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INTERVIEW - Rencontre avec le réalisateur Rafael Lewandowski

Par Lepetitjournal.com Varsovie | Publié le 13/11/2017 à 00:04 | Mis à jour le 14/11/2017 à 14:18
Rafael Lewandowski

Rafael Lewandowski est un cinéaste franco-polonais. Auteur d’une dizaine de films documentaires (Cela, Une ombre dans les yeux, Enfants de Solidarnosc, Minkowski | Saga, pour n’en citer que quelques-uns), son premier long-métrage de fiction La dette (Kret, sorti en France en 2012),) a été présenté et primé dans de nombreux festivals à travers le monde. Rafael Lewandowski vit actuellement à Varsovie. Pour l’ensemble de son œuvre, il a reçu le prestigieux prix polonais « Paszport Polityka » en 2012 et a été nommé « Chevalier de  l’Ordre des Arts et des Lettres »  par la Ministre de la Culture, Fleur Pellerin, en 2015. Rencontre avec un réalisateur qui explore avec beaucoup de finesse et de sensibilité les thèmes de la mémoire et de l’influence du passé sur le présent.

 

Vous êtes né en France d’un père polonais et d’une mère française. Vous avez la double nationalité. Est-ce que vous vous considérez comme Français ou comme Polonais ?
J’ai été élevé avec cette double culture, cette double identité. On m’a toujours expliqué que ces deux cultures étaient complémentaires et non en opposition. Je me sens donc Français et Polonais, c’est l’un avec l’autre. J’ai acquis grâce à mon éducation française une certaine rationalité dans ma façon de penser contrebalancée par mon côté polonais qui m’apporte une sorte de lyrisme, un rapport émotionnel aux choses, aux gens.

Je suis né, j’ai grandi et étudié en France mais j’ai construit grâce à mon père un lien très fort avec la Pologne, un lien émotionnel et culturel. Quand j’étais enfant, je venais tous les ans en Pologne, à Varsovie ou à Gdansk pour voir ma famille. Ces séjours sont ma Madeleine de Proust, j’en garde de merveilleux souvenirs, qui m’ont beaucoup marqué même s’ils ont été interrompus de manière un peu violente au moment du coup d’état militaire en 81. Mon père s’étant engagé dans la lutte contre le régime, nous n’étions plus les bienvenus en Pologne pendant les 5-6 années suivantes, période pendant laquelle j’ai encore plus idéalisé ce pays. De sorte que, quand je suis revenu à Noël 86, le contraste entre mes souvenirs d’enfance, l’été, où tout était beau et mon retour en hiver a été un choc terrible. Tout était sinistre à mes yeux, un vrai cauchemar ! Rien ne marchait, c’était le désespoir total. Le communisme était en pleine déliquescence et la population avait perdu l’espoir d’un changement. Ensuite, je suis revenu après la chute du mur ; mon premier réflexe a été de vouloir m’installer dans la Pologne libre, cette fois. Finalement ça ne s’est pas fait à ce moment-là.

 

Qu’est-ce qui  a motivé votre installation en Pologne en 2007 ?
L’installation a été progressive. Pour les besoins de la préparation d’un long métrage de fiction qui n’a finalement pas vu le jour, je suis venu en Pologne pour plusieurs mois au cours de l’hiver 2001. Là, j’ai commencé à faire un travail sur moi-même, sur mon identité, sur mon rapport à la Pologne, et cela m’a donné envie de rester. Pendant quelques années, j’ai vécu entre les deux pays, en fonction des opportunités de travail pour finalement faire le choix de rester en Pologne. Mais je reste très attaché à la France où je retourne très régulièrement.

 

Les thèmes récurrents de vos films sont la mémoire collective et individuelle ainsi que la corrélation entre le passé et le présent. Qu’est-ce qui vous pousse à explorer ces thèmes-là ?
Quand je venais enfant en Pologne, la guerre était encore très présente dans les esprits. J’avais l’impression qu’elle n’était pas finie depuis longtemps. Je voyais encore des ruines partout et beaucoup d’espaces vides : des « trous de mémoire » très concrets… Dans toutes les familles, les gens parlaient de la guerre, de ce qu’ils avaient vécu, ils se mettaient à pleurer en racontant leurs histoires. C’était impressionnant pour un enfant ! Et puis mon père m’a vite fait comprendre que l’histoire officielle, celle du régime communiste, ne racontait pas la vérité. L’histoire étant une matière qui m’intéressait beaucoup, cela m’intriguait. Lorsque j’ai commencé à faire des films, dans les années 90 et donc après la chute du communisme, je me suis rendu compte que l’histoire récente de la Pologne était à redécouvrir, à raconter à nouveau. Or rares étaient les films qui se consacrait alors à ça. J’avais l’impression que la Pologne avait plutôt disparu des écrans après la mort du réalisateur polonais Kieslowski et qu’à l’Ouest on ne savait plus très bien ce qu’il s’y passait. « Ce n’était plus le communisme, mais alors c’était quoi ? » C’est ce qui m’a motivé à faire ce genre de films.

Le thème de la mémoire est donc logique à mes yeux. Et n’étant ni historien ni sociologue, le moyen pour moi de raconter l’Histoire, c’est de raconter des « petites histoires », qui racontent comment les individus traversent la « grande histoire ». L’autre élément (mais tout est imbriqué) c’est qu’après mes études on m’a proposé de travailler pendant 2 ans pour une fondation créée par Spielberg et qui recueillait dans le monde entier (à la suite de son film La liste de Schindler) des témoignages des survivants de la Shoah. Comme je connaissais la partie polonaise de ce drame on m’envoyait rencontrer des gens qui étaient soit nés en Pologne soit enfants de juifs nés en Pologne. Cette expérience très forte continue d’avoir une grande influence sur mon travail autour de la relation entre l’histoire individuelle et collective.

 

Quels sont les réalisateurs qui vous ont marqué, qui ont influencé votre travail ?
Pour moi qui suis Franco-Polonais, Polanski est un grand maître du cinéma. Tout en ayant un style qui lui est propre dans sa façon de raconter, de filmer, il est universel. Quand j’étais étudiant à l’école de cinéma, Kieslowski m’a beaucoup marqué aussi même si je me suis distancié par la suite de ses films. Je suis très influencé également par des cinéastes français, comme Truffaut que j’adore, j’aime le néoréalisme italien et je suis aussi un grand fan du cinéma américain. J’ai des goûts très éclectiques", je vais voir autant de films d’art et d’essai que le dernier Blade Runner.

Vous avez essentiellement réalisé des films documentaires. En 2010 vous avez réalisé un long-métrage de fiction, « La dette », qui a été très bien accueilli. Comptez-vous revenir à la fiction ?
Quand j’ai commencé à faire des films amateurs, adolescent, mon amour du cinéma c’était la fiction avant tout. Mais les premiers documentaires que j’ai réalisés au cours de mes études à La Fémis m’ont ouvert les yeux sur le fait que la réalité est souvent plus riche que la fiction.

La Dette, qui traite d’un sujet sensible, celui de la lustration, a été bien accueilli en Pologne car il a répondu à un besoin. La lustration c’est l’ouverture des archives et la façon dont on traite les informations sur la collaboration de certaines personnes avec l’ancien régime communiste. Chaque pays de l’Est a sa propre loi en la matière. En Pologne, c’est une voie intermédiaire qui a été choisie, celle de n’ouvrir qu’en partie les archives, ce qui laisse planer des incertitudes et a pour conséquence de continuer, à mon avis, d’empoisonner la vie publique. Mon film ne prend pas position, ne juge pas, mais constate que ce problème continue d’être un fardeau pour ceux qui l’ont vécu ainsi que pour les générations suivantes. Et je le regrette.

Depuis La dette, j’ai fait deux longs métrages documentaires : Minkowski | Saga et A une certaine distance de l’orchestre. Ils fonctionnent un peu comme un dyptique parce que chacun d’eux raconte l’histoire d’une famille sur 3 générations. J’aimerais bien revenir à la fiction mais plus on s’installe dans le documentaire plus on a de facilités à en faire et on est davantage considéré comme un réalisateur de documentaires.

 

Quels sont vos projets cinématographiques ?
En ce moment, je réalise un film consacré à Zbigniew Herbert, un poète contemporain polonais, un des plus grands du 20ème siècle, dont l’œuvre est encore très lue dans le monde anglophone et germanophone, mais malheureusement trop mal connue dans le monde francophone. Nous sommes en tournage, le film verra sans doute le jour dans deux ans. J’ai aussi deux projets de long métrage de fiction qui sont en développement, un en relation avec la France l’autre plutôt sur un sujet polonais. Et un dernier projet tout récent, qui en est au premier stade et sera consacré, s’il voit le jour, à la grande immigration des mineurs polonais  en France qui en 2019 aura 100 ans. Le film devrait donc sortir en 2019.

 

Quelle est la place du cinéma d’auteur en Pologne ?
Le cinéma polonais a connu une traversée du désert à la fin des années 90, après la mort de Kieslowski. Les studios, le système de financement d’état hérité du communisme se sont effondrés. En 2005, le Polish Film Institute (PISF) a été créé sur le modèle du CNC français. Les subventions n’étant plus gérées par l’Etat, le cinéma polonais a été relancé et les résultats sont vraiment exceptionnels. En plus de la hausse permanente de la fréquentation générale des salles, une grande partie des films plébiscitée par le public est polonaise. Ceux qui remportent le plus de succès sont des comédies (par exemple Botox en ce moment) mais il y aussi des films d’auteur qui sont de belles réussites, comme par exemple cette année « L’art d’aimer ». Le documentaire polonais marche très bien également. Et le cinéma polonais qui avait quasiment disparu des festivals internationaux revient en force. La cerise sur le gâteau a été l’Oscar du meilleur film étranger pour Ida, il y a deux ans. On a en Pologne une nouvelle génération de cinéastes très prometteurs et les écoles sont d’un très bon niveau international !

Mais cette renaissance est fragile! Il y a en ce moment une très forte pression politique sur le Polish Film Institute. Lénine avait dit que le cinéma était un formidable outil de propagande et on a l’impression que certains aimeraient revenir à cette vision du 7ème Art. Le pouvoir actuellement en place aimerait que soient produites de grandes fresques historiques qui ne montreraient que l’héroïsme de la Pologne. A l’opposé de « Ida », par exemple, qui a été perçu par certains comme anti polonais. C’est très préoccupant parce qu’on revient à une vision de l’histoire en noir et blanc. Comme la plupart des gens qui m’entourent, je suis très inquiet. Nous avons peut-être été trop confiants ces dernières années…Nous nous sommes endormis sur les lauriers de la croissance et la réalité actuelle nous réveille en nous prouvant que la démocratie n’est jamais acquise et qu’il faut la défendre même quand ça va bien !

Vous semblez un peu inquiet quant à l’avenir de la Pologne…..
Oui parce que nous sommes dans un mouvement qui, malheureusement, favorise davantage le populisme et les réponses toutes faites plutôt que les nuances. Ce qui me fait peur, c’est que pour de plus en plus de gens être patriote aujourd’hui, c’est être Polonais à 100%. Moi j’estime qu’on peut être patriote en étant à la fois Français et Polonais, et avant tout Européen ! Votre première question, sur la double nationalité, on me la pose maintenant de façon agressive. Il faut que je dise qui je suis, que je fasse un choix alors qu’il faudrait valoriser la double identité comme une richesse !

 

Vous aurez l’occasion de rencontrer Rafael Lewandowski dans le cadre de la projection du film « La Dette » qui sera organisée par Varsovie Accueil. La date sera annoncée prochainement.


© photos Aga Kacprowska


Propos recueillis par Alexandra Levy  (lepetitjournal.com/Varsovie) – Lundi 13 novembre 2017

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