Dimanche 16 janvier 2022
Édition Internationale
Édition Internationale

Candidat

MarieDailey.jpg
Marie Dailey, Photographe et enseignante
Singapore
Singapour
Culture/Art de vivre
Ce dont je suis fière

Il y a plusieurs éléments qui comptent pour moi dans mon travail photographique. Mais le plus important, celui qui a peut-être le plus de sens d’un point de vue émotionnel, c’est le fait de mettre à l’honneur des femmes et des hommes sur lesquels le regard peut facilement glisser sans s’arrêter, et qui, pourtant, constituent une bonne part de l’âme de Singapour. Ce sont les “aunties” et les “uncles”, comme on appelle ici affectueusement les personnes âgées, ainsi que les travailleurs immigrés, “foreign workers” et “helpers”.
Avec respect et curiosité, je les photographie dans leur quotidien : occupés à travailler, négociant au wet market, discutant au pied des HDB, prenant un kopi ou un teh pendant une compétition de chant d’oiseaux, s’aspergeant près des sources chaudes… J’aime les rendre visibles dans mes clichés, témoigner de leur existence. J’aime attirer le regard sur ce qui semble banal, tellement familier qu’on ne prend plus la peine de la remarquer. J’aime immortaliser cette sorte d’intimité publique, tellement captivante si on l’observe. Il y a de la poésie dans ces scènes ordinaires, de l’humour, de la solitude parfois, de l'intensité, de la complicité, de la tendresse... Des tranches de vie dans toute son essence au détour des rues de Singapour.
Ces rues, je les ai justement arpentées avec mon appareil photo pour aller à la rencontre de ces femmes et ces hommes. Je connaissais déjà bien cette petite île sur laquelle je vis depuis plus de 15 ans. Mais poussée par cette envie d’ouvrir plus grand les yeux, je me suis aventurée dans des lieux qui m’étaient encore inconnus. Et en explorant les HDB de Tampines, de Toa Payoh, de Sembawang ou bien d’autres encore, j’ai rencontré des personnes parfois intriguées par cette femme blanche se promenant dans ces lieux peu fréquentés par les “Westerns”, mais toujours très généreuses. J’ai eu le plaisir d’échanger avec elles, en toute simplicité, et d’en apprendre plus sur un monde finalement assez peu accessible aux étrangers que nous restons, malgré notre attachement à ce pays, et qui me touche beaucoup par son humanité.
J’ai eu la chance de pouvoir leur rendre un hommage formidable en mars dernier, lorsque j’ai exposé à l’hôtel Capella. J’ai été émue et heureuse de montrer ces femmes et ces hommes et la simplicité de leurs routines souvent invisibles dans cet écrin luxueux incroyable, en l’excellente compagnie de plus de 900 œuvres originales.
A travers mes photos, dont certaines sont rassemblées dans mon premier livre “Daily Singapore”, je suis fière de mettre en valeur des lieux et des aspects de la vie et des cultures de la cité-Etat qui restent méconnus de ceux qui ne les fréquentent pas. Je pense aux “expats”, bien sûr, mais pas seulement : beaucoup de communautés vivent ici en parallèle, restant dans leur environnement familier. Je vois mon travail comme une petite fenêtre ouverte sur l’autre, une invitation à prêter plus attention à tous ces gens discrets, qui représentent pourtant la majorité de la population singapourienne.
Certains m’ont demandé si les photos de “Daily Singapore” avaient vraiment été prises ici tellement les scènes représentées leur semblaient loin de leur réalité ! Il est si facile et confortable de rester dans sa bulle, même si la pandémie mondiale a eu pour effet secondaire d’inciter beaucoup à visiter des coins plus reculés de notre île. Par mes clichés, qui luttent finalement contre les clichés, j’espère donner envie de sortir des sentiers battus, d’aller à la découverte des lieux de vie des Singapouriens, les espaces communs des HDB, les sources d’eau chaude, les “bird corners” et autres “wet market”... Se frotter à la simplicité d’une autre vie, humer cette authenticité, et s’étonner, toujours.
Mon travail a aussi valeur de témoignage. A ma hauteur, avec mon œil attentif et mes photos, j’ai le sentiment de contribuer à garder la mémoire d’un Singapour qui disparaît à une vitesse vertigineuse. Ce n’est pas un jugement, mais un simple constat. Pour avancer, cette ville fait des choix, et leur prix est parfois la disparition de certaines traces du passé. Je l’ai constaté dans mon quartier à Serangoon Gardens, construit dans les années 1950 pour abriter les officiers britanniques. Les petites maisons, héritières de cette époque, sont détruites les unes après les autres, pour être remplacées par des habitations plus imposantes, des cubes modernes sur plusieurs étages, sans jardin.
Cette envie de garder trace d’un éphémère qui s’évapore petit à petit s’est étendue à d’autres espaces, eux aussi en voie d’extinction. Ainsi, j’aime photographier l’opéra chinois, les spectacles de marionnettes, mais aussi les marchés aux puces, comme celui sur Jalan Besar, ou des lieux disparus, comme une partie du cimetière chinois de Choa Chu Kang ou Dakota Crescent, l’un des premiers HDB de Singapour. Avec, toujours, l’idée de partager, de faire connaître au public mais aussi, peut-être, aux générations futures, ces éléments chargés d’histoire. La petite, celle de tous les jours, celle qu’on n’inscrit pas dans les livres, mais qui constitue l’essentiel de nos vies.
C’est dans cette optique que je prépare actuellement des expositions et deux nouveaux recueils de photos. Le premier, Héritage, prévu dans les prochains mois, sera centré sur ce monde qui disparaît. Le second, lui, s’intéresse aux différentes célébrations de Singapour, auxquelles j’ai eu le privilège d’être souvent conviée. Comme je le fais avec mes “aunties” et mes “uncles”, je veux mettre en valeur ces cérémonies et festivals, si riches et si intégrés ici à la vie quotidienne, alors qu’ils ont parfois disparu ailleurs. Sans prétendre être exhaustive -comment le pourrais-je !-, je souhaite montrer les petits gestes et les grandes émotions de cet aspect de la vie de Singapour difficilement accessible pour un non-initié.
Enfin, si ces projets sont actuellement en cours, c’est indirectement grâce au Covid, et j’avoue que transformer cette tourmente en opportunité me procure une certaine fierté. Ne pouvant voyager cet été, j’ai profité de cette immobilité imprévue pour créer “Daily Singapore” avec l’aide de la graphiste Lola Jolivet. Donner naissance à ce témoignage, à cet hommage en images, le voir réveiller la curiosité de ceux qui le feuillettent et se l'offrent, me procure une joie immense, et me donne l’envie de poursuivre encore mon travail de témoin.