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GILLES CHATELAIN - "Au départ, nous ne sommes que des invités"

Par Lepetitjournal Toronto | Publié le 05/04/2015 à 22:40 | Mis à jour le 07/09/2017 à 06:16

 Lepetitjournal.com de Toronto a rencontré Gilles Chatelain, responsable de la zone Allemagne et Europe centrale pour promouvoir les exportations des entreprises ontariennes, au ministère du commerce international de la province de l'Ontario


Comment êtes-vous arrivé à Toronto?

Mon arrivée à Toronto remonte à 1988. Diplômé de l'ESSEC, j'ai fait ma carrière dans le commerce, ce qui m'a amené à beaucoup voyager. Six mois à Pékin, deux ans aux Philippines, quatre en Afghanistan. J'ai commencé à travailler pour différents groupes spécialisés dans les salles de bain de luxe, dont Jacob Delafond. À l'époque, nous avions équipé tous les palais de Saddam Hussein en Irak.  Après un passage dans une entreprise de fabrication de cuisines industrielles, j'ai poursuivi ma carrière chez Hermès, à partir de 1983, à la tête de la direction internationale de la section parfumerie.  Au bout de quatre ans, j'ai eu l'opportunité de partir aux Etats-Unis, avec un très bon ami et son frère qui voulaient investir en Californie. Cela ne s'est pas très bien passé, nous manquions de fonds, et surtout avions des problèmes de visas. Lorsque j'ai voulu rentrer en France, les recruteurs m'ont fait comprendre, dès 1987, qu'à mon âge cela était trop tard.

C'est donc à ce moment là que vous vous êtes envolé pour Toronto ?

Exactement. Mon épouse étant canadienne, j'ai obtenu ma résidente permanente facilement. Je l'avais rencontrée dès années plus tôt dans un avion, lors d'un déplacement professionnel entre Montréal et St Pierre et Miquelon.

Pourquoi avoir choisi cette ville pour vous établir ?

Je ne voulais pas que mes enfants parlent le québécois (rires) ! Non, plus sérieusement je ne voyais pas bien ce que je pouvais apporter à une société internationale au Québec au niveau des langues. Et puis, sur le plan international, les sociétés Ontario avaient plus de potentiels.

Était-ce un nouveau départ ?

En quelque sorte. En arrivant ici je n'avais que deux contacts. Un gynécologue et un directeur relations publiques chez Esso. Pas vraiment d'excellents contacts pour mes recherches. Mais tout de même, le gynécologue connaissait un chasseur de têtes. Cela m'a pris neuf mois. La difficulté, c'est qu'ici les employeurs cherchent des clones. Je suis finalement entré comme directeur international d'une société de parfums où je suis resté pendant dix ans.

Et aujourd'hui ?

Depuis 2006, je suis responsable de la zone Allemagne et Europe centrale pour promouvoir les exportations des entreprises ontariennes, au ministère du commerce international de la province de l'Ontario. Notre rôle est d'organiser un certain nombre de programmes. C'est le gouvernement qui décide des secteurs prioritaires : l'Aerospace, l'aéronautique, les sciences de la vie, les sciences médicales, les technologies d'information, les énergies, le traitement des eaux et des eaux usées etc.

Quel est votre point de vue sur la présence française à Toronto ?

Il y a toujours eu deux types de français à Toronto. D'abord il y a les touristes, à savoir les expatriés qui en général restent 3 ans. Ceux-là ne cherchent pas à s'intégrer. Puis il y a ceux qui viennent ici et s'intègrent. Ils trouvent un boulot, et souvent au bout d'un certain temps deviennent canadien. Et là, c'est vraiment l'aboutissement de leur intégration, qu'ils commencent à vraiment pouvoir dire quelque chose, à pouvoir voter, être élus aux conseils scolaire... Au départ, nous ne sommes que des invités. Nous n'avons rien à dire.

Et qu'en est-il de la présence économique française ?

Quand je suis arrivé, il y avait deux organisations. La chambre de commerce d'abord. À l'époque elle était relativement forte avec un conseil d'administration, beaucoup de membres, ainsi qu'un service de conseil qui représentait les régions françaises. L'activité était chargée : un bal tous les ans, une soirée de Noël, une réunion de la St Valentin, et une Garden party sur les îles. Puis elle a périclité. Pourquoi ? Parce que d'une part les présidents successifs se sont d'abord intéressés à leur parcours avant de diriger la chambre. D'autre part les chambres de commerce n'ont pas compris ici qu'elles doivent répondre à une question, et une seule qui est: qu'est ce que je vous apporte ? Il y a suffisamment de clubs au sein desquels les entrepreneurs se rencontrent. Si vous leur apportez quelque chose, les entrepreneurs viennent.

Quel est votre point de vue sur les relations de la France et la province de l'Ontario ?

Le premier pays d'exportation ce sont les États-Unis à 78%. C'est énorme. Le deuxième c'est  l'Angleterre. L'Allemagne est sixième et la France doit se situer à la 10ème ou 12ème place. C'est un marché prioritaire, certes, mais le ministre [du commerce international] n'est intéressé à aller en France que pour le salon du Bourget.

Est-ce que CETA, l'accord commercial entre l'Europe et le Canada va changer ça ?

Oui, sur l'agroalimentaire en particulier. Cela va augmenter le fromage français vers le Canada c'est sûr et Le b?uf canadien vers le Canada. C'est également prometteur du côté des diplômes car il y a un accord qui prévoit la reconnaissance des diplômes. Je ne pense pas que les difficultés sur le traitement juridique feront capoter la ratification de l'accord. Ici au Canada, il n'y aura pas de problème car il y aura une ratification au parlement alors qu'en Europe chaque pays doit ratifier. Mais à partir du moment où les six principaux pays européens auront ratifié, ça fera de la pression sur les autres

Est ce que vous croyez en la solidité de l'économie canadienne ?

Oui. Et ce pour plusieurs raisons. D'abord, en 2008, il n'y a pas eu de crise bancaire. Ensuite, parce que chaque province a la possibilité de gérer ses affaires comme elle l'entend. L'Ontario, c'est certain,  a des atouts énormes, en particulier au niveau de la man?uvre, de son coût. La qualité de vie, la sécurité apporte aussi énormément. Les investisseurs savent dans quel contexte ils arrivent. Toronto est toujours bien positionnée dans les classements internationaux sur la qualité de vie. Le multiculturalisme est aussi un point positif. Les deux tiers de l'immigration canadienne arrivent en Ontario. Sur les 200 000 personnes accueillies chaque année, beaucoup ont un bagage souvent difficile, mais sont décidées à faire quelque chose. On le voit au niveau des écoles. Les enfants d'immigrés réussissent très bien à l'Université. C'est motivant pour des gens qui arrivent ici de voir que cette immigration fonctionne, qu'elle ne pose pas de problèmes relationnels. Il n'y a pas, comme aux États-Unis, de dualité blancs/noirs. Idem, ce qui se passe en France en matière d'immigration n'est pas envisageable ici.

Pour finir, que conseillez-vous aux jeunes et aux moins jeunes qui veulent s'installer ici ?

Il faut multiplier les rencontres dans la perspective de trouver en emploi, ne pas hésiter à frapper aux portes, mais pas de façon hasardeuse. Quand je rencontre une personne qui en a fait la demande, ma première question c'est « pourquoi, pourquoi, et pourquoi ? ». Pourquoi souhaite-t-elle me rencontrer ? Il doit y avoir une certaine logique dans la démarche.

Ronan Le Guern  (www.lepetitjournal.com/toronto) le 6 avril 2015

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