Osaka. On a appelé avant JAL et Korean Air : pas de place.
 
Dans les rues, un soleil magnifique. Il fait 18 degrés ! Quelques gens. Peu. Avec ou sans masques. Quelques sportifs courent autour du Palais Imperial. Les routes sont vides. En 20 minutes, nous sommes à Haneda.
ANA nous confirme dans le vol du lundi soir. Avant, impossible. Comprenant que nous dormirons dans l'aéroport en attente de partir, l'hôtesse décide de nous trouver des billets pour le soir.
On part dans 14h. Domi fait un saut au bureau à coté chercher ses affaires.
On reste à l'aéroport. On croise d'autres familles comme nous. On parle. On est tous sur les nerfs et effrayés. On se branche avec l'Ipad. On sera connecté pendant les 14h, sur Facebook, sur les infos, sur les mails. Idem avec le téléphone.
Oui, on a tous peur. Mari, femme et enfants. On compte les heures. Les messages sont de plus en plus alarmants. L'ambassade dit de partir. C'est urgent.
L'aéroport international NARITA est bondé. Aéroport domestique aussi.
 
Les enfants sont secoués comme nous, ils savent tout et tous les risques d'une contamination radioactive. On espère que nos amis "les plus têtus" sont partis. Actuellement, je sais que oui ou qu'íls sont sur le départ.  Beaucoup sur Osaka (le corps enseignant du LFJT aussi). Mais certains restent ou ne peuvent plus partir.  Et des millions de Japonais n'ont pas pu fuir (mais beaucoup sont partis dès le samedi matin sur Osaka).

Certaines entreprises françaises ont été malheureusement extrêmement longues à réagir. Partir relevait de la décision personnelle. La vision professionnelle ne devait pas jouer, mais a joué dans beaucoup de cas. Certaines entreprises rapatrient femmes et enfants. N'y a-t-il aucun danger quand on est un homme ?
 
Maintenant, on espère. On est ici pour 2 semaines (?).
On sait que la terre a très fortement tremblé à Tokyo. On pense à notre chat. Aux gens. Aux amis.
Dans cette situation si dramatique et incertaine, nous avons eu la grande chance de ne pas avoir de coupure de courant, ni d'internet. De ne pas être isolés. Nous avons eu la chance d'avoir un îlotier (responsable bénévole en cas de séisme de notre quartier) vraiment exceptionnel, qui nous a informé d'heure en heure, qui a traduit toutes les infos japonaises. Il a fait un travail de titan. Beaucoup de ses informations ont été ensuite diffusées par l'ambassade.
 
Je ne parle pas de l'horreur du nord. Je refuse d'y penser. Ces images et videos vues en boucle semblent si irréalistes. Les enfants les voient, savent mais je crois qu'il y a une impossibilité à accepter l'inconcevable et le fait que cette monstruosité ait eu lieu si proche de nous.
Un grand merci à tous : famille, amis, famille des amis. Vous ne pouvez savoir combien vos messages, appels ont été important. Je sais que mes parents et beaux parents ont aussi reçu beaucoup de soutien. Merci. Et espérons pour le Japon une issue positive.

Anne Lebas Signora (www.lepetitjournal.com) mardi 15 mars 2011
 
L'ambassade de France au Japon est toujours sans nouvelles de 4 Français. Plusieurs écoles françaises d'Asie, comme à Hong Kong ou à Bangkok, font preuve de solidarité et accueillent les élèves réfugiés du Japon. Plus d'informations sur le site de l'ambassade : http://www.ambafrance-jp.org/

logofbinter
Publié le 16 mars 2011, mis à jour le 14 novembre 2012
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