

Budapest reste une des capitales européennes de la musique. Comme dans les maudits vieux temps, sous le socialisme, dans le grisâtre monotone de la dictature, les arts apportaient leur consolation. De nos jours également, on doit aller dans les salles de concert pour trouver consolation. En route vers une nouvelle dictature, électorale cette fois-ci, établie et maintenue sans les chars soviétiques, il reste peu de ressources en dehors de la culture. Heureusement, les arts fleurissent ici par des temps de guerre tout aussi bien que sous l'oppression...
Ainsi, le 14 novembre dernier, on pouvait écouter de jeunes musiciens doués jouer du Bach et du Kurtág au c?ur de Budapest. Ils se produisaient dans le centre culturel des architectes, appelé FUGA, juste en face du théâtre Katona, sous le pont des Arts reliant le centre culturel polyvalent au théâtre bien connu en Europe. C'est le pianiste et compositeur Gábor Csalog (www.lfze.hu), disciple de Kurtág qui avait fondé cet Ensemble Kurtág en recrutant certains de ses élèves et ils ont déjà fait sensation l'été dernier à Vértesacsa par un concert surprenant donné dans une grange. Ce soir-là, ils ont joué en alternance des pièces courtes de Kurtág et de Bach tout en sachant que les compositeurs anciens et modernes vont bien ensemble. Cette invention récente des programmes partagés entre les Anciens et les Modernes est bien connue à Budapest grâce à András Schiff et Heinz Holliger. Gábor Csalog, professeur au Conservatoire Supérieur de Budapest (Zeneakadémia) a réussi à communiquer sa passion pour la musique de Kurtág aux jeunes. Ils ont donc alterné des pièces courtes de Bach avec Kurtág pour les délices d'un public initié composé essentiellement d'anciens partisans de l'art de Kurtág et appartenant à un parti qui s'affichait libéral (SZDSZ) et qui vient de disparaître de la palette politique. Le beau concert, un peu trop scolaire par moments toutefois, a pris ainsi en plus de la performance musicale un air de famille et de nostalgie ...
Le retour d'un ancien prodige
Le pianiste russe Ievguéni Kissine (Sacha Gusov/EMI) n'a pas été découvert à Budapest comme tant de grands artistes de son pays, mais enfant prodige, il avait déjà joué ici, lui aussi à quelques privilégiés, il y a très longtemps. (Personne ne sait plus exactement quand, où et quoi, mais les mythes se nourrissent de ces à-peu-près et des exclusivités semi secrètes, donc sa légende est bien établie parmi les Hongrois mélomanes.) Cette fois-ci, il s'est produit dans le gigantesque Palais des Arts en interprétant Schumann et Chopin dans la salle Béla Bartók qui abrite des récitals également grâce à l'acoustique parfaite (adaptable au profil de chaque concert) malgré les grandes dimensions de l'espace. Il avait joué en alternance du Schumann et du Chopin, avec une maîtrise presque parfaite (si on ne compte la seule fausse note de la soirée et quelques passages un peu superficiels dans Chopin). L'enfant prodige de jadis est devenu un grand virtuose mondialement connu et extrêmement populaire. Il reproduit ses partitions avec une aisance imposante, mais pour nous autres qui avons connu des musiciens comme Richter, Gilels, Oïstrakh ou Menuhin, protagonistes fréquents des concerts de toujours à Budapest, cela peut manquer d'envergure. Un pianiste presque parfait qui ignore et gomme la folie dans la musique de Schumann et de Chopin, peut amuser, mais non pas enchanter ou entraîner dans les transes qu'on contracte d'habitude en écoutant les monstres sacrés du piano jouant des romantiques.
L'arrivée d'une nouvelle vedette
Le concert philosophique de Kocsis
Pour couronner une série d'excellents concerts dont ceux que je cite ne sont que les perles, Kocsis (Felvégi Andrea) a donné un récital au même endroit en se mettant au piano le 8 décembre. Dans son programme, les extrémités se touchaient en se communiquant. Après avoir repris la pièce philosophique de László Vidovszky (La mort de Schroeder) 35 ans après la création mondiale, présentée par lui avec les mêmes assistants (László Sáry, Zoltán Jeney et le compositeur en personne), il a joué la grande sonate en si bémol majeur (D. 960) de Schubert. La mort de Schroeder (personnage de BD américain incarnant le pianiste et le musicien qui n'arrête pas de jouer sans intéresser qui que ce soit, peut être entendue de mille façons, mais la manipulation des cordes de l'instrument suggère toutefois une thèse, celle de Hérakleitos que Kocsis a citée avant de commencer à jouer. Rien n'est stable, même les sons du piano se modifient à l'écoute, en changeant de registre, de sonorité et en se laissant taire à la fin...L'interprétation de la sonate de Schubert était plus cérébrale et moins émotionnelle que d'habitude, mais cette approche exacte de la structure musicale fait briller des côtés restés à l'ombre dans la plupart des cas. Et le talent de Kocsis consiste justement dans la capacité de faire découvrir de nouvelles couleurs et de nouvelles dimensions dans chaque pièce à laquelle il touche.
Ilona Kovács (www.lepetitjournal.com/budapest.html) mardi 14 décembre 2010






