Dimanche 25 octobre 2020
Singapour
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Quelles histoires se cachent derrière les noms des rues de Singapour ?

Par Annig Huchet | Publié le 07/05/2019 à 14:30 | Mis à jour le 08/05/2019 à 07:51
Photo : @Shutterstock
Orchard road, Rues, Noms, Singapour, Histoires

Avec environ 4 500 noms de lieux à Singapour, c’est un univers d’anecdotes, de détails historiques, de légendes qui se cache derrière chaque nom de rue, de parc, de quartier. Singapour est vaste, il est impossible d’en faire le tour en quelques pages ! Aujourd’hui, jetons un coup d’œil aux noms datant de l’époque coloniale, aux noms liés à la nature et à l’origine des rues principales que nous empruntons chaque jour.

Noms datant de l’époque coloniale

La présence officielle anglaise, de 1824 à 1942, préparée par Raffles qui négocia les accords avec le Sultan de Johor en 1819, eut un impact important sur les noms de lieux de Singapour. Outre les très nombreux lieux rappelant géographiquement le Royaume-Uni, les souverains anglais laissèrent leurs noms dans toute la ville : on compte plus de cinquante endroits portant les noms de membres de la famille royale !

  • Queen’s street et Albert’s street évoquent la reine Victoria et son époux Albert.
  • King’s road et Alexandra road font référence au roi Edward VII et à sa femme, Alexandra.
  • King George’s road fut nommée d’après George V, le grand-père de la reine Elisabeth
  • King’s avenue et Queen’s avenue sont nommées d’après le roi George VI et sa femme Elisabeth, mère de la reine Elisabeth II.
  • Elisabeth’s drive et Prince Philip avenue furent baptisées ainsi en 1952, en l’honneur d’Elisabeth II.

D’autre part, un grand nombre de rues et de lieux adoptèrent les noms de gouverneurs militaires ou de hauts fonctionnaires britanniques de cette époque, ainsi que d’hommes d’affaires importants.  De 1819 à 1959, on compte 3 résidents et 25 gouverneurs en poste à Singapour. Farquhar fut le tout premier, installé par Raffles. Il commença la transformation de l’île sur une grande échelle. Fullerton donna son nom à la poste, transformée aujourd’hui en hôtel du même nom. Robinson, Clementi donnèrent leur nom à des rues importantes du centre ville. Raffles, pour sa part, eut l’honneur de voir son nom illustrer 7 lieux à Singapour, après son arrivée en 1819.

 

Noms des rues principales que nous empruntons chaque jour

Penchons-nous sur les noms donnés aux grands axes de la ville et aux endroits fréquentés par de nombreux expatriés de nos jours :

- Dempsey road tient son nom du général Mc Dempsey (1896-1969).

- Tanglin vient d’un terme Teochew : Tao Tang Leng, « quartier des tigres » (!) situé sur une colline.

- Serangoon, ce terme vient de « Rangung », qui devint Sirangoon en 1845 et qui signifie « héron » le nom d’une rivière des environs.

- Adam road fut nommée d’après Frank Adam (1856-1925), directeur général de la « Straits Trading Company ». Le quartier d’Adam devint tristement célèbre dans des circonstances tragiques, les violents combats des Anglais contre les Japonais en février 1942. À signaler : le site d’Adam Park a révélé, il y a une dizaine d’années, être une mine d’or de découvertes enterrées durant ces années de guerre. À découvrir : la maison No 11, l’une des 19 unités de magnifiques demeures des années 20. Cette maison particulière tenait lieu de prison et des centaines de prisonniers furent parqués entre autre sur le court de tennis de la propriété. Souvenir mémorable : on a retrouvé les traces d’une chapelle bâtie par les prisonniers, dont un mur de peintures et inscriptions, mur aujourd’hui protégé. J'ai dû faire un sacrilège en installant des clous dans ce mur pour accrocher des œuvres d’art, profanant une autre œuvre d’art… cachée à l’époque sous l’enduit de chaux. Je dois dire qu’ayant occupé cette maison dans les années 90, je ne m’y suis jamais sentie bien… L’histoire nous dit que six cents prisonniers furent acheminés vers le chantier de la rivière Kwai.

- Tout près d’Adam road, Farrer road tient son nom de Farrer, membre de la commission municipale.

- Holland road, un peu plus loin et Scotts road tirent leurs noms d’hommes politiques de l’époque et n’ont rien à voir avec la Hollande ou l’Ecosse !

 

Noms de rues liés à la nature

Pour évoquer les noms liés à la nature, citons :

- Orchard road est ainsi nommée grâce à la présence de vergers qui remplacèrent les plantations de noix et muscade (1830), victimes d’une maladie qui les décima en 1855. Ces plantations s’étendaient de Tanglin jusqu’à Prinsept road. Toutes ces plantations ou « estates » appartenaient à des propriétaires anglais de l’époque coloniale. On peut citer William Cuppage, propriétaire de Emerald hill estate (Cuppage road), William Napier propriétaire de Tang leng estate (Napier road), William Scotts propriétaire de Claymore estate (Scotts road) - Oriole crescent, du nom d’un magnifique oiseau jaune d’or, au chant délicieux.

- Ridley park a honoré Henry Nicholas Ridley, premier directeur du jardin botanique (de 1833 à 1911). Celui-ci participa à l’essor économique de la Malaisie en introduisant des graines d’hévéas du Brésil, développant les plantations de caoutchouc qui allaient connaître un immense succès.

- À noter : Olive road et Garlick road n’ont rien à voir avec des plantations. La première est nommée ainsi d’après la femme de Caldecott, secrétaire colonial des « Straits settlements » (de 1933 à 1935) qui devint ensuite gouverneur de Hong Kong, puis de Ceylan. Deux rues furent nommées d’après sa fille (Joan road) et son fils (John road). Quant à la seconde rue, Garlick était le chef officier médecin qui s’illustra dans le développement des centres radiologiques et anti-tuberculeux.

- Signalons aussi près de Grange road (nommée d’après la demeure « Grange house »), le quartier de Jalan Tupai (l’écureuil) comportant Jalan Arnap (le lapin) et Lenkok Merak (le paon.)

- Plus loin vers Jalan Eunos, on peut trouver les rues de Jalan Rimau (le tigre) et Jalan Singa (le lion).

- Dans Little India, les buffles et les vaches cohabitent à Buffalo road, Lembu road (la vache) et Kerbau road (le buffalo). Dans ce quartier, l’hôpital pour enfants, près de KK Market, s’appelle Kandang kerbau (l’étable à buffles !).

- On peut trouver de multiples noms d’arbres sur l’ancien domaine d’Alkaff Garden (d’après Alkaff, émigré à Singapour en 1852, businessman yéménite qui construisit l’hôtel de l’Europe aujourd’hui disparu et  « The Arcade », le premier centre commercial à Raffles Place (en 1909). Alkaff Mansion existe toujours, magnifique demeure utilisée comme restaurant. À propos de Raffles Place, n’oublions pas le Raffles Hotel construit en 1889 par les frères Sarkies, émigrés arméniens à qui l’on doit les plus beaux hôtels anciens d’Asie du Sud-Est. (Sarkies road rappelle leur mémoire.)

- Pour revenir à nos plantations et fruits, signalons également le « quartier du citron » ou Limau en malais à Bedok (Limau grove, limau walk en tout, une dizaine de lieux limau.)

- Parmi d’autres quartiers de l’ère coloniale dédiés à l’agriculture, Jalan darat nanas vient des plantations d’ananas. À cette époque, l’ananas et l’hévéa étaient souvent cultivés sur les mêmes terrains.

- Balestier road était dédiée à la cane à sucre et Bukit Brown au café. Bukit Brown fut ainsi nommée d’après le propriétaire de cette colline, Henry Brown, trader dans les années 1840. Il acheta cette colline et y construisit sa résidence : « Mount pleasant ».

- À signaler, la magnifique rue « Mount Pleasant Road », bordée de maisons coloniales qui aboutit au Polo Club. Cette colline, « Bukit Brown » fut convertie en cimetière en 1922, elle était communément appelée « Coffee Hill ». Il faut noter qu’à cette époque, au début du XXème, beaucoup de lieux étaient nommés Bukit (colline) – Bukit Timah, la colline de l’étain, Bukit Merah, colline rouge, couleur de la terre - ou Sungai (river). De nos jours, la géographie physique de l’île a changé car dès 1819, à l’arrivée des Anglais, de grands travaux furent entrepris pour niveler les terrains dans un but d’assainissement (pour supprimer les marais à moustiques) et préparer des espaces à cultiver.

- Bukit Chermin, nommée d’après une rivière et une colline, comporte une curiosité : une exceptionnelle maison coloniale au numéro 30. Elle fait face à la mer et jouit d’une situation exceptionnelle. Elle fut occupée de nombreuses années par des Français qui, moyennant un loyer bas, la restaurèrent magnifiquement. Ils y perdirent un magnifique berger allemand qui ne survécut pas à l’attaque d’un cobra noir.

 

Enfin, n’oublions pas l’origine du nom de notre ville 

« Singapore » vient de «  Singa Pura », ou ville du lion en Sanskrit, ou « singam oor » en Tamil. La légende assure qu’un prince de Sumatra vit un lion « singa » en débarquant dans la ville qui s’appelait encore Temasek, « la ville de l’eau » car Tasek signifie lac en malais et en effet, Singapour était bien une terre entourée d’eau, mais sans doute pas peuplée de lions ! En remontant le temps jusqu’à la dynastie  Yuan, Singapour était nommée Longyamen (ou la porte de la dent du dragon). Singapour fut aussi nommée « Syonan-To » par les occupants japonais (1942-1945). Il signifiait « lumière du Sud », un nom toujours d’actualité de nos jours !

Si vous le voulez, donnons-nous rendez-vous pour un deuxième volet de petites histoires cachées dans les noms des rues de Singapour !

Annig Huchet

Annig Huchet

Après une trentaine d'années dans le commerce d’antiquités asiatiques à Singapour, Annig s'occupe de conseil et d'expertise dans ce domaine. Ses très nombreux voyages dans toute l’Asie lui sont une source d'inspiration pour ses écrits et ses conférences.
3 Commentaire (s)Réagir
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PLD mer 08/05/2019 - 13:18

Chère rédactrice, Vous avez oublié de dire que nous avons passé 3/4 ans très heureux au 11 Adam Park. PLD

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Esther mer 08/05/2019 - 03:23

Article très intéressant et bien écrit! Nous sommes curieux... oui, s'il vous plaît, un deuxième volet !

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Jerome mer 08/05/2019 - 00:56

Il y a un bouquin entier édité à l'occasion d'une riche expo proposée il y a quelques années à la Bibliothèque Nationale de Singapour sur ce sujet, detaillant notamment les noms des rues qui rappellent des souvenirs (bons et mauvais) aux français...

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