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ANTHROPOLOGIE DU CORPS - Un sourire qui en dit long

Par Lepetitjournal Turin | Publié le 04/10/2012 à 00:01 | Mis à jour le 21/11/2012 à 12:35

C'est certainement l'idée qui a traversé les organisateurs de cette nouvelle édition du Torino Spiritualità ayant choisi pour thème cette année La sapienza del sorriso (le savoir du sourire). Privilégiant les rencontres, les discussions et les lectures, le programme établi du 26 au 30 septembre affichait un éclectisme séduisant. Notre choix s'est porté sur la découverte du sociologue français David Le Breton

David Le Breton: anthropologue du corps

Invité à Turin dans le cadre de Torino Spiritualità, le sociologue français David Le Breton nous a accordé une heure précieuse de son temps juste avant sa conférence. Pour lui, même si les églises se vident, la conscience d'un mystère face à ce grand Au-delà est vive. Il définit ainsi la spiritualité comme ?le religieux à l'ère de l'individualisation du sens?. Auteur prolifique, son oeuvre est dédiée à l'exploration du corps, ce "continent immense dont les représentations diffèrent selon les sociétés humaines?. Il représente ?une mise en scène de soi?. David Le Breton assimile le corps à une matière première malléable sur laquelle chacun travaille pour offrir en somme ?une proposition?, une manière d'être soi. Avec la sophistication des artifices, le champ des possibles devient encore plus vaste. Que nous réserve à cet égard la cyborgisation des corps?

Si certains des ouvrages de David Le Breton comme "L'éloge de la lenteur", ou celui écrit sur la voix, prennent des objets d'étude inattendus, d'autres se rapprochent du champ de la psychologie comme son travail sur les conduites à risques des adolescents. Identifiant quatre axes majeurs, celui de la quête de blancheur alimenté par un désir de disparaître, de ne plus exister, correspondrait à un phénomène en voie d'expansion. L'exemple de la toxicomanie comme de l'alcoolisation à outrance (?binge drinking?) viserait à atteindre un état proche du coma pour se libérer des contraintes de l'identité. Internet avec l'utilisation des pseudos est une autre manière d'échapper à soi-même. L'abstentionnisme aux élections vient faire écho à ce processus comme difficulté à s'engager.

Entre la recherche d'anonymat jusqu'à la perte d'identité et l'aspiration au quart d'heure de célébrité, la modernité bouscule donc profondément notre rapport au corps (?Le dualisme de la modernité a cessé d'opposer l'âme au corps, plus subtilement il oppose l'homme à son propre corps à la manière d'un dédoublement. Le corps détaché de l'homme, devenu un objet à façonner, à modifier, à moduler selon le goût du jour, vaut pour l'homme, en ce sens que modifier ses apparences revient à modifier l'homme lui-même?).

Un sourire à multiples facettes
Dimanche dernier, David Le Breton nous a éclairé sur le thème de l'Anthropologie du sourire. Après avoir été emporté par son éloquence unique, difficile pour nous de traduire sans trahir la richesse du contenu exposé. C'est pourquoi, nous tentons ici de reporter au plus près l'emploi de ses expressions pour rester fidèle à son univers de pensée à la fois poétique et conceptuel.

Timide, narquois, glamour? le sourire exprime un véritable langage, un moyen de traduire ce qui en nous reste muet. Le sourire n'est pas un sous rire! Contrairement au ?rire qui n'a pas sa pudeur, le sourire apparait sur le visage comme une légère négligence?. Selon les personnes, le lieu ou le moment, le sourire ne dit pas la même chose.

Pour David Le Breton, le sourire est comme une forme ?d'irruption du sacré dans la mesure où il vient comme une illumination intérieure, il vient arracher celui qui le reçoit à sa vie ordinaire? Le sourire ouvre une autre dimension à la vie mais c'est aussi une construction sociale liée aux circonstances?.
Le sourire est pour dire les choses plus simplement ?un adoucisseur de contact?, ?un signe élémentaire de civilité, de reconnaissance de l'autre, il donne un crédit de confiance.? Ailleurs, il peut aussi marquer la recherche de séduction.
La convention du sourire est celle que David Le Breton définit pour parler de nos comportements face à l'appareil photo qui veulent exprimer l'harmonie d'un moment, inviter à la célébration du quotidien et du lien qui nous unit aux autres.

Ce serait trop simple de circonscrire le sourire à la joie et au plaisir !
Attention: Le sourire peut aussi être un leurre, une illusion, parfois premier signe de trahison.
Le sourire cherche parfois à dissimuler notre gêne, il signe alors une forme de ?ritualisation de l'embarras? comme il vient aussi masquer notre incrédulité à d'autres moments...
Assimilé à un signe de faiblesse, le sourire peut ?faire gonzesse? dans certains lieux où il s'agit plutôt de montrer les dents.
Manifestation du pouvoir quand il se pare d'une forme de condescendance, le sourire résonne parfois aussi comme un affront quand il renvoie à "cause toujours tu m'intéresses?, ce qui au final enflamme le conflit.
Tandis qu'en Chine le sourire peut être associé à la colère, au Japon, il s'apparente davantage à une étiquette sociale qui s'inscrit dans les règles du savoir-vivre. Ainsi, lorsqu'il s'agit de faire part d'un événement douloureux, il est d'usage de le faire en souriant afin de ne pas engager l'autre dans sa propre douleur.

Les humains seraient-ils les seuls à sourire ?

La réponse n'est pas si tranchée. Il y aurait des formes de sourire chez les singes Bonobos? Il y a aussi cette idée que les chiens sourient avec la queue ! Mais contrairement à d'autres émotions, le sourire n'est pas un automatisme. Il implique une forme de réflexivité du sujet (une conscience de soi). Si chez le bébé, il est d'abord le signe d'un apaisement physiologique, il répond vers l' âge de trois mois au sourire de l'autre, il se modèle selon les usages sociaux.

?Chaque sourire est unique et répond à la singularité d'un visage qui s'ouvre à l'autre et au monde? mais pour le voyageur revenu d'Inde, la plénitude des sourires des enfants est telle qu'il est comme un signe de ?l'effleurement de l' âme?.
Dans sa guirlande de sourires qu'il porte en lui, David Le Breton, outre le souvenir de ces enfants qui "sourient avec toute l'épaisseur de leur corps", aura une affection particulière pour celui de Giulietta Masina dans La strada, un film de Fellini.

Face à un contexte actuel qui ne prête pas toujours à ce fameux sourire ou encore face à un état d'esprit plus enclin à rejoindre le Choeur des lamentations, l'écho de la voix douce de David Le Breton peut nous aider en rappelant que ?le fait d'exister mérite au moins un sourire de reconnaissance sans justification?.

Sophie Julliot (www.lepetitjournal.com/Turin) jeudi 4 octobre 2012

Photos Sophie Julliot

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