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LIVRE - Au nom de la vérité. Analyse d'un mal hongrois

Par Lepetitjournal Budapest | Publié le 06/07/2011 à 00:00 | Mis à jour le 14/11/2012 à 13:14

Les réflexions de Pierre Waline sur le livre de Attila Csernok, "A valóság erejével" (La force de la vérité)

 

Pierre Waline

Avec les Hongrois, les relations sont souvent passionnelles, émotionnelles, sitôt que l'on aborde l'Histoire de leur pays ou l'évolution de leur société. Et il y a de quoi, lorsque l'on sait comme cette Histoire a été mouvementée et quels remous auront traversé leur société. De plus, une réaction bien sympathique dans la mesure où elle nous révèle que ces gens ont vraiment un coeur et une âme (ce qui nous ferait parfois défaut, à nous autres Français, plus "distants? ou "rationnels? dans nos jugements sur nous-mêmes). Bon...je suppose qu'il en va ainsi pour d'autres peuples de la région, je pense par exemple aux Polonais que j'avais aussi appris en son temps à fréquenter et à aimer.

 

Le mérite n'en est que plus grand lorsqu'un Hongrois (de Hongrie) s'aventure à entreprendre une analyse froide et objective de son Histoire et de sa société, au risque (ou plutôt avec la certitude) de se voir vilipender par une majeure partie de ses compatriotes. Il faut pour ce faire une bonne dose de courage, mais aussi de lucidité et d'intelligence, ..et d'honnêteté. C'est précisément ce qu'a entrepris Attila Csernok dans une série de livres publiés ces dernières années. Je retiendrais ? et recommanderais à ceux qui lisent le hongrois ? son livre intitulé "A valóság erejével...? publié en 2009, dont je traduirais tant bien que mal le titre pas La force de la vérité.

 

Je vais tacher d'en résumer ici les principales idées sans trop, j'espère, trahir l'auteur. Tout d'abord (je prends dans le désordre), "LE? sujet par excellence, tabou des tabous, vous m'avez compris: Trianon. Tabou, non que l'on n'en parle pas, bien au contraire (on ne parle même plus que de ça...), mais dont il serait inconvenant, voire sacrilège de remettre en cause  la définition "officielle? bien établie depuis près d'un siècle: un intolérable diktat imposé à la Nation hongroise (cela est vrai), une honte et une injustice (également vrai), une humiliation imméritée infligée à un royaume pacifique où régnaient bonheur et harmonie (..bien moins vrai.....même fort contestable..).

 

Avant de rentrer dans le détail, un constat général établi par l'auteur: ce refus  systématique, borné, ou plutôt cette incapacité (la démarche n'étant pas forcément consciente) de prendre du recul par rapport à l'Histoire pour en analyser les événements en toute objectivité, en repassant méticuleusement en revue les faits qui ont précédé ces événements (?az elözmények?), ceci en laissant tout préjugé de côté. Car si, pour ce qui est du traité de Trianon, on se complait à traiter abondamment de ses conséquences (au demeurant désastreuses), on sera nettement moins enclin a en examiner les ?précédents?, les circonstances qui y ont abouti, partant du principe ?a priori?, irréfutable, incontestable, qui ne saurait être remis en cause, que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, point à la ligne !

 

Dans une moindre mesure, cette approche des Hongrois vaut également pour d'autres périodes de leur Histoire. Un simple exemple: la tragique défaite que leur a infligée l'armée ottomane en 1526, prélude à 160 années d'occupation... Là encore, tout ne ?baignait pas?, loin de là ! Rivalités entre  ?barons?, travail permament de sape contre le roi. Un roi qui s'est même parfois retrouvé au pluriel, à ?deux? déclarés simultanément par les clans rivaux (ex.: Jean 1er contre Ferdinand de Habsbourg, 1526-1540).  Avec une telle discipline et un tel ?civisme?, pas étonnant, donc, que les pauvres Hongrois se soient vus taillés en pièces et joyeusement envahir par des troupes turques mieux organisées (alors que la défaite n'était pas à priori évidente). Et pourtant, en écoutant le langage officiel (cf. la nouvelle constitution.), on pourrait croire que ce royaume ?très chrétien? fut la lumière de l'Europe, ou presque...

 

Pour en revenir (et en terminer) avec Trianon. Statistiques à l'appui (recensement officiel de 1910 consigné en 1912), il s'avère qu'à la veille de la Première guerre mondiale, le Royaume de Hongrie était minoritairement peuplé de Hongrois (47,5%, soit 9,9 millions contre 11 millions de nationaux: Roumains, Slovaques, Croates, Serbes, Ruthènes et Allemands). Bon, ne soyons pas de mauvaise foi, disons qu'il était peuplé pour moitié de Magyars (52,5% si l'on exclut la Croatie-Slavonie, alors autonome). Jusque là pas de trop de contestation, puisqu'il s'agit de faits établis (confirmés par les archives royales). Encore que, d'après un sondage, une majorité de Hongrois ignorent ce fait, imaginant aujourd'hui encore une ancienne Hongrie très majoritairement hongroise. Mais là où le débat se corse et où le bât blesse, c'est lorsqu'il s'agit de se prononcer sur le sort réservé à ces minorités (quasi majoritaires). Lors d'un débat télévisé diffusé à l'occasion de la dernière commémoration de Trianon (le 4 juin), j'ai entendu dire que ?ces peuples étaient heureux et vivaient dans une parfaite harmonie, sorte de petite Europe avant l'heure?.. (sic, je n'exagère pas !..).

 

Face à ces propos, je me bornerai à évoquer le rejet catégorique de toutes les tentatives faites pour fédérer le royaume durant la période du Compromis (1868-1918). La plus connue étant la proposition de François Joseph (inspiré par Karl von Hohenwart et Albert Schäffle) de fédérer un empire menacé face à l'hégémonie de la nouvelle Allemagne. Dans ce refus maintes fois formulé, nous retrouvons dans une quasi unanimité tous les grands noms du royaume, dont les plus libéraux: Andrássy, le comte István Tisza, Wekerle, Apponyi  et bien d'autres. Et pourtant, Dieu sait que des tentatives ont été opérées, mais se heurtant toujours à un froid rejet sans appel (ex. en août 1895 avec la demande d'autonomie formulée en commun par Slovaques et Roumains, vertement repoussée).  Même au tout dernier moment, alors que chacun savait la situation d'avance perdue, le Premier ministre Wekerle rejeta catégoriquement en 1917 une toute dernière occasion de se concilier les minorités dans un Etat fédéral. J'appellerai cela presque du suicide.. Centralisation et assimilation (voire, à partir des années 1900 magyarisation forcée) étaient le maître mot des dirigeants (membres de la haute noblesse hongroise). Sauf que, lorsque l'on a affaire à une moitié entière de la population, parler d'assimilation me semble vain et présomptueux...  Un comportement que j'attribuerais davantage à l'aveuglement qu'à une véritable hostilité, partant de cette idée que la  Hongrie apporte le progrès et la lumière à ces peuples incapables de se prendre en mains. Bref, un mépris pire à mes yeux que tout le reste... (Mépris qui a encore la vie dure aujourd'hui). Et pourtant... sur les 71 comitats du royaume, 23 disposaient de moins de 21% de Hongrois, et la moitié (35) de moins de 41%...  (Il n'est pas jusqu'à l'archiduc Rodolphe, pourtant ultra hungarophile comme sa mère, qui ne se soit inquiété du comportement aveugle de la noblesse hongroise ? lettre citée par Paul Lendvai dans son ouvrage ?Les Hongrois?. Ouvrage où il nous rapporte également qu'en 1910, sur les 413 députés du Parlement, seuls 8 représentaient les nationalités. Alors qu'ils auraient dû être 198 contre 215 députés hongrois.)

Tout ceci pour dire que, si Trianon fut, certes, une colossale erreur lourde de conséquences (3 millions de Hongrois se réveillèrent du jour au lendemain hors de leurs frontières), il serait bon de relativiser et surtout de reconnaître ses erreurs. Ceci, comme le présente Attila Csernok, précisément pour le bien du pays, pour lui permettre de mieux construire son avenir fort des leçons du passé. Quand je vois le climat qui règne aujourd'hui (2 ans après la sortie du livre), je crains que la tendance ne soit inverse...avec des esprits de plus en plus exacerbés dans leur nationalisme introverti...

 

Et idem pour bien d'autres étapes de l'Histoire hongroise. Exemple: cette façon de se présenter comme victimes innocentes des deux grandes guerres mondiales. Comme si les attaques contre la Serbie et l'Ukraine avaient été forcées et totalement désintéressées... Idem pour l'holocauste sur lequel on a longtemps fermé les deux yeux et continue de fermer un oeil. (La loi punissant la négation de l'holocauste n'a été votée que récemment ? il y a deux ans, je crois ? ce délit étant auparavant couvert sous le prétexte de ?liberté d'opinion?!). Et d'oublier également que la Hongrie fut la première en Europe, dès avant l'Allemagne,à promulguer une ?loi juive? (numerus clausus dans les universités) en 1920... Pourquoi ne pas carrément en parler et alors l'abcès sera crevé? Non, ça ne se fait pas, ce serait trop entacher la dignité, la fierté nationale...

 

Alors que les autres peuples ont fait depuis belle lurette leur examen de conscience qui les a enfin ?libérés? pour mieux se tourner vers l'avenir, les Hongrois, peuple fier, mais obstiné, continuent à s'y refuser. Nous avec nos colonies et l'Algérie, ou encore avec le régime de Vichy, les Allemands avec le nazisme, les Espagnols avec le franquisme, les Hollandais, Portugais avec leurs colonies, etc. Et pour ce qui est des territoires, qui n'a pas ses minorités chez un voisin ?  Pratiquement tous...jusqu'aux Russes d'Estonie en passant par les Autrichiens du Trentin-Haut Adige, Roumains (majoritaires) de Moldavie, ou encore les Allemands chassés de Wroc?aw (Breslau) et de Gda??k (Dantzig), etc.. Et alors ? Rien.. ou presque, à l'exception du problème des Serbes et Kossovars (et encore, on semblerait même s'être un peu calmé de ce côté), de Chypre ou de la Macédoine pour les Grecs..

 

Une forte tendance à se présenter ? je dirais ?se complaire? - en victimes (que, certes, ils ont été), mais un refus catégorique à s'avouer parfois en oppresseur (qu'ils ont également été). Un exemple: les cérémonies organisées en grande pompe autour du massacre de Hongrois par les Serbes en 1944, mais un silence quasi total sur le massacre de Serbes par les troupes hongroises deux ans plus tôt a Novi Sad/Újvidék (mis à part le poignant film d'András Kovács ?Jours glacés/Hideg napok?, mais qui date de 1966)...

 

Un autre aspect que fait ressortir Attila Csernok: cette manie, répandue dans les milieux de droite, de taxer en Hongrie ses adversaires de ?traitres à la Partie?, de ?Magyarophobes? sitôt que leur parvient la moindre critique sur leur politique.  Au moment où est sorti l'ouvrage, le nouveau gouvernement conservateur de Viktor Orbán n'était pas en place (les élections ? avril 2010 -ont eu lieu un an après la sortie du livre). Or justement, ce sont là les termes qui sont revenus mille fois, voire plus, dans la bouche des gouvernants lorsque certaines de leurs mesures ont essuyé le feu de la critique dans la presse internationale (loi sur les médias, nouvelle constitution). Pour preuve que Csernok a vu juste !

 

Une façon de rejeter d'entrée toute discussion, de nier d'emblée la bonne foi éventuelle de l'interlocuteur, bref de lui claquer la porte au nez. Mais aussi d'avouer sans le vouloir son impuissance à débattre, à argumenter. Fait troublant, l'auteur nous révèle, exemples à l'appui, que c'était exactement la réaction déjà en vogue sous le régime du régent Horthy (1920-44), que l'on peut qualifier de ?fasciste? (au moins dans son esprit). Troublant... mais pas trop étonnant, en fin de compte.

 

Je me souviens qu'au moment de la grippe aviaire (ce devait être début 2006), le Premier ministre de l'époque Ferenc Gyurcsány s'était rendu à Bucarest pour participer à une réunion commune des deux gouvernements hongrois et roumain (entre autres pour prendre des mesures efficaces contre le développement de la maladie). Ce fut alors un tollé de l'opposition qui hurla à la traitrise !... Imaginez-vous le général de Gaulle s'être fait taxer de ?traitrise? lorsqu'il reçut le chancelier Adenauer chez lui, dans sa résidence de Colombey-les-Deux-Eglises (et pourtant, nous n'étions que quelques années après la guerre). Ou voyez-vous Chirac ou Sarkozy qualifiés de traitres s'ils viennent à rencontrer le président algérien Boutefika (et pourtant, Dieu sait comme le conflit aura été violent et le traumatisme dur pour ce million de pieds noirs rapatriés sans rien en France..). Non, cela ferait sourire !...

 

Et bien ici, en Hongrie, cela ne fait pas sourire. Une réaction qui traduit, une fois de plus, ce sentiment de fierté nationale très profondément ancré dans les esprits. Un sentiment que l'on peut trouver louable tant qu'il contribue à resserrer des liens entre compatriotes (j'entends par là citoyens d'un même Etat), mais qui peut vite devenir dangereux quand il devient obsessionnel et tend à se réduire à la promotion d'une ethnie au détriment des autres. C'est malheureusement ce dernier cas qui me semble prévaloir dans le contexte actuel (cf. l'esprit de la nouvelle constitution).

 

Un autre ?mal? assurément hongrois que nous décrit Csernok: cette fâcheuse manie de se ?tirer dans les pattes? (pardonnez l'inélégance du terme),  de gaspiller son énergie dans des luttes stériles qui n'en finissent pas. A cet égard, l'auteur nous cite trois témoignages qui reprennent presque mot à mot les mêmes termes à plusieurs siècle d'intervalle (Francesco Massaro en 1523, Johnes Comenius en 1654 et le comte Széchenyi en 1841), qui disent en substance: ?Un peuple depuis toujours appliqué à jalouser, haïr en secret et à se chamailler?. Le propos est dur, très dur, mais non sans un petit fondement de vérité quelque part... Les dissensions que connait aujourd'hui une opposition incapable de canaliser et fédérer le mécontentement naissant de la population en constitue à mes yeux un triste exemple.

 

Et je terminerai ici par une petite histoire que m'a contée une amie (russe!) au sujet de l'enfer. Vous avez une enfer russe, un enfer allemand et un enfer hongrois. Dans chacun, les damnés sont plongés dans de grands chaudrons où ils baignent dans l'huile bouillante. Visite de l'enfer russe: je vois que des gardiens sont disposés autour des chaudrons, kalachnikoff à la main: pour empêcher les condamnés de se glisser hors du chaudron, me dit-on. Enfer allemand: même spectacle, les kalachnikoff étant remplacées par des chiens. Enfer hongrois: rien. Pas de gardien. Mais alors, demandé-je, ils vont s'enfuir ? Pas de danger,.me répond-on, ils se repoussent les uns les autres dans le chaudron...  Tous mes amis hongrois à qui je la raconte (de tous bords) ont l'honnêteté d'en reconnaître la véracité.... No comment.

 

Je n'ai fait ici que relever un ou deux aspects soulevés dans l'ouvrage d'Attila Csernok, qui traite par ailleurs de mille autres sujets et autres périodes, notamment celle, bien sombre, de cet automne 1944, et l'autre, plus prometteuse de l'été et de l'automne 1989. Je n'ai pas le loisir de les traiter ici. Peut-être à une autre occasion.

 

Pierre Waline (www.lepetitjournal.com/budapest.html), mercredi 6 juillet 2011

Photo: courtesy de Pierre Waline

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