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RENCONTRE - Dorra Bouzid, une Tunisienne, un combat

Par Lepetitjournal Tunis | Publié le 26/11/2014 à 23:00 | Mis à jour le 26/11/2014 à 19:36

Nous avions rencontré Dorra Bouzid, à l'occasion de la présentation chez SADIKA du film-hommage sur son parcours : "Une Tunisienne, un combat",  produit  par Nomadis, qui sera diffusé en avant-première des JCC le 28 novembre

crédit photo : Johan Rousselot

Dorra Bouzid est une personnalité tunisienne incontournable, témoin actif des époques charnières, jusqu'à ce jour, qui ont vu se construire la Tunisie indépendante.

Son film "une tunisienne, un combat" a été choisi par Habib Belhadi, directeur du Cinéma Le Rio, pour être projeté en avant-première des JCC, le vendredi 28 novembre à 18H30, et sera suivi d'un débat avec le réalisateur et elle-même.

Sur tous les fronts du militantisme nationaliste, féministe, et culturel, Dorra est tout d'abord précur"soeur" ! Première femme journaliste tunisienne et fondatrice de la première presse féminine et féministe arabo-africaine (1).

Le documentaire réalisé par Walid Tayaa, a rencontré un très vif succès. Tout d'abord lors de son avant-première le 8 mars,  organisée par l'Institut Français de Tunisie,  pour fêter la Journée internationale de la femme,  à l'espace culturel  Mad'Art à Carthage.

Il retrace le parcours de cette militante-née, qui à l'aube de l'indépendance, mènera le premier combat médiatique féministe et nationaliste dans le futur "Jeune Afrique", sous le pseudonyme protecteur de « Leïla vous parle ».

Ce  jour là, le public offrira une standing ovation et des brassées de roses à Dorra, l'icône résolument dévouée à son pays.

Le film sera également plébiscité, debout, lors de sa projection dans le cadre de « Doc à Tunis », au Théâtre Municipal, deux mois plus tard.

Lepetitjournal.com : Comment est né ce documentaire ?

Dorra Bouzid : Frédéric Mitterrand est à l'origine du projet, qu'il a initié en 2006. Par la suite, il est devenu directeur de la Villa Médicis, puis ministre. Le film était donc en sommeil, et c'est Nomadis le producteur qui a désigné le jeune et talentueux Walid Tayaa, pour le réaliser.

Votre film n'a pas été diffusé par la télévision tunisienne, pourquoi ?

Je ne comprends pas pourquoi aucune des télévisions tunisiennes n'a proposé de le diffuser, alors qu'il s'agit du premier témoignage filmé sur l'histoire de la Tunisie nouvelle.

Frédéric Mitterrand remet les insignes d'Officier des Arts et des Lettres de France à Dorra Bouzid, en 2010 à la Résidence de France

Quel est le point de vue du Ministère de la Culture à ce sujet ?

J'espère que le ministère le diffusera dans tous ses secteurs : festivals, manifestations culturelles, cinébus, circuits étrangers ... Il faudrait aussi que ce film soit versé aux archives nationales, à la Bibliothèque Nationale, au Centre de Documentation, etc ? Mon histoire se confond avec celle du pays : si vous saviez la masse de spectateurs qui viennent me remercier d'en avoir appris un peu plus sur l'histoire de leur pays grâce à ce film !

Je suis toujours étonnée que l'Institut du Mouvement National ne se soit pas encore attelé à archiver toute l'histoire nationale.

Et les salles de cinéma ?

Malheureusement, elles ne sont pas intéressées par un film qui n'est pas commercial. Je le déplore et je souhaite qu'elles le diffusent, surtout après le succès des deux premières projections. Cependant, je suis heureuse de voir que les associations de cinéma me soutiennent et ont même commencé à le promouvoir, espérons que cela portera ses fruits.

Va-t-il être diffusé  à l'étranger ?

Nous y travaillons avec Nomadis. Il y a des projets avec l'Institut du Monde Arabe pour les "jeudis de l'IMA", Marseille capitale de la culture,  et la région Aquitaine où j'ai reçu le prix « Etoile Solaire » décerné par le jury Dordogne Aquitaine aux personnes les plus en vue sur le web francophone, etc

Il a déjà été projeté à Marseille sur le Vieux Port, dans le cadre de « Carthage à Marseille », par le ministère de la Culture.

Je suis la première femme journaliste de presse francophone, il pourrait donc logiquement avoir sa place dans le circuit de la francophonie : par exemple, sur les télévisions francophones suisses, wallonnes, belges ?

J'estime qu'il devrait être diffusé en priorité dans les pays arabo-africains, leurs festivals, leurs télévisions, étant donné qu'il s'agit de la première femme journaliste arabo-africaine.

Vous avez participé à une série d'émissions sur RTCI, quand vont-elles reprendre ?

Ce n'est pas prévu. Je suis passée trois lundis de suite à 21H00 dans la remarquable émission « Portrait » de  Khadhraoui. Il était passionné, son bureau était couvert de documents et des magazines « Faïza ».  Je souhaiterais continuer à raconter notre histoire non seulement à la radio, mais aussi à la télévision. Nous avons eu un très beau succès, ces émissions suscitaient beaucoup d'émotion, même auprès des étrangers.

Comment l'expliquez vous ?

Dans toute mon ?uvre de journaliste de combat, d'écrivain et de promoteur de la culture, j'ai d'abord et avant tout lutté pour faire connaître l'identité tunisienne.  J'ai voulu montrer la spécificité tunisienne, dont sa tolérance qui est un des piliers de notre société. Une société qui a toujours accueilli sur un pied d'égalité juifs, chrétiens et musulmans, et qui est toujours ouverte sur le monde.

C'est lorsque l'on parle de sa spécificité qu'on peut susciter un intérêt universel.

Dans ce film, j'ai tenu à dire que je suis optimiste parce que le Tunisien est un être pacifique, instruit et tolérant. Il n'attaque jamais de front, et il a quand même réussi l'exploit de générer un mouvement qui s'est étendu dans le monde arabe.

Pourquoi , selon vous, ces particularités ne sont pas connues à l'étranger ?

La presse internationale ne s'intéresse, en général, qu'aux scandales. Jusqu'ici la Tunisie était quasiment inconnue, sauf pour ses plages ! Idem pour l'image faussée de la femme arabe.

Avez-vous subi des pressions dans votre parcours journalistique ?

Je raconte dans ce film que j'e n'ai pas été torturée, mais que, comme tous les journalistes indépendants de mon pays, j'ai été constamment virée, interrogée, inquiétée, tout en continuant à lutter contre cette trop longue dépossession qui n'en finit pas ? malgré notre révolution qui, pour nous, a été magique.

Qu'est il advenu de la « Soirée des écoles de danse » ?

J'ai profité en 76, du fait que mon père Mahmoud Messadi était devenu ministre de la Culture, pour fonder bénévolement cette soirée qui a connu un très grand succès pendant 13 ans. Je l'ai créée d'abord au Centre d'Arts Vivants avec 60 ballerins et ballerines, 600 invités,  puis au fil des années j'en ai fait, au Théâtre romain du Festival de Carthage, un spectacle incontournable réunissant toutes les formes de danse : rythmique, contemporaine, expression corporelle, danse orientale ? et plus de 100 danseurs bénévoles. Nous avons eu jusqu'à 12 000 spectateurs payants.

J'avais fait la preuve qu'en étant bénévole, on pouvait sans faire payer un sou à l'Etat, lui rapporter beaucoup d'argent. Hélas ça n'a pas beaucoup plu, et à la dixième année, le Conservatoire avec Ahmed Achour nous a purement et simplement prix cette soirée et son concept, avec en plus une subvention de 4000 DT. J'ai réussi à me battre, puis en 88, j'ai baissé les bras. J'en avais assez de lutter seule. Le fait que je sois bénévole était déjà très mal vu, dans ce milieu où les intérêts passent parfois avant la culture, d'autant plus que fournir un travail et créer un événement lucratif sans demander d'argent en retour n'était pas du tout au goût du jour !

Quel est votre plus grand regret après cela ?

Tous les danseurs de cette Soirée sont devenus professionnels, mais il n'y a toujours pas de Ballet national. C'est vraiment très regrettable.

Pourquoi ne trouve-t-on plus votre livre « l'Ecole de Tunis » ?

Mon livre était un best-seller, mais je n'ai pas touché l'argent qui me revenait, alors que j'avais procuré à l'édition une subvention de l'Institut Français de Coopération. Quand mon avocat a gagné le procès et réclamé au directeur des éditions ALIF entre autres, Mohamed Salah Bettaieb , il s'est tout simplement mis en faillite !

Alors qu'il est toujours PDG du quotidien le Maghreb et autres fonctions, il n'est pas possible pour moi comme pour les autres personnes grugées, de récupérer nos droits et indemnités ! sur Facebook, ses victimes n'arrêtent pas de dénoncer ses méfaits en relayant les lettres adressées au ministère de la Justice (janvier 2012) et au président de la République (octobre 2012) et en multipliant procès, pétitions et réclamations.

Quelle est votre plus grande fierté ?

D'avoir toujours été une journaliste de combat : combat pour la libération de mon pays, de la femme et de l'esprit, jusqu'à maintenant, à l'instar de mes parents, Cherifa et Mahmoud Messadi son deuxième mari et mon père spirituel.

A l'époque où la notion de couple n'existait pas dans la société musulmane, ils formaient déjà un couple légendaire, luttant toujours côte à côte pour cette triple libération : à la tête de l'UGTT, avec Farhat Hached, et dans tous les domaines, y compris celui de l'Education. Mon père biologique, Hamed Bouzid que je n'ai pas connu, car décédé quand j'avais un an, était lui aussi un intellectuel artiste et militant. Notre aïeul à Sfax avait construit un mur dans la mer, pour empêcher les navires de guerre colonialistes d'arriver au port !

Quelles sont vos passions ?

Je pratique l'art sous toutes ses formes : la peinture, le chant, la danse, la musique, le solfège, le piano, la lecture ? je suis diplômée des Beaux Arts et du Conservatoire de Musique, mais surtout, surtout, je vis pour l'amour avec un grand A, l'amour d'autrui, et pas la haine.

Vous avez bien connu Habib Bourguiba. Etait il vraiment féministe ou simplement démagogue ?

Non, Ben Ali était un démagogue et un tyran. Personnellement et à son époque, on m'a confisqué en 2006 le supplément féminin du magazine "Réalités", "Femmes et Réalités", car de 1998 à 2006, je n'avais jamais écrit au sujet de Leïla Ben Ali.

Bourguiba aimait vraiment la Femme et voulait sans cesse améliorer son statut et la valoriser. J'ai assisté et répercuté dans tous mes organes de presse ce que j'appelais ses « Séances féministes » auxquelles il m'invitait toujours : il y convoquait ponctuellement les policiers et les juges  pour  condamner leur façon de traiter les femmes et leur montrer la voie à suivre.

Je n'oublierai jamais celle où il a défendu, contre eux, une petite prostituée du Kef. J'en ai encore les larmes aux yeux. C'était un féministe convaincu, et très avant-gardiste : "comment voulez-vous qu'elle trouve du travail" fulminait-il, "si vous la mettez en prison tous les 15 jours !".

Ce n'était pas un tyran non plus. Personnellement, je n'ai jamais été censuré. Mais dès 1967, il a commencé à devenir sénile et a laissé les autres installer la vraie dictature. D'ailleurs, son aura est toujours grande, on lui a pardonné comme à un vieux papy devenu gâteux, et une véritable Bourguiba-mania s'est installée.

Quels étaient vos rapports avec Habib Bourguiba ?

Nous nous respections mutuellement. Je répercutais ses actions. Il me lisait très attentivement , et tenait compte de mes analyses, de ce que je dénonçais, et il m'invitait régulièrement dans ses déplacements,  d'autant plus que j'étais la seule femme journaliste à l'époque.  J'évoque d'ailleurs dans le film l'épopée d'un voyage au moyen orient en 1965, auquel j'ai consacré un numéro spécial, épuisé, pendant lequel j'ai assisté entre autres, à son célère discours de Jéricho où il incitait les Palestiniens soit à faire la paix, soit la guerre, mais à trouver une fois pour toute une solution.

Pourquoi vous appréciait-il particulièrement ?

Il m'appréciait pour mon indépendance d'esprit, mon courage,  mon activisme, ma franchise et mon absence de flagornerie. Par exemple, lors d'un déjeuner de travail, il avait posé sa radio devant lui pour écouter les informations de 13h00, et au moment ou le speaker pour commencer le journal, prononçait le nom du Président, Habib Bourguiba a frappé dans ses mains pour appeler son majordome. Tous les collaborateurs (sauf moi bien sûr) se sont mis à applaudir, croyant qu'il applaudissait à son nom ! Bourguiba s'est penché vers moi et m'a dit avec un air de profond mépris : "vous voyez par quoi je suis entouré !!"

Avant de finir, quelles sont les prochaines programmations de "Dorra Bouzid, une Tunisienne, un combat" ?

J'espère qu'il fera partie de la programmation du Festival d'Hammamet. Il sera programmé dans les "Ecrans de Ramadan" au Festival de Sousse cet été, et  projeté à l'UFE Paris le 30 septembre.

NOMADIS travaille à sa programmation dans plusieurs TV françaises (commun TV Histoire ou TV5), arabo-africaines et autres, ainsi que dans plusieurs festivals francophones, tels que celui de Namur.

Plusieurs espaces culturels tunisiens et étrangers l'ont également demandé.


Propos recueillis par Isabelle Enault (www.lepetitjournal.com/tunis) lundi 1er juillet 2013 (réédition le 27 novembre 2014)

Parcours

. Première femme journaliste en Tunisie

. Premier pharmacien sérologue

. Elle a co-fondé 9 organes de presse dont la première presse féminine et féministe arabo-africaine : LEILA dans l'ACTION (fondatrice), future « Jeune Afrique » (1955-1961), FAIZA (fondatrice), premier magazine féminin (1959-1968), et "Femmes et Réalités" (fondatrice)

. Collaboration dans 35 medias,

. Créatrice au Festival International de Carthage de  la célèbre « Soirée des Ecoles de Danse » (1976-1988), 

. Ecriture du best-seller « Ecole de Tunis », premier ouvrage de référence sur la peinture tunisienne

. Officier des Arts et des Lettres de France

 
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