Dimanche 29 novembre 2020
Édition Internationale
Édition Internationale

Candidat

IMG_2715-min (1).JPG
Redondo
Amman
Jordanie
Social et Humanitaire, Culture/Art de vivre, Entrepreneur, Ancien(ne) élève des lycées français du monde, Autre domaine
Je suis chargée de projet et coordinatrice pour la plateforme locale jordanienne www.souqfann.com qui vise à soutenir les artisans et designers locaux en proposant plusieurs services (marketing en ligne des produits en anglais et arabe, emballage des produits, service de livraison, gestion des revenus générés). Le poste que j’occupe actuellement est le fruit d’un combat qui a débuté il y a environ 10 ans et qui continue au quotidien sous d’autres formes.

Lorsque j’étais au lycée, Je m’étais fixée comme objectif d’étudier à Science Po Paris, au campus de Menton, spécialisé dans le monde arabe. J’avais pris très à cœur cette option mais mon dossier n’a pas été retenu, je n’ai pas eu la possibilité d’être reçue pour un entretien. Aussi, j’avais l’intention de m’orienter vers une double licence histoire-arabe. Il me semble et encore actuellement que l’intérêt pour le monde arabe est limité à la géopolitique ou des aux pays pétroliers du golfe mais très rarement compris pour sa richesse culturelle ou historique. Dans mon cas, mon entourage – professeurs, connaissances et familles – avaient beaucoup de mal à comprendre mon choix de parcours. Lorsque j’ai expliqué à la conseillère d’orientation mon intention de travailler dans un pays arabe, elle m’avait dit que très certainement cela ne serait pas possible à cause de la place de la femme dans ces sociétés et que cette idée n’était que passagère. Beaucoup de mes camarades trouvaient cela dérangeant et j’avais souvent le droit à des remarques sur le fait que je m’étais convertie à l’Islam ou bien que je fasse bientôt parti d’organisations terroristes. Il y avait un réel mépris. Jusqu’à très récemment, j’ai eu le droit à ce genre de remarques. Je pense que ces réflexions et doutes de la part de mon entourage m’ont renforcé et poussé à redoubler d’efforts tout au long de mon parcours pour atteindre mon but : travailler dans le domaine culturel dans un pays arabe.

Je travaille au sein de Souq Fann depuis janvier 2018. J’ai d’abord été stagiaire pendant 6 mois, ensuite chargée de sélection et depuis juillet 2019 je suis coordinatrice et chargée de projets. Mon rôle consiste à superviser une équipe de quatre membres dans le but de veiller au bon déroulement des activités quotidiennes et contribuer au développement de l’organisation (recrutement de nouveaux artisans pour la plateforme, logistique pour les commandes, analyse de données…). D’autre part je suis en charge de plusieurs projets en partenariats avec diverses organisations telles que Blumont/UNHCR ou encore l’ambassade des Pays-Bas. Les projets qui sont sous ma direction visent pour la plupart à créer des courtes formations pour les artisans faisant partis de la plateforme mais aussi externe a cette dernière, et accompagnés de tutorats plus poussés pour un certains nombre d’entre eux. Les formations ont pour but de répondre aux besoins des artisans et ainsi elles portent la plupart du temps sur le développement de produits. Les actions menées sont concentrées dans les gouvernorats externes à Amman tels que Maan, Kerak, Tafileh ou encore dans le camp de réfugiés syrien de Zaatari situés dans le nord du pays.

Je suis satisfaite de mon travail, je suis heureuse de pouvoir exercer ma passion. Cependant, je rencontre des difficultés au travail et au quotidien. Souq Fann est une structure locale, et par conséquent la grande majorité de mes collègues et l’équipe que j’encadre est strictement jordanienne. Ainsi, il est parfois compliqué d’encadrer une équipe qui a une langue et culture différente. Se faire respecter quand on a 25 ans en tant que jeune femme dans une société qui n’est pas la sienne n’est pas tous les jours faciles. Il m’est arrivé plus d’une fois de ressentir chez mes interlocuteurs de la surprise lors de la première rencontre – « Ah bon c’est elle la coordinatrice ? » Question qui remet indirectement en cause mes compétences. Il y a des journées où je suis démotivée car je n’arrive pas à communiquer en arabe avec mes interlocuteurs lors d’une réunion. En effet, ces derniers viennent d’une certaine région du pays et que par conséquent leurs accents et vocabulaire me sont inconnus. L’apprentissage de la langue arabe est interminable ce qui est passionnant et à la fois très frustrant. Dans ces moments, je me dis que je serai bien mieux dans un pays occidental où il y a une langue officielle tel que l’anglais ou le français.

Quotidiennement je m’adapte à cette situation. J’ai appris avec le temps et la maîtrise de plus en plus approfondies du dialecte jordanien à savoir comment me comporter et communiquer en fonction de mes interlocuteurs. Je m’adapte au mieux lorsque j’ai une réunion avec une influenceuse d’Amman Ouest dans nos bureaux ou lorsque je rencontre une dame qui a la soixantaine dans le camp de réfugiés de Zaatari. Je prends en considération les différences culturelles et confessionnelles des employés que je supervise. Et surtout, je me rappelle souvent le chemin parcouru pour avoir fait valoir ma passion pour cette région du monde. La richesse de la région dans tous ses aspects – culturel, historique, humain - sont la raison pour laquelle je suis ici et que j’exerce ma fonction de coordinatrice et chargée de projet pour une structure locale.

Ainsi, il me semble que je peux me dire fière - mais avant tout heureuse - d’avoir écouté la passion qui m’anime et de continuer à la faire vivre à travers mon travail qui me permets de pouvoir contribuer, à mon échelle, au développement culturel en Jordanie.