Lundi 27 janvier 2020
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Sébastien DUFFILLOT , Co-fondateur d'ElefantAsia
Marseille
France
Entrepreneur, Autre domaine
Le Pays du Million d'Eléphants, comme on surnommait le Laos autrefois, n'abrite plus aujourd'hui que 800 spécimens.

A la fois animal-emblème national et espèce en voie d'extinction, la protection des derniers éléphants du Laos est urgente. La conservation de cet animal fait appel à la fois à des compétences techniques (vétérinaires, biologistes, conservateurs, agro-foresterie...) mais requiert de comprendre également son rôle culturel, historique, spirituel... De ce point de vue, je pense que la réussite de notre projet, qui s'étale sur 20 ans, doit beaucoup à l'investissement mis dans la relation aux laotiens, à leur langue, à leur culture. Percer le secret de l'éléphant, ce qu'il représente aux yeux des populations, a été une aventure extraordinaire dans laquelle se sont mêlés spiritualité bouddhiste, croyances animistes, Histoire, Cosmogonie, explorations aux confins des forêts du Laos, rencontre avec les derniers dresseurs d'éléphants, l'horreur des camps de débardage, la modestie des cornacs et leurs connaissances ancestrales...

Je pense que c'est cette proximité avec les cornacs dont je suis le plus fier, et qui a été la clé permettant d'accéder à leur monde, à leur confiance. Sans cornacs, pas d'éléphants, pas de Centre de conservation des éléphants... Ils restent les seuls à pouvoir comprendre et contrôler l'éléphant, la monture des rois, le roi des animaux... Leur rendre hommage et leur rendre le statut social qui leur appartient, après des années d'oubli, c'est là je crois ma plus belle réussite.

Cette confiance établie a permis l'organisation d'événements qui ont contribué à faire résonner notre action jusqu'aux oreilles des représentants de l'état, comme le Premier Ministre, Thongloun Sisoulith. "Le festival des éléphants" puis la "Caravane des éléphants"... ces aventures entreprises avec les cornacs et leurs éléphants ont permis de remettre l'éléphant au centre de l'actualité, dans un pays en plein développement où les enjeux, les intérêts et les priorités sont en général assez éloignés de la protection de la biodiversité et de la diversité culturelle.

La remise de 12 éléphants au Centre de Conservation des Eléphants par le Premier Ministre a sans aucun doute été le fruit de ces années de vie auprès des cornacs et de la confiance accordée, d'abord par ces derniers, puis par le gouvernorat de la province de Sayaboury, où avec mes équipes, nous avons travaillé tant d'années.

Le fait que les meilleurs cornacs du Laos souhaitent à présent venir rejoindre les rangs du Centre de Conservation est une grande réussite. Cela leur permet de rester auprès de leur famille dans leur province (75% des éléphants du Laos proviennent de la province de Sayaboury). Cela nous permet aussi de fournir les meilleures conditions de vie aux éléphants dont nous avons la charge.

Nous avons largement contribué à faire connaître la province de Sayaboury grâce à notre travail au sein d'ElefantAsia, au festival de l'éléphant, aux caravanes d'éléphants et au Centre de Conservation. Luang Prabang, la sublime cité du nord Laos est la première destination touristique du pays. Sayaboury, l'inconnue, n'avait jusqu'alors aucun accès aux revenus touristiques. Avec nos actions, la province commence à être reconnue pour son trésor inestimable : l'éléphant, comme en témoigne son site internet : https://www.tourismsayaboury.org/

Ce sont nos actions qui ont permis de faire connaître Sayaboury au public international et nous sommes fiers de toujours collaborer étroitement avec la province pour l'aider dans son développement économique et dans la protection de sa faune et de sa flore.

Une approche dont nous sommes fiers et celle du "bottom-up". Du bas vers le haut... Avant de présenter une stratégie (ici, de conservation de l'éléphant) aux autorités d'un pays, il me parait essentiel de comprendre la culture locale, apprendre la langue, les coutumes... Beaucoup d'organisations internationales ou d'ONG adoptent une approche "Top to Bottom"... Des consultants internationaux, aguerris aux problématiques socio-économiques mondiaux proposent des systèmes, des "management plans" d'envergure nationale. Ces programmes, complexes, coûteux et à grande échelle sont ensuite appliqués à des provinces entières, parfois au pays tout entier... En ce qui nous concerne, notre approche a suivi le sens inverse. D'abord apprendre la langue et s’immerger dans la culture laotienne. Ensuite, une caravane d'éléphants. Partager la vie de 8 cornacs pendant 4 mois. Comprendre leur vie, leurs problèmes, leurs envies, leurs peurs. Ensuite, des cliniques mobiles pour se rendre au plus près des éléphants et des cornacs employés à tirer du bois, à détruire la forêt... sans juger. De village en village, puis de district en district, puis la Province, enfin le pays... et les pays voisins (Thaïlande, Cambodge, Vietnam, Myanmar) pour comprendre les enjeux régionaux... Ne pas prétendre apporter des solutions "globales" là où les problèmes peuvent varier d'un village à l'autre, d'une forêt à l'autre. C'est ce que cette rencontre avec les éléphants et les cornacs nous aura appris, à l'heure où nous commençons une nouvelle aventure avec la gestion d'une grande réserve naturelle...

Un projet dont je (ne) suis (pas encore) fier ! Nous allons bientôt entreprendre la reconversion professionnelle de 10 cornacs de la région de Thongmixay dans la province de Sayaboury. Autrefois employés dans le bûcheronnage, ces cornacs d'éléphants mâles, n'ont pas pu se reconvertir dans le tourisme (les éléphants mâles ne sont pas prisés par l'industrie touristique car difficiles à contrôler). Ils sont souvent sollicités pour continuer à détruire la forêt illégalement, ou bien sont au chômage. Ils connaissent parfaitement la forêt de Nam Pouy où nous travaillons. L'idée m'est venue de mettre sur pied une brigade spéciale de gardes forestiers montés à dos d'éléphant en proposant à ces 10 cornacs une formation au métier de Ranger afin qu'ils puissent rejoindre l'équipe existante et fournir un appui logistique. L'éléphant est très discret et silencieux. C'est le transport idéal en forêt tropicale car aucun obstacle ne l'arrête et il peut approcher les zones de coupe illégale de bois, des camps de braconniers ou même des groupes d'éléphants sauvages sans être repérés. L’adjonction d'une équipe de gardes forestiers montés à dos d’éléphant (comme cela existe déjà dans la région de l'Assam en Inde ou à Sumatra, en Indonésie) me semble une inversion vertueuse de la situation d'origine. De cornac-paria, rejeté socialement car pauvre, exploité et isolé, et surexploitant son éléphant pour détruire l'environnement, ce projet permet aux cornacs de rester aux côtés de leur éléphant, de gagner un revenu décent, de contribuer à la protection de la forêt et de sa biodiversité, de retrouver une place dans la société et de partager leur excellente connaissance de la forêt avec les équipes de gardes forestiers du gouvernement.


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https://lepetitjournal.com/balade-sauver-la-libido-de-lelephant-lao-172415