

lepetitjournal.com a pu rencontrer le légendaire Charles Aznavour, qui présente son 51e album, "Encores" à la fois nostalgique, triste, émouvant et vrai. A 91 ans et après 70 ans de carrière ce géant de la chanson française est toujours vaillant. Démonstration.
Trente minutes avant son entrée sur la petite scène du forum de la Fnac Saint-Lazare, à Paris, Charles Aznavour est attendu, très attendu. La salle est pleine et la queue pour assister à cette rencontre avec le doyen des chanteurs français n'en finit plus de s'allonger. Les vigiles, habitués à ces rencontres organisées autour d'un artiste, n'en croient pas leurs yeux. Comme les fans, ils fredonnent eux aussi quelques titres phares de la légende, notamment « Je m' voyais déjà » ! Contrairement à ce que l'on pourrait croire, il n'y a pas que des seniors ou des plus de 40 ans parmi ces férus du chanteur d'origine arménienne, les trentenaires et les moins de vingt ans que l'on ne pensait pas pouvoir connaître Aznavour sont bel et bien là. Car chacun veut vivre un moment d'histoire. À 91 ans, Charles Aznavour présente son 51e album (sans compter les albums internationaux et les diverses compilations), "Encores". 70 ans de carrière surgissent de ce disque à la fois nostalgique, triste, émouvant, vrai. Toujours vrai. Aznavour est authentique, précis, le verbe haut, la phrase franche, l'humour vaillant. Pardessus beige, lunettes de soleil aux verres fumés sur le nez, il distille ses boutades (« Mon métier c'est ma maîtresse. Mais elle ne me coûte rien !! », « Il est ridicule de se réjouir de perdre un an, oubliez mon anniversaire ! »), ses bons mots (« La retraite est l'antichambre de la mort, je suis fait pour vivre, je suis un survivant ») et un enthousiasme d'adolescent devant une foule conquise. Après 45 minutes de questions-réponses avec le public, il rejoint lepetitjournal.com dans une petite loge de la Fnac pour une interview en tête-à-tête de quelques minutes, seulement, son emploi du temps étant digne de celui d'un ministre. Nous savourons cependant comme il se doit ce privilège.
lepetitjournal.com : Vous dîtes que « Encores » est l'un de vos meilleurs albums?
Charles Aznavour : C'est en effet mon avis. En tout cas au niveau de l'écriture. Les sujets, quels que soient la chanson, le livre, ou le film, plaisent ou pas. Celui qui les met en scène ou les écrits peut également être bien ou pas. La qualité de l'écriture, c'est objectif. Et je suis d'autant plus fier que l'on a rarement parlé de moi pour cela, mais plutôt de ma petite taille ou de ma voix.
La langue française n'est pas votre langue natale, vous n'avez pas fait de grandes études et pourtant vous écrivez en maniant subtilement les mots. Peut-on parler de miracle ou d'exploit d'en être aujourd'hui là où vous en êtes ?
Je n'ai pas appris non plus le piano, pas appris la musique, pas eu une culture importante. On peut donc parler d'exploit. Mais j'ai voulu le faire. J'aurais pu me laisser aller et être un jeune comédien puis un vieux comédien ensuite. J'ai commencé au théâtre. Mais j'ai voulu aller plus loin, apprendre plus, mieux connaître. Je suis curieux de nature.
« Encores » est votre 51e album, en français. Qu'est-ce qui vous fait encore courir ?
Je ne cours pas, je suis chez moi ! L'avantage de quelqu'un qui écrit est qu'il est chez lui. Le chanteur lui court à travers le monde, mais l'auteur est à la maison.
Vos chansons sont adaptées dans le monde entier, dans de multiples langues. Qu'est-ce qui fait votre succès ?
J'ai des sujets que l'on ne retrouve pas en Italie, en Espagne ou en Grande-Bretagne. Ou alors ce sont les miens que l'on a traduits ! Des chansons comme « Tu t'laisses aller », « Non, je n'ai rien oublié », ça les surprend beaucoup car ce n'est pas de la chanson routine. Dans les chansons d'amour tout le monde dit à peu près la même chose. Là, il y a une recherche dans la phraséologie, dans les mots, dans le sujet, souvent ardu et difficile.
« Je préfère être hors norme mais être un homme libre. »
Vous parlez de « Tu t'laisses aller », chanté pour la première fois en 1962. C'est un morceau assez cru, direct, franc. C'est là votre marque de fabrique ?
Je ne sais pas. Je suis un homme libre, je continue à l'être. Pourquoi deviendrais-je un espèce de forçat de la chanson pour être dans les normes ? Je préfère être hors norme mais libre.

Il coupe Non, pas des tubes, car les tubes ce sont des tuyaux. Personne n'écrit des tubes mais des chansons.
Ces chansons donc, fredonnées par plusieurs générations, datent des années 60-70. Pensez-vous pouvoir faire encore aujourd'hui des mélodies indémodables ?
Je n'en sais rien car je ne les fais pas pour que cela devienne ça. Je fais des chansons et ça devient ce que cela doit devenir.
Lorsque l'on regarde vos fans venus aujourd'hui, on peut voir des gens de 15 à 90 ans ? Cette large palette vous étonne-t-elle ?
Ce qui m'étonne surtout c'est quand j'en vois qui ont 10-12 ans ! Je me dis qu'il faut que je chante encore longtemps pour qu'il puisse écouter mes chansons quand ils seront grands, majeurs.
« Il doit rester une dizaine de pays où je n'ai pas chanté »
Que pensez-vous des nombreux chanteurs français qui chantent en anglais ?
Il faut faire plaisir au public que l'on va avoir. Je pense cependant qu'il est important que le public fasse connaissance non pas seulement avec le chanteur mais aussi avec l'auteur. Il est important que les gens comprennent que nos textes à nous sont meilleurs que les textes d'autres pays. Ailleurs, ils ont les rythmes et les musiques, c'est vrai. Mais nous nous avons les textes. Je racontais cela à la BBC il y a quelques jours. Ils voulaient savoir la différence entre la chanson anglo-saxonne et la chanson française. Je leur ai dit : « c'est simple, chez vous c'est la musique, chez nous c'est le texte. On vous vole souvent des rythmes mais vous ne nous volez pas souvent des textes. » Une manière de dire les choses.
Vous serez en septembre en concert au Palais des Sports à Paris. Mais avant, et après, vous serez un peu partout dans le monde. Quels pays manquent encore à votre palmarès de tournées ?
Je ne fais plus de tournées, je fais ici et là ! Je reviens d'Espagne, je pars au Liban. J'étais en Russie aussi début mai, malheureusement. Malheureusement car je n'ai pu assister à l'enterrement de mon amie Patachou. Sinon, je ne suis jamais allé en Inde. Enfin pour chanter car j'ai fait un film là-bas. En fait, si on me demande, je vais. Je n'ai jamais chanté en Jordanie non plus, curieusement. Comme deux ou trois pays d'Amérique Latine. En tout, il doit rester une dizaine de pays où je n'ai pas chanté. Le reste, j'ai tout fait.
Le nombre de chansons écrites par vos soins s'élèverait à 1200, vous confirmez ?
Oui, peut-être plus ! Elles sont toutes dans un livre. Le bouquin l'Intégrale (aux Éditions Don Quichotte, sortie en 2010, ndlr) les regroupe toutes de manière chronologique pour que l'on voit l'évolution dans l'écriture au fur et à mesure des années.
Combien en avez-vous encore en réserve ?
15. Pour le prochain album. Mais ça augmente tous les jours !
Y-a-t-il quelque chose que vous n'avez pas fait ?
Je crois que ça suffit. (rires) Maintenant, il vaut mieux que j'apprenne aux autres.
Jérémy Patrelle, (www.lepetitjournal.com) lundi 15 juin 2015

