Mercredi 22 septembre 2021
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MARIE-PIERRE FORSANS – Turin je t’aime et en même temps je te réprouve

Par Lepetitjournal Turin | Publié le 05/11/2014 à 23:02 | Mis à jour le 06/11/2014 à 07:49

 Elle est arrivée à Turin il y a vingt ans, aujourd'hui elle est encore là, dans cette ville qu'elle a appris à connaître sous ses multiples facettes à travers son regard curieux et aiguisé d'architecte qui a suivi de près les transformations de ces dernières décennies. Marie-Pierre Forsans nous livre son témoignage, sincère et passionné, où elle dévoile le sentiment ambivalent qui la lie à Turin, une ville dont l'énorme potentiel n'est pas complètement exploité à ses yeux.

Turin je t'aime et en même temps je te réprouve. Comme dans le rapport affectif qui existe entre deux cousins, séparés géographiquement par une étroite ligne de pics et de cols ? comme si, en ce lieu, les accidents de la croûte terrestre symbolisaient ce rapport d'amour et de haine qui se confondent quotidiennement ? sans querelle apparente, ni vaine jalousie, mais exacerbés par des valeurs éthiques et culturelles à la fois proches et intimement éloignées.

Une architecte à la découverte de Turin

Je suis arrivée à Turin il y a vingt ans, par amour, sans en parler la langue, l'esprit libre d'idées préconçues devant une ville entièrement dévouée à l'industrie automobile et dont on m'avait décrit alors la noirceur et la pollution. Mais c'est une tout autre ville que j'ai découverte en arrivant. Formée à l'École d'Architecture de Bordeaux, j'en ai apprécié toute la forme urbaine, sa position géographique privilégiée dans la courbe du Pô ? entre la colline et l'arc alpin ? le tissu urbain scénographique de la cour royale des Savoie, dont le célèbre et imaginaire Theatrum Sabaudiae magnifiait les espaces ouverts et les architectures de style baroque piémontais, le quartier du quadrilatero ? très couru aujourd'hui pour sa vie nocturne mais alors en pleine requalification urbaine ? dernier bastion médiéval de matrice romaine ? peut être celui que j'aimais le moins tant il ressemblait à ce que je connaissais déjà dans nos villes françaises, même si l'ironie du sort veut que l'Empire romain était avant tout italien.

 


Flâner hors des sentiers battus

Mais Turin n'avait pas seulement un centre historique d'une richesse inouïe, je me souviens que j'aimais flâner hors des sentiers battus, le guide « all'architettura moderna di Torino » en main, à la découverte des bâtiments d'architecture contemporaine rationaliste du début du 20e siècle, et dont les bâtiments de l'aire de l'Exposition Italia ?61, construits pour célébrer le centenaire de l'Unité d'Italie, sont les plus visibles et représentatifs. Je me souviens très bien des poteaux en forme de champignon du Palazzo del Lavoro de Pier Luigi Nervi, génie incontesté de l'ingénierie, alors siège de la Questura de Turin ? Ufficio immigrazione, pour avoir passé des heures à les regarder en faisant la queue pour le renouveau annuel de mon permis de séjour.

Et partout dans la ville, non seulement en périphérie, la présence de ces énormes emprises industrielles, majestueuses architectures où la fonctionnalité rivalisait avec l'esthétisme architectural, friches industrielles, témoins d'un passé non très lointain mais déjà alors révolu. La visite de ces lieux, plus ou moins autorisée, avait quelque chose de magique et de grandiose, espaces gigantesques, vides et silencieux, très loin de l'agitation et de l'activité ouvrière qui habitaient ces lieux par le passé, néanmoins fortement présentes.

La ville était comme un énorme échiquier de grands îlots construits, volumes pleins et vides, emprises de terrain à requalifier, bâtiments à reconvertir, remplir, démolir, tout pouvait être joué.

Vingt ans de transformations urbaines

La politique urbaine menée ces vingt dernières années a été marquée par de grandes transformations qui ont radicalement métamorphosé l'image et la perception de la ville. Du nouveau Piano Regolatore Generale, dessiné par Gregotti Associati, mis en place par la ville en 1995, qui a créé un grand axe infrastructurel sur l'emprise des voies de chemin de fer, tout en requalifiant de nombreuses friches industrielles en nouveaux quartiers résidentiels dans la périphérie nord et sud de Turin, à la construction de la première ligne du métro ? choix d'envergure pour une ville qui avait jusqu'alors misé sur la production automobile ? sans oublier les Jeux Olympiques d'Hiver en 2006 qui ont fortement dynamisé la ville, et l'ont ouverte au monde en attirant de nombreux touristes qui généralement préféraient d'autres villes italiennes pour leurs vacances. A cette époque, l'effervescence était au maximum parmi les Turinois.

La ville a retrouvé un second souffle, aussi bien sur le plan urbain, culturel que social. Au-delà de ces grandes transformations urbaines, sont apparues des transformations plus ponctuelles, dans la renaissance de portions de ville. De nombreux quartiers se sont réanimés, non seulement le quadrilatero, mais également i Murazzi, San Salvario, la prolifération d'événements culturels, comme Artissima, Paratissima, la Notte bianca du quartier Vanchiglia, a vu naître un nouvel élan dans l'usage, de nouvelles activités et une vie sociale différente. Quelquefois au détriment d'autres activités plus traditionnelles, en particulier celles des botteghe de générations de commerçants et d'artisans, détenteurs du savoir et du savoir-faire, et qui, malheureusement, sont en voie de disparition.


Turin reste une ville à fort caractère intrinsèque

Mais aujourd'hui que reste-t-il de tout cela? Que reste-t-il de nos amours, pourrions-nous dire? Certes, contrairement à la chanson, elles ne se sont pas envolées et sont bien présentes. Turin reste une ville à fort caractère intrinsèque, bien que transfrontalière et proche historiquement et culturellement de la France, elle est, de par sa retenue et parfois son excessive froideur, très différente d'autres réalités, même italiennes. Et c'est en cela que, d'une façon provocante, j'ai écrit que je l'aimais mais que je la réprouvais. Bien sûr il ne s'agit pas de haine, parce que je ne partagerais plus ma vie et mon travail ici s'il en était ainsi, mais parce que c'est un sentiment d'impuissance qui m'habite lorsque je vois les potentialités dont s'est dotée la ville, capitalisant pendant ces dernières vingt années et qui, aujourd'hui, semble s'essouffler, reproduisant les mêmes modalités de transformations qu'alors, sans une réelle stratégie pour le futur. Il semblerait qu'un des problèmes de Turin aujourd'hui soit que la ville n'a pas su ? ou n'a pas voulu ? former et donner l'opportunité à une génération de s'intégrer et de reprendre le relais, aussi bien à l'échelle politique que professionnelle, afin de se renouveler et de se convertir dans le monde tel qu'il est aujourd'hui, avec toutes les difficultés liées à la conjoncture économique.

Marie-Pierre Forsans (www.lepetitjournal.com/Turin) jeudi 6 novembre 2014

Quelques coups de c?ur...

Resteront à jamais ancrées au fond de moi les nombreuses perspectives et mises en scène urbaines permettant d'embrasser des portions de la ville, telles que Piazza Vittorio et l'église de la Gran MadrePiazza San Carlo et le rétrécissement entre ses deux églises baroques, le Monte dei Cappuccini d'où l'on peut admirer la ville et les montagnes en arrière-plan lors d'une journée de beau temps, et de toutes parts dans la ville, les percées vers les Alpes ou la colline.

Je n'oublierai sous aucun prétexte les lieux et espaces d'architecture qui me tiennent à c?ur, la coupole « aux démons cachés » de l'Église de San Lorenzo, la salle des ex-voto de l'Église de la Consolata, la façade tortueuse et les motifs en étoile en brique de Palazzo Carignano et le hall d'entrée, un ni-dedans, ni-dehors, du Teatro Regio, la rampe d'accès à la piste d'essai du dernier niveau du Lingotto, à gravir un pinguino à la crème de Pepino à la main.

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