

La carrière diplomatique attire beaucoup de jeunes mais ils manquent parfois d'éléments pour en sentir les réalités. L'Ambassadeur André Erd?s offre ici un tableau riche et vivant du métier de diplomate. De nationalité hongroise, l'Ambassadeur André Erd?s est à la tête de la délégation de son pays à la réunion de Vienne de la CSCE de 1986 à 1989. Il est nommé en 1990 Représentant permanent de la Hongrie auprès des Nations Unies à New York. En 1992 et 1993, il représente son pays au Conseil de Sécurité. Il est secrétaire d'Etat adjoint aux Affaires étrangères en Hongrie de 1994 à 1997. Il se retrouve de nouveau à New York entre 1997 et 2002 à la tête de la mission hongroise auprès de l'ONU. Il est ambassadeur de Hongrie à Paris de 2002 à 2006
André Erd?s (photo: www.iaed.org)
Dans ce récit fondé sur mon expérience, j'essayerai de rassembler les critères qui, à mon avis, sont indispensables pour les diplomates qui se déplacent constamment dans un milieu véritablement international, divers et dynamique. J'évoquerai ensuite des épisodes amusants qui accompagnent le quotidien du diplomate. Enfin, j'effectuerai un retour en arrière pour rappeler une situation unique dans laquelle se trouvait la diplomatie hongroise à la veille du tremblement de terre qui a radicalement changé le paysage du monde entier à la fin des années 1980.
Les fondamentaux
La diplomatie n'est qu'une des nombreuses professions exercées par des hommes et des femmes ordinaires. Elle est, en fait, un grand ?zoo? humain où se mélangent des tempéraments, des mentalités, des habitudes diverses et variées. Par chance, il existe de nombreux diplomates amènes, amicaux, ouverts, dotés du sens de l'humour et qui ? au-delà de la rhétorique officielle ?, sur la base d'une relation de confiance personnelle établie avec certains de leurs collègues, n'hésitent pas à partager avec eux leur propre point de vue. Il existe, d'autre part, des collègues qui s'interdisent de dire autre chose que ce qui est expressément contenu dans les mandats fixés par leur gouvernement. Ceux-ci formulent leurs positions par le biais de thèses rigides. Enfin, certains diplomates sont tout simplement peu engageants voire froids, gardent leurs distances et sont renfermés. J'ai vu des ambassadeurs défiler dans les couloirs et les salles de conférences des réunions diplomatiques convaincus, du moins c'est ce qu'on pouvait lire sur leurs visages, d'être l'Empereur François Joseph Ier ou Napoléon? Et qui, apparemment, se demandaient ce qu'ils faisaient en ces lieux parmi tous ces gens, eux, seuls détenteurs de la vérité? Il est clair qu'il est plus difficile de trouver un langage commun avec ces derniers. On doit déployer des efforts accrus pour les amener, si possible, à être moins hautains et à leur faire découvrir qu'ils ne sont pas entourés d'idiots et d'ignorants.
On prétend souvent qu'un ?vrai? diplomate, qui garde un visage aussi impassible et inexpressif que possible, n'en est que plus parfait. Pour ma part, j'ai toujours préféré être en contact avec des personnes qui ont su garder leurs réactions naturelles, qui étaient capables et se permettaient d'exprimer leurs émotions, leur joie ou tristesse. Voir des hommes politiques ou des diplomates avoir du mal à cacher parfois leurs sentiments et émotions lors de cérémonies ou événements publics, tristes ou joyeux, me procurait toujours un certain sentiment positif. Car, pour qu'un diplomate puisse y voir clair et avoir un aperçu réel des grandes questions de l'actualité internationale, il doit identifier aussi les aspects humains, partie intégrante du sujet en question, à savoir les souffrances, les injustices, les abus qui se cachent derrière tout conflit politique ou sécuritaire. Il doit être sensible à tout ce qui affecte l'individu dans son quotidien et ne pas se contenter d'analyses qui ignorent le facteur humain. A mon avis, cela n'est pas en contradiction avec une activité diplomatique dite ?classique? qui, certes, doit tenir compte objectivement des faits et des réalités. Heureusement, j'ai pu constater à maintes reprises que grand nombre de ceux qui exercent dans le domaine des relations internationales ne sont pas des robots sans âme, dépourvus de tout sentiment. Je souhaite simplement que leur nombre s'accroisse davantage !
Un problème particulier est de savoir comment se comporter avec un collègue qui représente un pays dont les relations avec le vôtre sont froides voire mauvaises. Là encore, il faut éviter le piège des réflexions dogmatiques. Parce que les rapports officiels ne sont pas bons, je ne vais pas changer de trottoir si je rencontre ce collègue dans la rue? Il est tout à fait possible de maintenir des rapports corrects avec la personne en question, ce qui n'exclut pas, le cas échéant, lors de conversations en tête à tête, d'évoquer avec lui les préoccupations de mon gouvernement dans nos relations bilatérales. En revanche, vous pouvez croiser un autre collègue représentant un gouvernement qui entretient des relations on ne peut plus chaleureuses avec votre pays et être pourtant incapable de trouver le moyen d'établir une communication amicale avec lui.
L'importance d'une certaine autonomie
Je dois préciser dès le début de ce récit que mon expérience diplomatique et personnelle a été profondément marquée par trois événements majeurs : le changement de système en Europe centrale vers la fin des années 1980, la présence ? fait rare - de mon pays au Conseil de Sécurité de l'ONU en 1992-93 avec le drame yougoslave qui s'était abattu sur la communauté internationale et enfin, le 11 septembre 2001. Le hasard a voulu que j'aie été personnellement et directement affecté par tous ces soubresauts de notre histoire contemporaine - qui ont laissé des traces ineffaçables, positives aussi bien que négatives - quant à ma vision du monde et de la communauté humaine. C'est dans ce contexte d'un monde en plein changement qu'il faut comprendre mon interprétation du métier de diplomate.
Je considère que le travail du diplomate ne peut être vraiment efficace et susceptible de porter ses fruits que s'il jouit d'une autonomie suffisante, c'est-à-dire, si le ?centre? ne prescrit pas à une ambassade et à ses collaborateurs chaque chose jusqu'au plus petit détail. Si la nature des instructions qui arrivent est telle qu'elles définissent mot par mot ce que les diplomates doivent faire, si leur emploi du temps est minutieusement réglementé, s'ils sont inondés par des oukases venus d'en haut, eh bien, cela risque de les enfermer dans une camisole de force et de paralyser leur potentiel d'initiative et d'innovation. Il est extrêmement important que le diplomate se considère non pas comme soumis ou assujetti au ?centre?, mais comme l'acteur d'une pièce jouée par deux personnages qui ont certes des rôles différents et d'importance inégale mais qui sont quand même les participants d'une même performance, qui poursuivent le même but, agissent ensemble et où chacun ? les autorités centrales aussi bien que la mission diplomatique ?apporte sa propre contribution. Bien évidemment, une situation à l'opposé n'est pas souhaitable non plus, c'est-à-dire que les services compétents d'un ministère des Affaires étrangères négligent une ambassade et ne lui fournissent pas les informations nécessaires à la gestion de questions spécifiques.
Il est utile de rappeler dans ce contexte que de nos jours la pratique d'échange d'informations au sein d'un service extérieur n'a rien à voir avec les mécanismes classiques d'envoi et de réception d'informations qui avaient caractérisé le monde diplomatique avant l'avènement de la révolution informatique de la fin du XXe siècle. Celle-ci a complètement bouleversé les vieilles règles et habitudes et a permis d'ouvrir des horizons jusque-là inimaginables dans les contacts personnels et professionnels à travers le monde. Pour ce qui est des missions diplomatiques, ce changement de décor a eu pour effet des responsabilités accrues quant au bon tri et la rapidité de transmission des informations.
Diplomatie multilatérale contre diplomatie bilatérale
Un trait nouveau, propre à la diplomatie d'aujourd'hui, est l'extension considérable de l'influence et de l'impact de la diplomatie multilatérale au détriment de la diplomatie bilatérale. De nos jours, il est impossible de traiter un problème dit bilatéral sans tenir compte du contexte plus large ? régional ou international. Puisque tous les pays font partie d'un ou plusieurs réseaux de coopération, il est peu probable qu'on puisse apprécier à leur juste valeur les relations d'un pays donné avec, par exemple, la France exclusivement sous l'angle des relations bilatérales, sans la prise en considération de l'appartenance de Paris à l'Union européenne et à l'OTAN, de son statut de puissance nucléaire, de sa présence permanente au sein du Conseil de Sécurité de l'ONU, de l'évolution de ses rapports avec l'Allemagne (lesquels, à mon avis, devraient servir de modèle à suivre pour l'Europe centrale), de sa situation dans le bassin méditerranéen et de ses relations spéciales avec l'Afrique, sans parler du fait que des organisations et instances internationales telles que l'UNESCO, l'OCDE, le Conseil de l'Europe et le Parlement européen ont leur siège en France.
André Erd?s (www.lepetitjournal.com/budapest.html), mercredi 23 novembre 2011
Avec la collaboration du site www.diploweb.com






