WAWA BLABLA - La photographe qui fait parler les murs de Varsovie

Par Hervé Lemeunier | Publié le 13/03/2018 à 00:00 | Mis à jour le 09/05/2018 à 16:41
L'amour à un coin de rue.

Certes, il y a bien plus jolie architecture que celle de Varsovie. Certes, des villes comme Amsterdam ou Barcelone comptent des musées dédiés aux arts modernes et contemporains bien plus impressionnants que ceux de la capitale. Certes, une métropole comme Berlin, voire même une ville de province comme Łódź, pour rester dans le paysage polonais, offrent une densité autrement plus intéressante d’arts urbains. Pourtant, pour Gilly Boelman-Burrows, photographe à l’origine de l’exposition Wawa Blabla, le « déclic » artistique s’est produit au milieu de ces grandes rues à l’allure disparate, jonchées d’immeubles à l’apparence maussade. Depuis six années maintenant, la Britannique de naissance partage ses clichés de graffitis en tous genres, qu’elle croise pendant ses déambulations poétiques. Etrange ? Ca tombe bien, l’artiste originaire d’Amsterdam nous a rencontrés pour nous expliquer pourquoi.

 

Quand on vient d’Amsterdam et de ses couleurs chatoyantes, difficile d’être emballé par le paysage varsovien. Surtout lorsqu’on est artiste. Surtout lorsqu’on débarque en 2006, à une époque pas si lointaine où les galeries et musées d’arts contemporains n’étaient encore que de doux rêves, balayés par le poids politico-religieux écrasant de la ville. Un « il était une fois » un poil déprimant pour Gilly, alors enceinte d’Abigail, son premier – et unique – enfant, contrainte de suivre son mari vers une promotion professionnelle. « J’ai dû me faire à cette vie comme je le pouvais, mais tout me paraissait gris », confie-t-elle dans un salon coquet où elle expose ses nombreux clichés. En trimballant tant bien que mal sa poussette dans le centre-ville un jour en 2009, Gilly flashe sur un tag, unique point blanc perdu au milieu d’une immense façade grise. « Je me baladais dans la rue Gagarina, à Sielce. Sur le coin d’un immeuble, je suis tombée sur l’effigie d’un Cupidon, comme si l’amour pouvait désormais tomber à chaque coin de rue. C’était comme une révélation, raconte-t-elle : ce point blanc, c’était le chaos dans l’ordre commun de ces grands blocs d’habitation si répandus à Varsovie. A l’époque, je n’avais pas d’appareil photo sur mon portable : j’ai sorti une mini caméra de la poussette de ma fille, et j’ai pris une photo. »

 

La première d’une longue liste, puisque Gilly s’est ensuite employée à partir à la recherche de tout ce qui illustrait son fil conducteur dans les rues varsoviennes : la recherche du chaos dans l’ordre. « Je me suis rendue compte que cette ville en était remplie, que les formes d’expression de Varsovie étaient différentes des autres villes où j’avais vécu. A Varsovie, il y a de l’art qui s’ignore, résume-t-elle en désignant l’une de ses photographies, représentant un sapin abandonné au pied d’un mur gris sur lequel figure une croix. Ici, j’y ai vu la représentation de la naissance et de la mort, réunies sur un même plan. Certaines personnes de mon entourage n’y ont rien vu, mais c’est cela la richesse de Varsovie. » Son inspiration et son enthousiasme la conduisent bientôt à créer une page Facebook dédiée à son projet, baptisé Wawa Blabla. Puis un livre en fin 2014, tiré à mille exemplaires, qui répertorie toutes ses découvertes. « L’objectif est de montrer une nouvelle lecture de Varsovie. Je voulais faire passer le message suivant : quand on voyage à Varsovie, on peut regarder les choses de cette façon. L’objectif est également de promouvoir les artistes qui ont composé les œuvres que je photographie. Certains sont d’ailleurs réticents, car ils pensent que j’attends de l’argent de leur part en retour ! »

Naissance puis mort

Gilly ne compose bien sûr pas une simple retranscription de ce que les artistes urbains reproduisent sur les murs. « Cette petite fille qui souffle sur un pissenlit, j’ai décidé de la prendre en photo en la déposant sur un tapis de feuilles mortes, de neige et de brins d’herbes. Elle me fait penser à ma fille, et la présence des quatre saisons à ses pieds représente selon moi l’espoir inamovible, celui qui sera toujours en chacun de nous. » Depuis maintenant quelques années, elle s’est même engagée sur d’autres supports. Planquées derrière la pile massive de clichés, des toiles peintes par l’artiste révèlent une nouvelle tournure dans la carrière de Gilly. « Ce tableau, je l’ai peint après avoir vu une amie à Wilanowska », narre-t-elle en montrant du doigt une mosaïque irrégulière de rouge et de blanc. « La fumée blanche d’une entreprise se répandait devant moi, et semblait se coller sur les façades rouges du bâtiment. J’y ai vu le patriotisme polonais, très fier de son économie en marche, mais inconscient des dérives écologiques qu’elle orchestre. » A côté trône un autre de ses tableaux, où figure l’Union Jack peint uniquement dans des tons bleus, composé au moment du référendum écossais sur la sortie du Royaume-Uni.

Il y a toujours de l'espoir

Mais le joyau de ses œuvres n’est pas une peinture, mais bien un patchwork de tags urbains qu’elle s’est réappropriés. « Je construis mes pochoirs à partir de graphes que je croise lors de mes promenades, puis je les réinvente en les mélangeant, en changeant des couleurs, etc. » Au bout de sa démarche, Gilly continue d’innover en se réappropriant toujours plus les matériaux de Varsovie qui l’inspirent. Et parmi eux, cette architecture monolithique communiste si particulière, porteuse symbolique de l’idée de l’ordre. Mais Gilly Boelman-Burrows n’en a pas encore fini, puisqu’elle travaille désormais sur l’exportation de ses photos sur des formats carte postale, ainsi que sur la vente de ses photos et de son livre, disponibles respectivement à ‘M’ au 60 rue Konstancin, et dans toutes les boutiques de musées et de galeries de la ville.

 

L’ultime étape ? Créer un atelier de sensibilisation aux graphes, notamment pour les plus jeunes. Bien que simplement anglophone et néerlandophone, Gilly espère bien s’accrocher à ce nouveau défi, elle qui parle de sa fille Abigail comme d’une Muse. Histoire de dévoiler à d’autres, enfin, les secrets que lui ont divulgué les murs gris de Varsovie, un jour lambda de l’année 2009.

 

 

 

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