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MANAGEMENT - Le bras de fer russe

Écrit par Lepetitjournal.com International
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 1 septembre 2013

Il est lourd l'héritage communiste sur les entreprises russes. La délicate équation entre l'ouvrier roi et sa hiérarchie n'en a pas fini de briser les jeunes managers occidentaux. Catherine de Loeper, psychologue et auteur du livre Vivre et travailler avec les Russes, nous décrypte un monde du travail où le rapport de force est permanent.

Gagner la confiance
Total ne dira pas le contraire, ses récents déboires pour conclure un contrat en mer de Barents avec Gazprom révèlent une véritable difficulté à communiquer avec l'entreprenariat russe. "Le problème, c'est qu'ils ne savent pas négocier ! s'exclame un cadre du géant pétrolier français, ils fonctionnent à coups d'ultimatums, ce qui rend difficile tout dialogue constructif". En effet le management russe est réputé rude et brutal pour un employé européen. Empocher un contrat s'avère un exercice périlleux : la signature - acte symbolique, définitif et irréversible pour un Français formé au droit romain - équivaut au début des négociations pour le dirigeant russe. Pour l'un tout est fini, pour l'autre tout commence. En effet, Catherine de Loeper, spécialiste des relations transculturelles et de la culture russe, nous explique : en Russie, "la loi dépend de celui qui l'applique". L'important est d'établir une relation de confiance et de trouver un système de symboles commun.

Du Tsar au Père Fouettard
Héritage du stalinisme, la Russie est détenue par de grandes familles qui règnent sur des territoires ou des domaines d'activité. L'esprit d'entreprise y est très affirmé, mais il dépend toujours de ses réseaux d'influence, de ses relations. La figure du chef d'entreprise est celle d'un homme charismatique et autoritaire, capable de pousser des gueulantes et de virer à tour de bras. Un père de famille finalement, un homme de poigne apte à hausser le ton face à ses employés. Et le défi est grand, car pour le communisme l'ouvrier fait partie d'une classe privilégiée, voire glorifiée. Cette vision de la hiérarchie est subtile à assimiler pour les expatriés en Russie.

"Le statut des ouvriers en Union soviétique ne correspondait donc pas du tout au statut des ouvriers français, et ils ont beaucoup perdu avec l'effondrement de l'Union soviétique. Andreï Sokolov1, directeur du Centre de recherches en politologie et en histoire contemporaine de la Russie, explique dans son article comment les ouvriers développèrent, dans l'organisation et l'ambiance de travail soviétiques, une grande habileté à mentir et à faire semblant, tout comme leurs dirigeants, afin d'essayer de survivre, dans la mesure du possible, en déjouant les contrôles et la coercition. L'absentéisme, les vols, l'alcoolisme, l'absence de motivation au travail, la débrouille et l'entente avec l'administration de l'organisation bureaucratique qu'était l'entreprise, se sont développés sur fond de travail mal payé et irrégulier."
Citation issue de "Vivre et travailler avec les Russes"

L'expérience russe - entre la barrière de la langue et la barrière culturelle - peut devenir un cauchemar pour un jeune manageur. Difficile de ne pas craquer lorsqu'après plusieurs mois, les employés vous rient toujours au nez et que les réunions se rejouent dans les couloirs, entre russophones.

L'expatrié-fusible
Selon Catherine de Loeper, le choc culturel d'une expatriation existe, même si ce n'est pas la règle. Après avoir mené une étude auprès de dirigeants du CAC 40, l'auteur repère les mauvaises habitudes de la mobilité internationale. Dans une logique mondialisée, les grandes entreprises ont tendance à expatrier un même employé aux quatre coins du globe. Tant que les chiffres sont bons, c'est que l'on peut réitérer l'expérience ailleurs. Or la spécialiste affirme qu'il s'agit autant de caractéristiques personnelles que de critères extérieurs (économiques ou structurels). Un subtil mélange entre personnalité et situation. Pour une même personne, une expatriation peut être un succès au Japon et se révéler catastrophique en Allemagne. La proximité géographique et la proximité supposée en matière culturelle n'y font rien, chaque expatrié est unique et ses expatriations sont incomparables.

De la même manière, l'expatrié est l'intermédiaire entre deux mondes : le siège et sa filiale. Entre deux visions, il doit réussir à coordonner les attentes chiffrées de ses supérieurs, et les avancées concrètes avec ses équipes. Dans le cas de la Russie, il peut passer un certain temps avant de comprendre les codes locaux et de gagner la confiance des effectifs. Ces progrès humains, ces réussites en termes de travail accompli, sont rarement reconnus par la maison-mère qui ne mesure les choses qu'à l'aune du temps qui aurait été mis en France à faire la même chose. L'expatrié est alors un fusible piégé entre deux cultures.

David Attié (www.lepetitjournal.com) Dimanche 1er septembre 2013

 

Catherine de Loeper est psychologue et psychosociologue. Après 30 ans de carrière dans l'expatriation elle fonde en 2008 la société Homo sapiens coaching de coaching transculturel. Elle publie en 2012 son premier livre Vivre et travailler avec les Russes - Petites idées pour approcher un grand peuple.

1 - Sokolov Andrei, Les régimes dans les entreprises soviétiques, dans Kondratieva T. (sous la direction de), Les soviétiques, un pouvoir, des régimes, Paris, Les Belles Lettres, 2011, note 1, p. 132.

logofbinter
Publié le 31 août 2013, mis à jour le 1 septembre 2013
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