Samedi 22 septembre 2018
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Sarah, Anaïs Andrieu, Anthropologue
Kabupaten Bandung
Indonésie
Education, Autre domaine
Lorsqu’en juillet 1997, à 15 ans, j’ai découvert l’Indonésie au cours d’un voyage familial, ce pays m’a touchée au plus profond de mon être. Bien décidée à y retourner, j’ai choisi de faire des études en conséquence : l’anthropologie s’est imposée à moi, naturellement. Après une année d’échange universitaire à Leyde aux Pays-Bas, c’est huit ans plus tard que j’ai finalement pu réaliser mon rêve. Et ce qui a suivi a tout d’une aventure qui continue de m’émerveiller.
A mon arrivée en Indonésie mi-avril 2005 pour mon travail de « terrain » pour un DEA en anthropologie, personne ne m’attendait. Je ne savais pas où j’allais, sans doute Bandung, Solo, peut-être Bali. Quand par un incroyable concours de circonstances je me retrouvai chez l’un des plus célèbres marionnettistes (dalang) sundanais (société de Java Ouest), près de Bandung, que celui-ci accepta de m’héberger et me montra son travail, j’ai su qu’il se passait quelque chose. J’avais devant moi un homme extraordinaire de par la maîtrise de son art, son statut dans la société et sa générosité sans égale. Pendant dix jours j’ai partagé son quotidien, rencontré sa famille, ses quatorze enfants, ses frères et soeurs, ses neveux, ses nièces... et le wayang golek, théâtre de marionnettes en bois sculpté, auquel il a consacré sa vie. Je l’ai suivi pour des performances qu’il enregistrait alors à la télévision à Jakarta, nous avons traversé dans sa voiture les somptueux plateaux volcaniques avant de redescendre dans les plaines fertiles de Karawang, Cikampek... J’ai trouvé un maître, un ami, un père adoptif bienveillant et moqueur et une famille immense. J’ai découvert le wayang golek. Asep Sunandar Sunarya est décédé d’une crise cardiaque en 2014, à l’âge de 58 ans.

Lorsque je suis revenue en Indonésie début août 2006, c’était un dimanche et l’avion vola un instant au milieu des cerfs-volants avant de se poser sur la piste de l’aéroport de Jakarta. Je suis revenue au village des marionnettistes près de Bandung, tout en suivant les cours au haut conservatoire des arts indonésiens pendant trois ans. En tant qu’anthropologue, j’ai dû m’efforcer de réduire les différences avec ma société d’accueil, c’est-à-dire de m’adapter au maximum : langue, relations sociales et familiales hiérarchisées, nourriture, niveau de vie, humour aussi. J’ai tout absorbé, avec enthousiasme, sans pour autant prétendre devenir indonésienne, ni idéaliser la situation : « L’anthropologie est autant un genre de vie qu’un métier » disait Georges Condominas, un maître de l’anthropologie française. La vie en Indonésie n’a rien d’un rêve, elle peut être très difficile quand on n’appartient pas aux classes sociales favorisées. Certaines périodes restent des périodes de lutte quotidienne. Cela a aussi demandé de se battre parfois contre les préjugés (non, tous les Européens ne sont pas riches / non je ne suis pas une « touriste » à la recherche de souvenirs / oui je mange du riz, avec les mains !). Finalement, j’ai gagné ma place au sein d’une société très différente de ma société d’origine. Le wayang golek est devenu une passion, j’ai compris quelle en était la profondeur abyssale et je sais que ma quête de connaissances sera toujours infinie.

Mais ce n’est pas tout. J’ai lié des relations affectives riches avec ceux qui étaient au départ mes partenaires de recherche et dont j’ai partagé les joies et les difficultés quotidiennes : sécheresse, inondations, coupures d’électricité, maladies… et difficultés financières. Nous avons vécu, ensemble, des situations fortes : j’ai vu des proches mourir, des enfants naître, soutenu des amis dans le besoin, rencontré et partagé les repas de personnes influentes, je suis même devenue une star du monde du wayang pendant quelques mois ! L’expérience immédiate de ces contrastes donne des couleurs à ma vie, du sens, et éveille bien sûr des milliers de questions : je parle sept langues, je suis anthropologue et je suis au chômage... C’est surtout parce que j’aime apprendre et partager que je n’ai pas abandonné la recherche et que je continue de postuler dans l’espoir d’obtenir un jour un emploi fixe. C’est pour cela que je parcours les colloques internationaux, que j’écris des articles dans des revues scientifiques. C’est aussi parce que je suis convaincue que la science ne doit pas se limiter aux cercles restreints des chercheurs et des universités que je ne perds jamais une occasion de partager ma passion avec des publics les plus divers, que ce soit en donnant des conférences, en écrivant des articles de vulgarisation ou en intervenant dans des écoles… mais aussi en invitant les personnes à venir rencontrer le wayang au sein d’ateliers au villages ou directement sur scène, qu’elle soit en Indonésie ou ailleurs !

En fait, je dirais que ce qui me rend fière c’est d’avoir réalisé mon rêve, d’avoir lutté pour faire ce que j’aime dans le domaine professionnel malgré tous les obstacles, de me sentir à l’aise tant en Indonésie qu’en France et d’être à même d’en apprécier et d’en faire connaître les différences. Je suis fière de participer à faire connaître le wayang golek et ses incroyables artistes, de transmettre ma passion. De par mon parcours, je suis fière d’être moi-même un peu différente, dans l’un et l’autre pays, de vivre chaque jour comme une aventure et de pouvoir partager cela avec mes proches et tous ceux qui le souhaitent.