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DROITS DES FEMMES EN POLOGNE – Rencontre avec le Kongres Kobiet

Par Hervé Lemeunier | Publié le 16/04/2018 à 00:00 | Mis à jour le 16/04/2018 à 00:00
AnnaKaraszewska

Le risque de voir à nouveau l’avortement restreint en Pologne, puis le succès de la mobilisation du Black Friday il y a trois semaines ont remis les luttes pour les droits des femmes au coeur de l’actualité polonaise. Anna Karaszewska, au plus proche des événements en tant que vice-présidente de l’association Kongres Kobiet, détaille le chemin qu’a pris le projet de loi mené par la majorité parlementaire. 

 

Lepetitjournal.com/Varsovie: Pour les néophytes, pouvez-vous nous dire ce qu’est le Kongres Kobiet ?

Anna Karaszewska : C’est la plus grande association civile qui représente les femmes, la lutte pour l’égalité des sexes et met en avant les droits des femmes. Elle a été lancée il y a dix ans. J’ai d’ailleurs été l’une des fondatrices du concept du KK. Avec le recul, je pense que c’était une initiative charnière en termes d’évolution des droits des femmes en Pologne. Avant le KK, il y avait surtout des organisations féministes, à qui nous devons beaucoup, mais qui restaient perçues comme des représentations assez marginales de ce à quoi aspiraient les Polonaises.

 

Pourquoi dire que c’était une initiative charnière ? 

Tout d’abord, parce que nous avons réussi à attirer, des actrices importantes de notre société. Avec la voix des femmes issues des mondes politique et économique, la résonnance de nos désidératas est bien plus conséquente dans l’agenda politique et dans l’opinion publique. Je dirais donc qu’à partir de ce moment charnière, certains sujets de débats sont devenus courants et visibles.

 

De plus, nous pouvons désormais nous targuer de représenter toutes les femmes de Pologne, qu’elles résident dans les grandes villes ou dans des espaces plus reculés. L’importance de notre mouvement nous permet de créer un premier système de représentation. Nous avons des représentants dans chaque grande ville, mais aussi à l’échelle professionnelle, dans le secteur commercial, dans l’administration publique, le secteur politique, académique, etc. Notre rencontre annuelle permet de surcroît à chaque Polonaise de venir exprimer une opinion qui n’avait pas de résonnance auparavant, ou qui n’avait pas encore été débattue. Cela nous permet de couvrir toutes les opinions des femmes, et donc d’avoir une réelle pluralité de points de vues.

 

Comment se déroule cet événement annuel ? 

Il a généralement lieu à Varsovie, mais a été organisé pour la première fois en province l’an dernier, à Poznan. Il réunit plusieurs milliers de femmes, mais aussi des représentants de certains partis politiques de gauche ou du centre, comme les verts. La PO est également présente à chaque rencontre, car elle considère les mouvements civiques avec beaucoup d’importance, et estime que le KK peut lui apporter des idées. Le but de ce genre de rencontres annuelles est de porter à l’échelle nationale certains de nos projets les plus solides. 

 

Etes-vous liés à la PO ?

Non, on ne peut pas dire cela. D’autant plus que notre absence d’affiliation politique est, selon moi, l’une de nos plus grandes réussites. En revanche, nous pouvons dire que nous avions de meilleures relations avec la PO lorsqu’elle était au pouvoir qu’avec le PiS. Même si nous n’étions pas toujours en accord avec la PO et Donald Tusk – qui supportait le statu quo en matière d’avortement, par exemple -, la PO a toujours été à l’écoute et un dialogue existait, ce qui n’est plus le cas actuellement avec le PIS

 

Une importante partie de la politique du PiS  repose sur une vision très conservatrice de la société qui légitime nombre de leurs actions politiques. Forcément, puisque nous voulons lutter pour les droits des femmes et contre le patriarcat, nous sommes plutôt considérés comme des ennemis et des menteurs. Ils ont donc décidé de couper tous les ponts avec nous. 

 

Quel est, à ce jour, votre plus grand succès ? 

Un de nos premiers succès a été d’installer un quota de 30 % de femmes sur les listes électorales des élections parlementaires en 2011. Nous voulions initialement nous battre pour la parité, mais c’est évidemment impossible. Nous avons donc lancé cette idée de quota, qui a rapidement atteint le minimum de 100 000 signatures nécessaires pour qu’un projet de loi d’initiative citoyenne puisse  être présenté  au Parlement où il a  été bien perçu et approuvé. Je pense que ce succès a permis à des politiciens, notamment au sein de la PO, de prendre conscience que l’on ne pouvait plus ignorer les droits des femmes, désormais, voire même que cela pouvait leur être positif.

 

Comment expliquer les difficultés de la libéralisation de l’avortement, aujourd’hui en Pologne ?

La plus grande raison reste l’influence de l’Eglise catholique sur le pouvoir politique. Même quand nous avions une partie de la gauche dans le gouvernement, la libéralisation de l’avortement ne s’est pas produite, simplement à cause de l’Eglise. Aujourd’hui, le constat est le même. Les deux projets d’initiative citoyenne, « Stop Aborcji » et « Sauvons les Femmes », ont été présentés au même moment et ont reçu un traitement bien différent. Nous avions pourtant entendu que Kaczyński avait demandé à sa majorité une égalité de traitement entre les deux textes mais ce qu’il dit a moins d’importance que ce que peuvent penser les paroisses locales des élus, avec des enjeux purement électoralistes. De plus, je ne suis pas persuadée que la priorité numéro 1 de Kaczyński était la restriction du droit à l’avortement  mais l’Église en a décidé autrement. 

 

Que pouvez-vous nous dire d’Ordo Iuris, le groupe à l’origine du projet de loi Stop Aborcji ?

Cela fait déjà un moment que ce groupe tente de mettre en avant son projet de loi, qui a toujours été jugé trop extrême pour être accepté à la Diète. C’est la première fois qu’ils parviennent à franchir cette étape et, bien qu’ils soient encore perçus comme très radicaux, ils ont désormais des alliés au sein du Parlement, même dans des partis comme la PO. On observe de manière générale une nouvelle étendue de leur influence depuis l’arrivée au pouvoir du PiS. 

 

L’influence dont jouit le groupe Ordo Iuris  a dû beaucoup jouer en leur faveur lors du recueillement des signatures… 

En comparant nos deux comités d’initiative citoyenne, on se rend bien compte des différences de moyens logistiques et financiers ! En réaction à leur premier projet interdisant totalement l’avortement, une grande partie des associations pour les droits des femmes, dont le KK,se sont rassemblées pour former le « Comité Sauvons les Femmes,. Nous n’avions tout au plus qu’une centaine de bénévoles responsables de la collecte de signatures dans tout le pays, alors qu’Ordo Iuris pouvait compter sur une écrasante majorité de paroisses pour recevoir les signatures citoyennes. Pour nous, récolter 100 000 signatures, sans appui politique et sans finances propres, c’était déjà une mission très compliquée. De leur côté, ils sont très bien organisés, ont une escouade d’avocats et de mécènes qui leur offrent des fonds. 

 

Et aujourd’hui ?

Pour être honnête, leur projet de loi, bien qu’il ne parle que des cas où le fœtus serait atteint d’une malformation ou d’une maladie génétique équivaut à une interdiction totale de l’avortement. Aujourd’hui, 95 % des avortements en Pologne concernent déjà les malformations du fœtus. Dans le même temps, notre projet de loi a été refusé à peu de voix près : celles qui nous manquaient viennent notamment de certains membres de la PO, qui se sont absentés ou abstenus. Tout repose donc désormais sur le Comité des Droits de l’Homme et de la Justice, qui doit débattre sur le texte dans les prochains jours. 

 

Etes-vous optimiste ? 

Non, pour moi c’est déjà fini. D’autant plus que le PiS a lancé une sorte de Question Prioritaire de Constitutionnalité proposant d’étendre la protection de l’être humain au fœtus. Cela voudrait tout simplement dire une interdiction totale et formelle de l’avortement, sans même à avoir à passer par des textes de loi. Cela permettrait au PiS de rendre la situation encore plus floue et opaque pour les Polonais, évidemment, mais aussi bien sûr de se désaffilier d’Ordo Iuris, qui jouit tout de même d’une mauvaise image, tout en respectant ses volontés. Le temps que tout cela soit organisé, je pense que la Cour Constitutionnelle sera appelée à se prononcer en juin prochain. Et, très honnêtement, je ne vois vraiment plus ce qui pourrait les arrêter.

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