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DEPRESSION ET EXPATRIATION- « Ce n’est pas rien d’aller à la rencontre de cultures différentes »

Par Clémentine de Beaupuy | Publié le 07/02/2017 à 12:41 | Mis à jour le 08/02/2017 à 03:29
Photo : Viviane DUBOS, Psychologue, Centre Anima Resource
DEPRESSION ET EXPATRIATION

Partir s’installer dans un autre pays apparaît souvent comme le signe d’une belle aventure à vivre pleinement en solo ou en famille, surtout si l’on s’installe dans un pays de soleil. 

 

Y-a -t-il des caractères spécifiques de l'expatriation qui peuvent entrainer des situations d'angoisse, voire de dépression ? 

Viviane Dubos - Au delà de la formidable aventure, s'expatrier est avant tout partir d'un endroit connu vers une inconnue, à la fois stimulante et source d'angoisses. Ce n'est pas rien d'aller à la rencontre d'autres cultures. Et qu'on le veuille ou non, on est obligé d'ouvrir ses canaux de pensée, de s'adapter.  

L'expatriation est aussi un isolement. Les personnes arrivent dans un pays avec moins de réseau relationnel qu'auparavant. Bien sûr, l'isolement peut être passager si la personne est active, travaille ou a des enfants scolarisés par exemple. Elle recrée alors un réseau relationnel, des amis, des supports. Ce que l'on constate majoritairement dans les familles d'expatriés, du moins à Singapour, est que dans ces familles, la personne qui travaille, majoritairement les maris, est soumise à un rythme élevé avec de nombreux déplacements. Et souvent, le conjoint et les enfants se retrouvent seuls. L'isolement perdure. C'est une situation spécifique qui va bouleverser l'équilibre même de la famille tel qu'il était connu jusqu'alors. L'expatriation a cette spécificité d'engendrer un isolement relationnel et un bouleversement intime de l'équilibre de la famille. Pour certains, ces bouleversements peuvent être bénéfiques mais pour d'autres, cela met en exergue tout ce qui dysfonctionnait avant : les difficultés de communication par exemple. 

Vous évoquez ici l'expatriation en famille, qu'en est-il de l'expatriation en solo ? Est-elle plus fragile ? 

Pas forcément, mais il existe un risque notamment chez les jeunes, autour de la trentaine. Dans certains cas, ils sont plus démunis face à l'isolement relationnel et sont parfois exposés à plus de difficultés. Dans des villes où l'immobilier est cher comme à Singapour, ils vivent en colocation et se créent vite des amis par leur travail. Cet environnement relationnel est important mais peut parfois ne pas suffire à combler leur isolement. Il y a une pression dans les groupes d'amis qui sortent et font la fête, à être toujours joyeux, à ne pas « tirer la gueule ». Ce groupe d'âge est aussi plus sensible aux phénomènes d'addiction. 

Pour tous, en tous cas, jeunes célibataires ou en famille : quand on s'expatrie, on a envie d'autres horizons, d'autres cieux, de découvrir autre chose mais il y a aussi toujours quelque chose qui nous fait quitter la « mère-patrie ». Cela a voir parfois avec une difficulté familiale, une insatisfaction, un malaise quelconque. Et il ne faut pas oublier : quand on s'expatrie, c'est toujours soi-même que l'on retrouve de l'autre côté avec les mêmes difficultés.  

La première expatriation est-elle la plus délicate à gérer ? 

Oui, je pense que les expatriés pour la 1ère fois sont plus touchés. Par exemple, quand des personnes s'installent à Singapour et vivent leur première expatriation, même si elles parlent plus ou moins bien anglais, il faut s'habituer à l'accent, être confronté à tout le processus d'installation administratif, gérer le fonctionnel et les contacts avec les institutions locales. Si l'on vit ça pour la première fois, cela peut être source d'angoisse, mais aussi de challenges nouveaux, de nouvelles découvertes.

Il y a cependant d'autres difficultés à affronter dans les familles qui sont habituées à changer de pays. Cette habitude de « tout recommencer à zéro » peut être déstabilisante. C'est comme si on dépensait son énergie à sans cesse tout refaire. Il y a un moment où les personnes ressentent un phénomène d'usure. 

Pensez- vous que la courbe d'adaptation décrite par Ian Mac Cormick et Tony Chapman (1) permet de bien décrire la réalité ? 

Cette courbe est un schéma généraliste très vrai, mais d'abord un reflet statistique. Les moyennes font disparaître les différences. Par exemple, certaines personnes, quand elles arrivent à Singapour peuvent être en un rejet immédiat. Bien entendu, ce rejet peut s'adoucir par la suite. Il y en a d'autres chez qui, au contraire, la phase de découverte et d'euphorie peut durer plusieurs années. Mais cette courbe reste une schématisation et je pense qu'il faut distinguer les familles, les couples et les personnes célibataires, jeunes et moins jeunes. Les phases ne sont pas forcément identiques.

 L'expatriation est un processus d'adaptation, mais pourquoi est-ce si douloureux pour certains ? 

Singapour/lonely-

Ce que je perçois chez les personnes qui ont du mal à s'adapter, est que d'une façon ou d'une autre, elles vivent une insatisfaction. Il y a quand même un problème d'identité, un manque de confiance en soi. Je pense que l'expatriation focalise encore un peu plus des états anxieux, des états dépressifs. L'expatriation agit ici comme un accélérateur d'un état existant.

Une personne est un cheminement de l'enfant à l'adulte. Un autre pays où nous nous installons n'est pas l'environnement dans lequel nous avons grandi, vécu avec des odeurs, des sensations, des bruits familiers. Nous avons tous une mémoire des lieux dans lesquels nous avons grandi ou vécu, même si nous les détestons!  Nous grandissons et vivons dans des sensations visuelles et olfactives propres à chaque lieu, des façons de communiquer, des gestes ou des regards. Et automatiquement, l'expatriation remet en cause cet environnement familier. Certaines personnes sont alors très déstabilisées même si l'expatriation était voulue et bien choisie. Ce sont des facteurs inconscients qui agissent à ce moment là. 

On parle souvent de Singapour comme une « expatriation » facile, qu'en pensez-vous ? 

Je ne crois pas. Au contraire. Singapour est une bulle assez matérialiste où l'on montre que l'on réussit, que tout va bien. Cela peut être très lourd pour certaines personnes. 

Dans ces sociétés matérialistes, il y a, peut-être, une part de l'identité qui a tendance à se perdre et cela peut révéler des blessures anciennes. Il y a parfois un besoin de se recentrer. C'est dans ce moment-là que le psychologue intervient. Et parfois pour aider à comprendre quels sont les éléments qui nous ont amené là, dans ce pays. 

Pensez-vous que cela soit une démarche facile d'aller voir un psychologue ? et à quel moment rencontrez-vous ces personnes dans votre centre ? 

C'est difficile de faire cette démarche. Mais quand quelqu'un vient vous rencontrer, que dit-elle ? « Ca ne va pas » ou « j'ai perdu quelque chose en route ». Il y a parfois un besoin de se recentrer. C'est dans ce moment-là que le psychologue intervient. Un psychologue n'est pas forcément quelqu'un que l'on voit lorsqu'on est « au fond du trou ». On peut régler une difficulté dans le présent : difficulté avec son patron ou une séparation par exemple. Parfois, les personnes qui s'expatrient veulent tellement que ce projet réussisse que l'on n'écoute pas les peurs des membres de sa famille et notamment celles de ses enfants. Et on n'écoute pas ses propres anxiétés ou ses propres peurs. Un credo « Il faut avancer ». Nos peurs ne sont pas limitantes, mais il faut alors une certaine forme de courage pour les écouter, les accepter et les comprendre. Et je pense que c'est ce travail qu'une personne vient faire chez un psychologue : écouter, s'écouter. Un psychologue est une sorte de traducteur. Il met en mots les peurs, la tristesse, la colère, etc. de la personne qui vient le rencontrer. 

Avez-vous une spécificité d'approche des personnes qui viennent vous rencontrer ? 

- Dans le centre que j'ai créé à Singapour, nous essayons d'avoir une approche globale avec différents types de professionnels. Il s'agit d'amener à voir la dépression d'un point de vue développemental de l'enfant à l'adulte, et comprendre quels épisodes dépressifs sont des moments incontournables dans la vie. Je ne parle pas de « pathologies » dépressives : ma vision est plus intégrative. J'écoute une personne qui est unique, avec une histoire de vie, des enthousiasmes et des désillusions, des croyances qui se sont renforcées au long des années, et des décisions inconscientes. Un événement déclenche le processus : une séparation, un déménagement, un départ vers l'étranger ?Dans ces moments là, il est extrêmement important de pouvoir s'entourer et pour les expatriés souvent, à part pour quelques personnes, le tissu relationnel n'est pas suffisant. 

Nos meilleurs amis, nos amis d'enfance, notre tante ou oncle très proches ne sont pas là pour nous épauler. On a tous des points d'ancrage : une maison de famille, un lieux de vacances, des groupes familiaux, ou d'amis. A l'expatriation, il faut faire un effort pour cultiver ces points d'ancrage. Les moyens techniques d'aujourd'hui nous aident beaucoup dans cette direction mais ne sont pas suffisants. Par exemple, si vous êtes attaché à une ville, les odeurs, les bruits et les sensations liées à cette ville vous manquent. 

Dans notre société, les personnes sont souvent en train de courir après le temps : les femmes, les hommes et les enfants ont de multiples activités. Il faut prendre le temps de s'arrêter pour s'écouter et par exemple, demander à chacun : « et toi, tu as envie de quoi ce week-end, cette semaine? ».

 

Propos recueillis par Clémentine de Beaupuy, www.lepetitjournal.com/singapore, mercredi 8 février 2017.

 (1) Pour mieux comprendre la courbe d'adaptation de l'expatrié : un article de l'édition de Turin, 2012 : cliquez-ici 

 

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clémentine de beaupuy

Clémentine de Beaupuy

Diplômée de Sciences-Po, entrepreneuse et hyperconnectée, Clémentine est spécialiste de tout ce qui touche à la culture, la société, la religion et l'innovation urbaine.
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